dimanche 4 août 2013

C'est comme ça

Ozu l’unique.

Impossible de voir le Fils unique (1936) sans penser à Il était un pèrecet autre film d’Ozu réalisé six ans plus tard, un de ses plus beaux, peut-être le plus beau... Impossible de ne pas y penser tant ces deux films se répondent, quant à la relation parent-fils, le premier du côté maternel, le second du côté paternel, à travers également certains motifs (le cinéma d’Ozu est d’abord un cinéma de la réminiscence, ses films communiquent entre eux, s'entrelaçant, à l'image de la toile de jute qui leur sert de générique), comme par exemple celui de la soie, un motif simplement évoqué dans Il était un père, puisque renvoyant à l’image de la mère absente, dont la mémoire (cf. la stèle funéraire) hante littéralement le film, mais largement présent dans le Fils unique, surtout la première partie, d'où l'extrême douceur du film, un film à la peau douce, soyeuse, quand bien même il serait empreint d'une tristesse infinie...
D'un autre côté, Ozu aujourd'hui m'est devenu tellement familier (j'ai pratiquement vu tous ses films d'après-guerre, souvent plusieurs fois, et parmi ceux d'avant, qui n'ont pas été perdus, il doit juste m'en rester quatre ou cinq à découvrir) que je ne le regarde plus de la même manière. Certes je reste toujours sensible à la récurrence de ses thèmes, sur les liens familiaux et/ou la société japonaise, je suis toujours émerveillé par la composition de ses plans, au ras du tatami (ouvrant le champ au maximum, soit le plus de profondeur possible, de la 3D avant l'heure, qui permette de voir, de sur-voir même tant tout y est presque trop net, les objets au premier plan, le fond du cadre où se situe le point de fuite, et entre les deux, si besoin est, notamment dans la maison, tous ces autres plans qui s'enchâssent, le tout dans la plus parfaite harmonie). Et retrouver ce qu'on connaît si bien chez Ozu ne peut qu'émouvoir. C'est pourquoi, dans le Fils unique, comme dans Il était un père, on est touché, ici par l'abnégation d'une mère, là par la responsabilité d'un père, dans les deux cas par cet amour qui existe entre un parent (qui plus est veuf) et son enfant (qui plus est unique), même si le lien est source de drame... Idem quant à la forme, au point que j'interprète les deux leçons de géométrie, dispensées par le fils dans le Fils... et le père dans ...un Père, touchant toutes les deux au théorème de Simson (encore un motif récurrent), comme une sorte de manifeste esthétique de la part d'Ozu, nous expliquant ainsi la construction de ses plans, hypothèse fausse évidemment mais à laquelle il me plaît de croire tant elle s'accorde avec l'idée d'un Ozu formaliste, obsessionnel, en quête d'un impossible nombre d'or, qui le conduira aux excès sublimes de ses derniers films en couleurs.
Mais voilà, Ozu m'est devenu si proche que j'ai l'impression de le connaître par cœur, comme si son système n'avait plus de secret pour moi, que je pouvais y entrer les yeux fermés... Du coup, au-delà de l'émotion, disons habituelle, ce qui m'accroche aussi, et de plus en plus, c'est ce qui vient à l'inverse corrompre le système, qu'il s'agisse d'un accident, inhabituellement violent, ou d'un simple détail, surgissant de façon incongrue dans le tableau. Dans Il était un père, il y a par exemple cette scène où le père est victime d'une attaque, se contorsionnant de douleur sur le sol, scène d'une violence inouïe tant elle nous tombe dessus sans crier gare. Impossible de l'oublier quand bien même la mort du père est par la suite filmée de manière plus apaisée, ozuienne donc... C'est que cette fois, contrairement à la tragédie du début, la noyade d'un des élèves, réduite au seul plan d'une barque renversée (drame non assombri par le beau temps qui règne sur la scène, comme toujours chez Ozu, alors que ça se passe sur le lac Ashi, au pied du mont Fuji, où le temps est souvent très nuageux - ce qui fait d'ailleurs qu'on ne voit pas le mont Fuji, j'en parle en connaissance de cause -, justifiant tous ces parapluies qu'on aperçoit au détour d'un plan - j'imagine Ozu attendre des journées entières que le ciel se dégage), bref, contrairement à ce premier accident, Ozu ne recourt pas à l'ellipse, vraisemblablement parce que la scène entre en résonance avec la mort de son propre père, un choc pour lui mais aussi pour le spectateur, pas habitué à être ainsi bousculé...
Dans le Fils unique, pas de scène aussi violente, et pour cause, on est dans le grand bain amniotique, celui de la mère courage et aimante, à l'amour presque trop grand... C'est beau, forcément. Comme l'est la petite musique qui ouvre et clôt le film, reprise de "Old black Joe", chanson traditionnelle américaine, assimilant le destin de la mère à celui d'un ouvrier noir, son usine de soie à un champ de coton... Et puis il y a ces échappées, quand le regard se trouve distrait, que ce soit par une lampe à pétrole, la photo de Joan Crawford sur un mur, les cheminées d'un incinérateur, du linge qui sèche au vent ou encore l'enseigne-drapeau d'un restaurant de porc pané, il y a aussi cet étonnant épisode de l'enfant jouant avec le cheval et victime d'une ruade (on dirait du Barnet), mais la plus belle échappée c'est bien sûr la scène au cinéma où le fils emmène sa mère voir un film parlant. L'échappée n'est pas dans le rapport de la mère au parlant - c'est comme si Ozu faisait découvrir à sa mère son propre film puisque le Fils unique est justement son premier film parlant -, équivalent pour moi aux scènes de pêche dans Il était un père, mais dans le choix du film: une opérette viennoise signée Willi Forst, Leise flehen meine Lieder. Ce n'est pas la première fois qu'Ozu cite directement un film (on voyait un extrait de Si j'avais un million - le sketch de Lubitsch avec Charles Laughton - dans Une femme de Tokyo). Là il est question de Schubert (son amour impossible avec Caroline Esterhazy), mais je ne crois pas qu'il faille en déduire quoi que ce soit, je ne suis même pas sûr que le foulard que l'actrice laisse tomber dans le champ de blé à la fin de la séquence ait une signification particulière, sauf à considérer, à la suite de Noël Burch, le plan du foulard comme un pillow-shot... mais au sens propre du mot: un plan-oreiller - pour preuve, la mère s'endort -, traduisant moins un état de fatigue que cette douce intimité qui unit la mère et le fils et voit les rôles s'inverser, le fils prenant soin de sa mère, d'ailleurs il lui achète aussi un coussin pour qu'elle puisse bien dormir, aussi tendrement que le bébé qui, soit dit en passant, dort pendant toute la durée du film. La vérité est peut-être là, à chercher dans le titre même du film allemand, littéralement "mes chansons implorent doucement"... telle une berceuse. Mieux, le sommeil au sens barthésien, comme acte même de la confiance, qui fait du Fils unique un film bien-veillant. C'est l'essentiel. Car pour le reste: Tokyo, les espoirs déçus, c'est comme pour le temps qui passe, on ne peut rien y faire (sinon faire de son mieux). "La vie est ainsi, c'est comme ça"...

