mardi 8 octobre 2013

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J'aime bien ce passage du texte de Nicolas Klotz (paru dans Transfuge) sur Jimmy P. de Desplechin:

C’est la nuit, un plan tout simple. Un Indien dans un fauteuil roulant, les bras accrochés au fauteuil. Il est flou, un peu penché en avant, très intense, peu éclairé. Plus loin, derrière, un autre Indien, dans la lumière, assis contre un mur en brique. Il prend l'air, les bras tranquillement posés au-dessus de la tête. Le plan pourrait durer des heures. L'immobilité calme des deux hommes dégage une puissance folle. L'Indien dans le fauteuil murmure: "J'ai des secrets, cousin. Ce soir, je volerai au-dessus des sapins... Comme un feu." L'autre, Jimmy P., se penche dans les ténèbres de son "cousin", lui glisse une cigarette entre ses lèvres, le point change, l'Indien dans son fauteuil devient net. La fumée entre et sort de sa bouche, on dirait un smoke signal en forme de crâne. Il reste là, posté dans ses ténèbres, comme un guerrier comanche paralysé, communiquant avec les morts. C'est bref et puissant. Le secret d'un peuple décimé vient de faire irruption dans le film...

Si je n'ai pas aimé Blue Jasmine de Woody Allen (cf. les commentaires qui traînaient sur un autre billet et que j'ai replacés ici pour plus de lisibilité), j'ai en revanche beaucoup aimé Ma vie avec Liberace de Soderbergh. La réussite du film tient certes à la performance de Michael Douglas et celle de Matt Damon, mais aussi à la manière dont Soderbergh arrive à nous faire oublier l'imagerie kitsch, celle du "kitsch palatial" dans lequel baignent les deux amants, le strass et les fourrures, ce monde bling-bling, scintillant, qui est celui du show-biz (surtout à Las Vegas), pour quelque chose de résolument camp, au sens sontagien du mot, où dominent l'artifice, l'équivoque, la sensibilité, la jouissance... l'esthétique l'emportant sur la moralité, de sorte que, tel le public de Liberace déniant la réalité gay du personnage, on finit par ne plus être sensible au mauvais goût, à ne plus le voir, au point même de trouver dans l'agencement de tous ces objets de mauvais goût un certain... bon goût!   

2 commentaires:

Buster a dit…

Ci-dessous les commentaires sur Blue Jasmine qui se trouvaient sur un autre billet:

Rouge Yasmine a dit…
J'ai vu Blue Jasmine, le film n'est pas si épouvantable que cela, même si c'est très en dessous de Match Point, par exemple.
Cate Blanchett, dans un rôle ingrat, s'en sort plutôt bien.
4 octobre 2013 10:03

Buster a dit…
Salut Rouge Yasmine :-) (il me semble qu’on se connaît, non?).
Le gros problème de Blue Jasmine est dans le scénario, mais là je vais être obligé de spoiler... donc ne pas lire la suite si on n’a pas vu le film.
Alors voilà, le gros hic du film c’est qu’on n’apprend qu’à la fin que si Jasmine a tout perdu, est dans la dèche et la déprime, que son ex, financier véreux, a fini en taule où il s’est pendu (brisé le cou, pas simplement étranglé), et que son fils ne veut plus la voir, ce n’est pas parce qu’elle a été plaquée par Monsieur, mais parce qu’elle l’a balancé aux flics pour se venger. Le film aurait gagné à nous l’apprendre non pas dès le début, mais en cours de route, ce qui aurait permis au spectateur de saisir différemment le personnage de Jasmine. Là on reste pendant tout le film sur cette impression désagréable d’un personnage en porte-à-faux entre ce qu’elle a vécu et ce qui lui arrive. On regarde Jasmine comme une pauvre hystérique à la dérive, vision assez pénible, d’autant que s’y greffe l’image de la Blanche DuBois d’Un tramway nommé désir (personnage qu’a d’ailleurs incarné Cate Blanchett au théâtre), sauf dans le dernier plan où l’on comprend (trop tardivement hélas) la dimension tragique du personnage, le poids de sa culpabilité, et pourquoi Jasmine ne pouvait pas se reconstruire, condamnée à répéter les mêmes situations, faites de promesses et de désillusions.
4 octobre 2013 13:40

