dimanche 23 juin 2013

Lueurs secrètes

Twilight's last gleaming, "la dernière lueur du crépuscule" (écho au deuxième vers de l'hymne américain, qui a également inspiré les titres des deux dernières saisons de... Buffy contre les vampires), est un film admirable. Il y a tout le cinéma d'Aldrich dans ces 146 minutes qui passent à toute vitesse, mais pas en quatrième vitesse tant le film apparaît aussi comme une réponse inversée et tardive à Kiss me deadly. A la noirceur aveuglante, atomique, de celui-ci répond la clarté obtuse, crépusculaire, de celui-là. Plus de vingt ans après, si le secret demeure, quant à la mécanique du pouvoir et au rôle de ceux qui, dans l'ombre, influent sur la politique étrangère des Etats-Unis, le mensonge, lui, sur ce qui pousse le pays à s'engager dans certains conflits, commence à se fissurer. C'est que, depuis l'époque de la bombe H, il s'en est passé des choses: assassinat de Kennedy, commission Warren, Pentagon papers, Watergate..., ce que synthétise à sa manière Aldrich avec ce film de politique-fiction - tourné en 1976 et censé se dérouler cinq ans plus tard - où l'ennemi se situe autant hors des USA qu'à l'intérieur du système, à travers tous ces vieux politiciens et autres militaires accrochés au pouvoir, plus cyniques que jamais, éradiquant sans état d'âme le moindre sursaut d'idéalisme. A ce niveau le film est d'une lisibilité totale, pas la peine d'insister. Rappelons simplement l'argument de départ: un ex-général (Burt Lancaster), injustement condamné pour meurtre, et trois complices, tous évadés d'une prison militaire, prennent le contrôle d'un silo nucléaire dans une base secrète du Montana et menacent de lancer neuf missiles Titan sur l'URSS s'ils n'obtiennent pas satisfaction à leurs requêtes, à savoir 10 millions de dollars, l'avion présidentiel Air Force One pour quitter le pays, le président des Etats-Unis lui-même (Charles Durning) comme otage et enfin la divulgation publique d'un rapport confidentiel révélant les raisons exactes de l'intervention américaine au Vietnam...
Evidemment, vu comme ça, le scénario paraît aussi léger qu'une ogive nucléaire. Dans le roman Vipère 3 dont le film est tiré, les exigences se limitaient à l'argent, là on peut dire qu'Aldrich a mis le paquet... Pour autant, cette démesure dans le pitch - qui rend les requêtes irréalistes - trahit moins une surenchère scénaristique que la volonté d'Aldrich de nous montrer d'emblée que le personnage de Lancaster, s'il est bien une victime, est aussi complètement fou, du genre mégalomane. C'est l'aspect mabusien du film - le Mabuse du dernier Lang, celui aux 1000 yeux, avec ses caméras de surveillance et l'angoisse (sous-jacente mais réelle) de guerre atomique... Une mégalomanie paradoxale puisque doublée de nihilisme, qui fait que Lancaster, au nom de la vérité, de celle que l'on doit au peuple américain, est prêt à déclencher une troisième guerre mondiale, autrement dit à détruire le monde (c'est la part d'indécidabilité, propre au cinéma d'Aldrich). On ne saurait faire plus désabusé... Tout est joué - et perdu - d'avance, Aldrich se contente d'éteindre les feux (à l'image du brûlot politique, plutôt refroidi), démultipliant les points de vue (le fameux split-screen, pas si abusif que ça, maintenant que le film a retrouvé sa longueur d'origine, 3/4 d'heure en plus!), le procédé s'accélérant et s'amplifiant à mesure que le film avance, de sorte qu'on finit par ne plus savoir ce qu'on voit - qui regarde quoi? -, à la différence de ce que le split-screen offrait jusque-là (cf. The longest yard du même Aldrich, tourné trois ans plus tôt, mais aussi tous ces films des années 60 qui ont ouvert la voie comme l'Affaire Thomas Crown, l'Etrangleur de Boston et bien sûr les premiers De Palma, lequel systématisera le procédé là où Aldrich l'exacerbe). Car l'ubiquité du regard c'est aussi sa disparition, on voit tout donc on ne voit rien... Au niveau stratégique, de ce qu'il en est de la stratégie narrative, on pourrait dire que Twilight's last gleaming est à Kiss me deadly ce que, en termes de dissuasion nucléaire, la doctrine MacNamara est à la doctrine Dulles. Réponse graduée, progressive, à l'instar des nombreuses discussions - entre les différentes parties: le général, le Président, ses conseillers et le chef d'Etat-major (Richard Widmark) - qui étirent le film en même temps que s'éparpillent les points de vue (ce que rend parfaitement la musique de Jerry Goldsmith) vs réaction immédiate, paroxystique et massive, à l'image de la boîte de Pandore qu'ouvrait Lily Carver.
Pour le coup, le vrai plaisir du film est peut-être ailleurs. Où exactement? Je dirais dans ce qu'il a de profondément, voire de radicalement, aldrichien. Citons, outre la folie du personnage principal, la trivialité (le corps de Charles Durning), l'asphyxie (deux huis clos: la base militaire et le bureau ovale, trois si l'on considère le poste avancé), le sadomasochisme (la scène de torture pour obtenir le code secret) et surtout la virilité, si particulière des films d'Aldrich, les hommes chez lui ayant toujours été, même vieillissants, plus attirants, plus magnétiques, que les femmes. Ainsi du trio formé par Durning, Lancaster et Widmark, le bon, le rebelle et le salopard, pour parler léonien. Si les deux derniers se détestent et s'opposent violemment, c'est qu'ils se connaissent trop bien, chacun se reconnaissant en l'autre. A l'inverse, la relation entre le général et le Président est empreinte d'une incroyable douceur. Voir la façon avec laquelle Lancaster regarde sur son écran Durning arriver sur la base. Dans ce regard, il y a quelque chose qui relève à la fois de l'admiration (c'est le Président), de l'espérance (c'est le seul qui peut le sauver) et de l'amour. C'est le plus beau plan du film. D'autant plus beau que Durning m'apparaît ici comme un double possible, ne serait-ce que physiquement, d'Aldrich et que Lancaster a toujours reconnu le cinéaste comme un de ses préférés... La dernière lueur du crépuscule c'est aussi la dernière rencontre, magnifique, désirée et vacillante, entre un grand cinéaste du masculin et son acteur fétiche. Kiss me tenderly.

La bande-annonce du film.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est pas drôle, vous racontez pas le film

Christophe a dit…

Bonjour,
C'est un film mal branlé au possible et votre dithyrambe ne m'a pas convaincu. Je la trouve même assez tiède.

Buster a dit…

"mal branlé"? vous parlez de quelle version?

Christophe a dit…

la "longue".