lundi 8 juillet 2013

L'effacement

Exit donc la scientologie, After earth est d'abord une course contre la peur. La peur sous toutes ses formes: peur du père bien sûr (pas de bonnes histoires sans un peu d'Œdipe, comme dirait Barthes), peur d'une image (la mort, effroyable, de la sœur bien aimée), peur de la nature et des animaux (la Terre, rendue hostile, telle une mauvaise mère) - le film a tout du rite de passage, avec ses épreuves, plus cruelles les unes que les autres, que l'adolescent doit surmonter pour accéder à l'état supérieur. After earth emprunte ainsi plusieurs chemins (versant œdipien: la loi du père; pente mélancolique: le deuil impossible; traversée spartiate: la kryptie) qui loin de bifurquer, convergent au contraire vers un même point: l'effacement, temps suspendu qui voit le sujet s'effacer et renaître, libéré de ses peurs... Le film pourrait s'arrêter là, sauf que non, il y a un happy end (un peu raté mais bon), laissant supposer une autre voie, plus souterraine, qu'on devine dans l'épisode avec l'aigle géant ("aiglesse" ça se dit?) et que j'appellerai, pour paraphraser Einsenstein, plongée dans le sein maternel, soit l'autre versant du conflit œdipien. Je n'en dis pas plus - sinon on va encore m'accuser de spoiler -, juste que ce finale "réajuste" ce qui vient d'être vécu (une sorte de mini-twist, mais aucun rapport avec les premiers Shyamalan), au sens où la peur, finalement, c'est quand même préférable, autant pour aimer (ce que découvre le père) que pour vivre, tout simplement...
Rien que ça suffirait à faire d'After earth un beau film, mais ce n'est pas tout. Il y a aussi, et c'est le plus important, la manière avec laquelle Shyamalan structure son film. Je retiendrai deux choses. D'abord le dispositif qui rappelle celui de Fenêtre sur cour. Shyamalan et Hitchcock, ce n'est pas nouveau (pensons seulement à Signes et Phénomènes, épousant le même dispositif que dans les Oiseaux). Là, vous avez Will Smith coincé dans l'épave du vaisseau (jambe brisée comme James Stewart), guidant et surveillant son fils non plus au téléobjectif mais sur des écrans (comme dans un grand jeu vidéo), l'avertissant de toute menace... Mais le contact est rompu. L'adolescent se retrouve seul, perdu, sans connexion avec le père, hors la loi pourrait-on dire... Alors un deuxième mouvement s'enclenche, merveilleux. La voix du "maître" (momentanément) éteinte, c'est celle, chuchotée, d'un fantôme qui prend le relais auprès du jeune héros, le fantôme de la sœur qui autrefois s'était sacrifiée pour lui (la scène originelle avec l'ursa - rien à voir avec les narfs et autres scrunts de la Jeune fille de l'eau -, cause du chagrin inconsolable qui traverse le film, est absolument terrifiante). Il est question de Moby Dick, comme dans le Lincoln de Spielberg (certains rapprocheront les deux films en convoquant Obama, ce qui n'a aucun intérêt, le point commun étant la ligne du récit, l'objectif à atteindre - quels que soient les obstacles -, ici le monstre sans yeux), et c'est dans ce passage, qui voit parallèlement Will Smith essayer vainement de rétablir le contact, à l'image du "pontage fémoral" qu'il tente sur lui-même (scène à la fois grotesque et géniale), le récit glissant alors - à l'instar des deux héros successivement proches de la mort - vers son propre effacement, que le film atteint les sommets. 

16 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est bien beau ça, mais vous n'évoquez que les idées qui sont suggérées par le film, sans parler de l'aspect visuel (lumière plate, direction artistique affreuse), que vous justifierez en disant que c'est de la SF, et c'est souvent comme ça (comme au sujet du jeu des acteurs quze je ne trouve pas si mauvais, le film péche ailleurs).
Plan aberrant en contre-plongée où Smith doit "blow the candle", lui demande sa fille, filmé comme un "blowjob" par tablettes interposées.
Ensuite, problème de rythme. On ne peut que se réjouir du minimalisme du film, mais c'est définitivement trop linéaire, comme un jeu vidéo, et finalement il ne se passe pas grand-chose. C'est pas Objective Burma, c'est extrêmement laborieux. Comme vous, je suis désolé de l'acharnement critique contre Shyamalan (américain surtout), j'avais adoré Le Dernier Maître de l'Air, mais là, déception cuisante.
Un critique américain dit que c'est un film d'un genre nouveau, "Hip-Hop Sci-Fi", ainsi "vivre sans peur", c'est de la bravade hip-hop typique.
Un cipher, dit wikipédia, c'est un rencontre informelle de de rappeurs, beatboxeurs et breakbdancers.
Je cite, je ne vais pas tout traduire:
The cipher is known for “making or breaking reputations in the hip hop community; if you are able to step into the cipher and tell your story, demonstrating your uniqueness, you might be more accepted".