Rouge Yasmine a dit…
Non non, mon beau Buster, nous ne nous connaissons pas vraiment, même si on s'est déjà vus. Assez d'accord avec votre analyse, sauf qu'on devine quand même bien avant la révélation de son coup de fil au FBI que Jasmine n'est pas qu'une pauvre victime, on se doute aussi qu'elle était au courant des affaires de son mari.
5 octobre 2013 20:01

Buster a dit…

Suite:

Buster a dit…
Oui belle inconnue :-), on devine que Jasmine n’est pas totalement dupe des madofferies de son mari… mais le film est tellement mal construit, taillé à la hachette, qu’on navigue un peu à vue dans cette histoire… tout s’éclaircit à la fin, le coup de fil permettant de comprendre à la fois la culpabilité de Jasmine et le fait qu’elle savait (sans trop savoir tout en sachant) que son mari était un escroc. Alors bien sûr on peut revoir le film à la lumière de cette révélation finale et l’apprécier différemment, quant au jeu notamment de Cate Blanchett. Mais ça n’a plus aucun intérêt, c’est au cours de la première vision que cela devait se passer…
En fait ce qu’on découvre avant la fin, c’est seulement que Jasmine est dans la répétition de l’échec… pour le reste on se contente d'un portrait de femme paumée et angoissée mais aussi narcissique, hystérique, égoïste, etc, dont la vie jusque-là dorée a complètement basculé. OK… mais imaginez maintenant le film si on avait soupçonné plus tôt, lors des flash-backs, que le personnage était autre chose que cette image superficielle (et en même temps lourdingue), où se seraient dévoilés progressivement quelques éléments témoignant de sa folie, quant à son angoisse et son rapport à la réalité, où l’on aurait suspecté par exemple que l’image du mari (escroc ou pas, peu importe) avait une réelle fonction d’accrochage pour Jasmine, qui dépasse la seule question de la réussite sociale, justifiant que tout s’effondre lorsqu’elle apprend qu’il va la quitter… le film aurait été plus trouble, plus intriguant, surtout moins irritant et donc bien meilleur.
6 octobre 2013 00:47

Anonyme a dit…
désolé de m'immiscer dans votre petite conversation Buster et Yasmine, mais pour moi le film n'est pas "mal construit", il est plutôt construit de façon très rudimentaire, et puis Buster, ce que vous décrivez,que vous auriez voulu découvrir plus tôt dans le film, il me semble que le film le montre. On ressent la folie de Jasmine bien avant la fin du film.
au fait, on ne se connaît pas, même pas de vue ;)
6 octobre 2013 13:04

Buster a dit…
J’ai un peu glissé, j’ai écrit que le film aurait été meilleur si on avait deviné plus tôt que Jasmine était responsable de l’arrestation et de la mort de son mari, mais il ne s’agit même pas de deviner, c’est la vérité elle-même quant à la culpabilité de Jasmine qui aurait dû nous être révélée plus tôt (ce que j’avais écrit au début). C’est comme si dans Vertigo, Hitchcock n’avait dévoilé la machination qu’au dernier moment alors que la force du film réside au contraire dans le fait que la révélation se produit dès le début de la seconde partie. Woody Allen joue le mensonge jusqu’au bout et pour moi ça plombe le film, qui s’enfonce de plus en plus dans la caricature (contraste trop marqué entre le passé et le présent, le beau monde et les ploucs, les deux soeurs...). De deux choses l’une, ou bien Jasmine n’est qu’une grosse névrosée très superficielle et alors Allen se complaît à exacerber les traits à travers sa déchéance, ou bien il y a une réelle folie chez elle, qui ne s’est peut-être déclenchée qu’au moment où son mari, escroc mais riche, allait la plaquer, et alors Allen aurait dû nous montrer le basculement bien avant, qui permette de passer de la caricature à la tragédie.
6 octobre 2013 14:01

Anonyme a dit…
Si l'on excepte Match Point, les derniers films européens (Londres, Barcelone, Paris, Rome) de Woody Allen étaient assez moyens. Le retour au bercail lui a quand même fait du bien.
7 octobre 2013 13:52

Buster a dit…
Sauf que Blue Jasmine se déroule en Californie, qui est aussi "exotique" que l'Europe pour un New-Yorkais comme Woody Allen. San Francisco prolonge en quelque sorte les capitales que vous citez. Le vrai retour au bercail c'était Whatever works, finalement son film le plus intéressant des dix dernières années.
7 octobre 2013 21:18