lundi 30 septembre 2013

Jimmy P.

Totem et tabous.

Vu Jimmy P. d'Arnaud Desplechin. Pas d'erreur, c’est bien du Desplechin, où l'on retrouve toutes les obsessions du cinéaste, à commencer par les conflits familiaux et leurs lots de traumatismes, sauf qu'ici, miracle, ça se passe en douceurExit la famille-panier de crabes qui conférait au romanesque de Desplechin un côté de plus en plus bazinien (Hervé, pas André) - le petit théâtre hystérisé des haines et des jalousies, des humiliations et des rancœurs -, avec Jimmy P., Desplechin revient aux fondamentaux, à travers le cas d'un Indien des plaines, où l'on se pose les mêmes questions, quant aux rapports aux femmes et à la filiation, quant à la maladie, à la médecine et à la mort, mais de manière apaisée, comme pacifiée, au risque de rendre le film par moments un peu trop lénifiant (la scène où la maîtresse d'Amalric récite face caméra la lettre qu'elle lui a envoyée apparaît comme l'envers, sinon l'antidote, de celle - insupportable - de Rois et reine avec Maurice Garrel). Jimmy P. c’est l’histoire d’une rencontre, la rencontre entre un Indien Blackfoot, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, qui souffre de troubles psychiques sévères, et l'ethnopsychiatre Georges Devereux, venu le soigner dans un hôpital du Kansas. Les westerns psychanalytiques ça existe, il y en a même eu d'excellents (Pursued de Walsh par exemple). Là, cela aurait pu être l'inverse, de la psychanalyse westernienne, avec ses décharges émotionnelles, ses accès de violence, mais non, c'est de la thérapie pépère et bon enfant, basée davantage sur les signes que sur le réel du trauma, qui fait de Jimmy P. un film aconflictuel, aux angles arrondis, dans lequel on converse gentiment (c'est d'ailleurs dit dans le film), assez loin de ce qu'est véritablement l'analyse.
On pourrait le regretter, se dire que c'est de la psychanalyse pour les nuls, axée uniquement sur l'interprétation, reste que c'est justement ce qui fait la réussite du film. Certes la thérapie apparaît pour le coup idéalisée, avançant sans trop d'entraves jusqu'à son terme, Desplechin ne retenant que les bons moments des séances, ceux qui se révèlent productifs, comme autant de bonnes actions, jusqu'à la croyance utopique en la "guérison" du patient. Si ça fonctionne, c'est d'abord parce qu'il ne s'agit pas d'analyse proprement dite (en fait si, mais "déguisée"), surtout pas de celle prônée à cette époque aux Etats-Unis (très influencée par la psychologie du moi), mais de quelque chose de nouveau, puisque "transculturel", imposant le face-à-face, et en même temps plus facile à mettre en scène, voire plus cinématographique, ce qui explique que la "guérison" de Jimmy, via quelques rêves "élucidés" (même si les images mentales, très resnaisiennes, alourdissent pas mal le film), quelques souvenirs qui refont surface, dont l'inévitable scène primitive, et le fait que Jimmy sait maintenant que "Celui dont tout le monde parle" (son vrai nom indien) est aussi celui qui se connaît le mieux, bref que la "guérison" est là, entérinée, et la thérapie terminée, une fois que son symptôme - son incapacité à affronter les femmes, véritable impuissance - a disparu.
Mais si ça fonctionne, c'est surtout que cette guérison de Jimmy n'est pas le véritable enjeu du film. A mesure que l'histoire progresse on devine que c'est dans l'autre sens que la thérapie opère le plus. Devereux a presque plus besoin de Jimmy que Jimmy de Devereux. Si l'énigme quant aux troubles dont souffre Jimmy se trouve en fin de compte si facilement, si banalement, résolue, c'est que les clés y sont apportées comme sur un plateau. Les rêves et les souvenirs que Jimmy rapporte c'est du pain béni pour Devereux. Comme s'il ne faisait qu'exaucer le désir de Devereux, son désir (contrarié) d'être analyste. Quand Jimmy raconte son rêve de chasse qui le voit incapable de tuer l'ours brun au contraire du renard, il offre à Devereux, qui l'accompagne dans la scène, l'image d'un esprit protecteur, autrement dit d'un totem, soit l'image, étayante pour Devereux, du bon thérapeute. Et si plus tard il lui reproche de le faire douter, quant à ses croyances religieuses (scène qu'on peut voir comme une amorce discrète de transfert négatif), cela ne remet pas en cause la qualité du travail, les reproches de Jimmy signifiant au contraire que la thérapie avance, ce qui ne peut que conforter Devereux dans son rôle d'analyste.