Bon, je ne vois pas comment le récit glisse vers son propre effacement sinon, que cela signifie-t-il?

Buster a dit…

Le récit qui glisse vers l’effacement correspond à tous ces passages du film où le rythme tombe par asphyxie, hypothermie, hypoxie… quand les personnages sont à deux doigts de mourir/s’endormir, ces phénomènes de stase il y en a beaucoup dans le film, je les ai condensés en un seul… ça crée un rythme très particulier, musical, très beau, qui tranche avec celui ultraspeedé des habituels blockbusters.

La hip-hop sci-fi et cette histoire de cipher, j'ai pas compris.

Anonyme a dit…

Ah oui, comme ça , je comprends mieux !

Anonyme a dit…

Bon, apparemment, nous sommes plusieurs anonymes dont l'avis concorde.
Ces remarques sur les éventuels liens sur le film avec la culture hip-hop, c'est que, ne connaissant rien à la scientologie, je ne suis toujours pas convaincu du fait qu'il y aurait un sous-texte scientologue dans le film (ou alors, c'est vraiment très inoffensif), on peut aussi bien y voir une forme de self-coaching ou quelques références à une culture spécifiquement noire, et hip-hop (d'ailleurs, on n'est pas obligé de faire référence à Obama, comme vous le dites par prétérition, dès lors que...).
Le fils Smith a fait le remake de Karate Kid dans le même esprit.
Le héros du film s'appelle Cypher.
D'accord sinon, le rythme est lent, et ça fait du bien, mais ça ne suffit pas. Le film est raté en ce qui me concerne.

Buster a dit…

Ce qui est beau ce n'est pas la lenteur du rythme proprement dite, mais les changements de rythme, le fait que parfois le rythme ralentit tellement que ça frise l'extinction, avant de repartir à nouveau...

Anonyme a dit…

Pas con l’idée du hip-hop.

Buster a dit…

Pas convaincu, à la limite le hip-hop je le verrais plutôt dans le Dernier maître de l’air.

Anonyme a dit…

Vous aviez raison Buster, Delorme et Tessé ont détesté After Earth.

Buster a dit…

Ah ouais? super...

Anonyme a dit…

Mais Malausa adore, via Le plus.

Sinon concernant le jeu des acteurs ça ne m'a jamais gêné ou presque, et jai toujours trouvé dans ses précédents films des jeux parfaitement adaptés, même dans Phénomènes et Le dernier maitre de l'air où les acteurs collent au plus près de l'esprit des films, avec en plus de fabuleux castings (dans After Earth le cast n'est évidemment pas du même acabit ^^).

Topkapi a dit…

Cela dit le spielberguien Malausa n'est pas d'accord avec ses deux collègues (dommage que la critique du film n'ait pas été rédigée par celui qui, au sein de la rédaction, semble l'aimer le plus).
Sinon je me permets de signaler qu'aujourd'hui est sorti "Ini Avan", beau film singulier d'Asoka Handagama, qui aurait mérité d'être davantage mis en valeur dans les Cahiers (quelques lignes seulement sur sa mise en scène, et un plus long traitement sous l'angle journalistique - même s'il est opportun de rappeler le contexte : défaite des Tigres tamouls, ennuis avec la censure, etc)

Buster a dit…

C’est vrai que pour ce type de cinéma, l'avis de Malausa est plus fiable que celui de Delorme ou de Tessé. After earth fait partie de ces films dont tu es sûr de passer à côté si tu les regardes de haut, avec arrogance (refrain connu).

Anonyme a dit…

Par contre la compo de James Newton Howard est un peu décevante, c'est quand même sa moins bonne BO pour un film de Shyamy. Cela dit, elle reste très honorable, et contient au moins deux titres extraordinaires.

Buster a dit…

Oui, Howard cède parfois à la pompe, mais il y a de superbes passages de musique électronique (je pense notamment aux premières scènes sur la Terre).

Anonyme a dit…

Une chose bizarre, Isabelle Fuhrman était censée jouer une amie de Kitai, "Rayna", mais je ne l'ai pas vu. Elle a été coupée au montage ?

Buster a dit…

Il me semble qu’on la voit au début, dans la scène du départ, mais je ne suis pas sûr, en tous les cas c’est juste de la figuration. Après il est possible que le film ne soit qu’une version courte, j’ai l’impression que la première partie sur Nova Prime a été largement amputée, expliquant que le personnage ait disparu avec.