19 commentaires:

Murielle Joudet a dit…

Je trouve aussi que la scène au cinéma est de loin la plus belle, j'ai écrit quelques lignes ici même (pardon, mais c'est sûrement mieux que de se répéter) :

http://lostwknd.blogspot.fr/search/label/Yasujiro%20Ozu

je suis en fait beaucoup plus pessimiste que vous puisque je n'y voyais pas le repos d'une mère sous la protection de son fils mais plutôt la fatigue structurelle d'une mère qui ne sait plus ce qu'on fait pendant son temps libre, qui est distraite devant ces distractions. Mais j'aime beaucoup votre lecture. Je crois qu'il y avait quelque chose de cet ordre-là dans Voyage à Tokyo. Une sorte de vague panique quant au temps libre (quelqu'un qui a toujours travaillé est démuni face au temps libre), de mimétisme tardif : on fait ce que les enfants font lorsqu'ils s'amusent, du moins on essaye.

Bon finalement je me répète.

Printemps 2014 : rétrospective Ozu à la Cinémathèque.


Cordialement.

Buster a dit…

Bonjour Murielle,
j’aime aussi beaucoup votre texte (en même temps je découvre votre nouveau blog), ce que vous écrivez est très juste et c’est la force du cinéma d’Ozu que de permettre ainsi plusieurs lectures, à ce niveau ses films sont comme des récipients... La fatigue est là, en effet, chez la mère, elle parcourt tout le film jusque dans les derniers plans, je voulais simplement, à travers la scène au cinéma, y ajouter une autre figure, celle du sommeil, d’ailleurs fatigue et sommeil ne se contredisent pas, ce sont deux figures du "neutre" selon Barthes, elles se complètent, ou plutôt se juxtaposent comme souvent chez Ozu.