Jimmy est ainsi comme un pilier. C'est l'armature du film sur laquelle Devereux peut s'appuyer. Le côté massif de Benicio del Toro renforce cette impression. L'acteur porte bien son nom, c'est un taureau, et lorsqu'on le voit comme ça, assis de dos, avec la plaine au loin, c'est à... Sitting Bull que l'on pense (oui je sais, Sitting Bull était un Sioux et non un Blackfoot, mais bon, c'était quand même un Indien des plaines, et puis avec Red Crow la blague ne marche pas!). A coté, Amalric dans le rôle de Devereux, avec son accent à couper au couteau de juif hongrois fait penser à Polanski (oui je sais, Polanski est d'origine polonaise et non hongroise, mais bon, lui aussi est devenu français...). La rencontre des deux est détonnante mais cohérente, surtout lorsqu'on interprète le film en sens inverse (l'interprétation étant le moteur du film, pourquoi se priver...). Jimmy P. c'est l'Amérique dans ce qu'elle a d'originel - l'Indien -, Topeka où est censé se dérouler le film est d'ailleurs située sur une ancienne réserve indienne. Devereux, c'est Desplechin, via Amalric son double. OK, mais après? L'Amérique n'est pas là pour soigner Desplechin. La thérapie porte moins sur l'homme Desplechin (travail déjà effectué avec l'Aimée, son film le plus personnel, peut-être son meilleur) que sur l'état de son cinéma, sérieusement malade au vu du film précédent (Un conte de Noël, du mauvais Bergman à la sauce Cavell, une sauce particulièrement aigre).
La question est alors celle-ci: que peut l'Amérique pour le cinéma de Desplechin? Je n'ai pas la réponse, et il n'y a peut-être pas de réponse. Disons juste deux ou trois choses. D'abord que l'Amérique pour Desplechin c'est moins l'image de l'Autre (à travers l'Indien et tous les clichés que cette image véhicule) qu'un espace "vierge" (celui justement des Indiens avant la colonisation), à l'image des grandes plaines, où il peut se réinventer en tant que cinéaste. Il est frappant que dans son film le lien historique qui rapproche Jimmy P. et Devereux, à savoir l'ethnocide des Indiens d'Amérique d'un côté et l'extermination des Juifs de l'autre, soit complètement refoulé, comme si la question était taboue. Certes, en 1948, on ne parle pas encore de la Shoah, les survivants eux-mêmes préférant se taire, culpabilisant à l'idée d'avoir survécu... Lorsqu'à la fin du film le psy de Devereux lui demande s'il éprouve de la culpabilité, celui-ci répond qu'il ne se sent pas coupable des crimes commis contre les Indiens, en écho à sa propre histoire d'émigré juif, compliquée par le fait qu'il s'est converti (très tôt) au catholicisme pour échapper au nazisme, en même temps qu'il changeait de nom (mais tout ça le film ne le dit pas).
Si le thème du génocide est abordé si tardivement, et à mots couverts, c'est que la question de la judéité ne se pose pas vraiment dans Jimmy P., pas plus que celle de l'indianité. Non pas que Desplechin ne s'y intéresse pas, mais qu'il préfère privilégier le rapport déraciné/exilé. Si Devereux c'est lui en tant qu'exilé, l'Indien c'est peut-être, comment dire..., une réserve en matière de cinéma, le témoin d'un territoire aujourd'hui disparu mais dont le cinéma américain conserverait la trace. L'occasion pour Desplechin d'accéder enfin à une écriture plus simple, plus directe, j'allais dire plus pragmatique, au sens où ce qui est vu à l'écran doit être utile à l'action, expliquant la citation du Young Mr. Lincoln de Ford (le passage où Lincoln, venu se recueillir sur la tombe de la femme qu'il aimait, décide d'étudier le droit). Il est ainsi amusant d'entendre Devereux/Desplechin dire à la fin qu'il n'aime pas les grands mots comme celui de complexe, de la même manière qu'il résume le mal dont souffrait Jimmy d'un simple mot: trauma psychique. Mais c'est un fait: avec Jimmy P. le cinéma de Desplechin perd de sa complexité, il s'éclaircit et devient même sympathiquement respirable, même s'il reste encore pas mal de scories. Jadis on y disséquait un crâne, dernièrement on y pratiquait la greffe de moelle, là on se contente d'injecter un peu d'air dans le cerveau... c'est mieux, non?