Bouboule a dit…

Moi je suis comme la mère au cinéma, je me suis endormi en regardant le film, parce que hein bon, c'est peut-être très beau Ozu mais c'est aussi un peu chiant, non ?

Buster a dit…

Merci Bouboule, t'as bien fait de passer...

Anonyme a dit…

C'est qui Bouboule?

Buster a dit…

Aucune idée.

(en tous les cas c'est pas Douchet)

Jean Douchet a dit…

L'ennui au cinéma ça n'existe pas, c'est dans ta tête, bouboule!

Cordialement,

Jean

Buster a dit…

Merci Jean, vous avez bien fait de passer :-)

Stéphane a dit…

C'est une bonne idée de rapprocher Ozu et Barthes, étant donné le lien très fort qu'ils avaient chacun avec leur mère. Par contre, le motif de la soie renvoyant à l'image de la mère dans "Il était un père ", je ne vois pas, vous ne confondez pas avec un autre film d'Ozu ?

Buster a dit…

Oui il est dommage que Barthes n’ait pas connu le cinéma d’Ozu, il est mort au moment où on commençait tout juste à le découvrir, je pense qu’il l’aurait beaucoup apprécié.
Sur le motif de la soie, je fais référence à la scène au début du film où le père et le fils (enfant) partent en train, vers Ueda je crois, et que le fils rappelle que c’est là où l'on cultive le ver à soie. La réplique ne renvoie pas à la mère du film (on ne sait rien d’elle) mais fait écho à celle du Fils unique, originaire de la même région… Cela dit je vais quand même vérifier :-)

Stéphane a dit…

Merci. Pas la peine de vérifier, je vous fais confiance ! :-)

focus a dit…

Parler de la 3D à propos d'Ozu, c'est un peu bizarre. Il y a beaucoup de flou dans les plans d'Ozu ! Précisément pour faire le point sur ce qu'il y a à regarder (un oreiller solitaire, etc). C'est le contraire du "tout-voir" !!

Buster a dit…

Vous trouvez qu’il y a autant de flou que ça dans les plans d'Ozu? En dehors des gros plans d’objets, symboliquement isolés du reste du champ (ce qui est différent), la plupart des plans construits sur la profondeur conservent au contraire une grande netteté. Le recours (tardif) à la couleur amplifiera cette netteté de l’image chez Ozu (le Goût du saké en est le point extrême), de sorte que ce qui apparaît flou marque davantage une limite technique (objet trop proche ou trop loin) qu’un effet de style. Quand je parle, de façon un peu ironique, de 3D c’est au sens perspectif, non pas l’effet de relief (gadget ridicule) mais de profondeur, qui creuse l’espace au maximum, vers une sorte de point central invisible. Il ne s’agit pas de "tout voir" mais de "bien voir" ce qui se trouve dans le cadre puisque chez Ozu tout y a son importance.

focus a dit…

Les plans d'Ozu sont très dessinés oui, mais il y a beaucoup de figures détachées sur des fonds plus ou moins flous (focales plutôt longues, donc). Faites Google images Ozu, regardez les photogrammes,et vous verrez. Je pense que l'impression que vous décrivez est juste mais pas la "réalité technique" des plans.

Claude Chabrol a dit…

Je suis d'accord Bouboule.

Buster a dit…

Focus > c’est vrai qu’Ozu utilisait des longues focales, où l’angle de vision ne dépassait pas 25°, ce qui aplatissait les plans intermédiaires (les photogrammes sur Google images sont un peu trompeurs, les plans ne sont pas si écrasés que ça)… il n’empêche, ce qui importe c’est justement l’impression rendue et je ne trouve pas, compte tenu de la focale utilisée, qu’Ozu joue beaucoup avec le flou dans ses plans, la longue focale crée tout au plus une sorte d’aura autour des objets et ce qui se détache finalement c’est moins les objets que tous ces plans interposés à l’intérieur du cadre…

Anonyme a dit…

Bouboule 1er, roi des nèfles

Buster a dit…

Un de mes plans préférés d'Ozu:
aussi beau que du Vermeer.

Cecilia a dit…

This is fantastic!