17 commentaires:

Anonyme a dit…

Moi je préfère les Deschiens à Desplechin!

Buster a dit…

Y'a pas de coyote dans Jimmy P.!

Anonyme a dit…

bip bip...

cochise a dit…

Young Mr Lincoln de Ford n’est pas la seule citation du film. Il y a aussi Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare, sous la forme d’un spectacle de marionnettes. Vous utilisez celle qui vous arrange mais votre démonstration sur le pragmatisme ne tient plus avec Shakespeare.

Buster a dit…

Hum...

D’abord vous êtes très fort d’avoir reconnu la pièce de Shakespeare, moi je ne l’avais pas reconnue, autant dire que n’ai pas choisi la citation qui m’arrangeait, pour moi il n’y en avait qu’une. Après je ne démontre rien du tout, j’émets juste une hypothèse et je ne vois pas pourquoi ce que je dis à propos du film de Ford devrait s’appliquer à la pièce de Shakespeare. Enfin je ne sais pas si vous le savez mais Le songe d’une nuit d’été était déjà cité dans Un conte de Noël (il s’agissait du film de Reinhardt et Dieterle), ça renvoie sûrement à Cavell, en tous les cas ça dépasse le cadre de Jimmy P.

Maintenant on peut s’amuser à interpréter cette seconde citation. On peut même essayer de la croiser avec la première: Ford et Shakespeare, le pragmatisme et le scepticisme, l’enquête et l’expérience, mais je ne suis pas assez compétent... et puis ça n’a peut-être rien à voir.

Lucie a dit…

Waouh, je n'avais pas vu le film ainsi, mais j'aime bien. Par contre, je ne trouve pas la scène de la lettre si lénifiante. En plus, j'adore l'actrice.

Anonyme a dit…

le songe d'une nuit d'été, cochise a dû lire l'entretien de desplechin dans positif, c'est un petit malin

Buster a dit…

Ah je me disais aussi... :-)

Lucie > Oui l’actrice est très bien, je ne la connaissais pas.
Lénifiant, c’est au vrai sens du mot (calmant, apaisant...), mais aussi un peu ironiquement du fait du cadre assez idyllique que représente l’hôpital (la bonté semble régner à tous les niveaux), ce qui rend le film par instants un poil trop lisse.

Murielle Joudet a dit…

Je suis tout à fait d'accord avec vous Buster.

Buster a dit…

Merci Murielle.

Jean-Phi Stressé a dit…

à méditer :

http://spectresducinema.1fr1.net/t1628p15-jimmy-p-a-desplechin-2013#42655

Buster a dit…

Merci pour le lien. Je vais lire ça...

Anonyme a dit…

Buster, ne dites pas merci avant d'avoir lu, Borges vous égratigne.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Bon, c'est mignon, tout ça mais vous avez vu la Vie d'Adèle ? (Spoiler : je crois - finalement - que je préfère Tip Top au dernier Kéchiche, et que je regrette même Pialat !).

Buster a dit…

Hé hé... j'imagine que la vision d'Adèle a dû être un grand moment de répugnance jubilatoire, mais ne m'en dites pas plus, je vais voir le film tout à l'heure ou demain.

valzeur a dit…

Vous, Buster, vous me comprenez !

Ecoutez, c'est bien simple, je n'en croyais ni mes yeux, ni mes oreilles...

J'aime plutôt Kéchiche, d'habitude, et j'ai vraiment envie de reconsidérer la chose, tellement ce film est douteux (litote)
Mais bon, je ne vous déflorerai pas la chose...

Si, un conseil : ne mangez pas de spaghetti bolognaise AVANT la projection (de toute façon, vous n'en mangerez pas après, et pour rien au monde !)

Buster a dit…

OK. Pas encore vu le film, il faut dire que je ne suis pas non plus hyperpressé, mais bon, comme tout le monde en parle autour de moi... allons-y!