vendredi 14 juin 2013

Le lac, l'aimant

(à ne lire qu'après avoir vu le film!)

Ah l'Inconnu du lac, le nouveau film de Guiraudie... C'est qui, c'est quoi, cet inconnu, sinon bien sûr le désir, le désir sous la forme du silure, cet énorme poisson-chat qui vivrait dans le lac, équivalent à celui, plus petit, de la cascade dans Oncle Boonmee de Weerasethakul, sauf qu'ici on ne le voit pas et qu'il n'y a pas de princesse mais seulement des hommes, que des hommes, beaux, moches, gros, à moustaches (à l'image du silure), allongés sur la plage ou assis à discuter, de face (pas de champ/contrechamp évidemment), comme Stewart et Widmark au bord de la rivière dans les Deux cavaliers de Ford, sauf que là ils sont à poil (et sans moumoutes), les organes génitaux livrés au regard du spectateur (le point de vue du silure?), à la manière de n'importe quels nudistes... Nature donc (rien à voir avec une quelconque pose homoérotique) - c'est Guiraudie lui-même qu'on voit en premier, histoire de donner l'exemple -, et pourtant fascinant. Car le sexe masculin, vu comme ça, de front, et quand bien même il ne serait pas en érection, c'est aussi le fascinus, ce qui accroche le regard - au départ on ne peut s'en détacher. L'inconnu est d'abord là, dans cette réalité habituellement cachée, qu'on expose de façon un peu performative (la frontalité) - on n'est pas dans un nudie - mais qui progressivement se fond dans le décor, un décor minimaliste, dénudé lui aussi: une plage où l'on mate, s'épie - regard en coin - et le petit bois derrière où l'on va baiser, sous le regard parfois d'un voyeur (au sens large, il ne se cache pas) en train de se masturber (personnage sympathique, probablement impuissant, auquel Guiraudie offre les scènes les plus drôles).
Décor qui apparaît ainsi comme une scène de théâtre, vue à la fois de face et de côté, faisant de la plage le devant de la scène et son côté cour (le bois: le lointain et le côté jardin), avec ses personnages qui entrent et qui sortent, son rideau d'arbres, balayés par le vent, sa rampe de soleil et son parking en coulisses. Soit un vrai dispositif (théâtral et pictural) qui permet au film de s'aventurer en-deçà du désir (et de la scène de sexe non simulée qui en est le point d'orgue), dans des recoins plus obscurs, quand chaque soir, alors que la nuit commence à tomber, les corps se séparent et l'angoisse surgit, au détour d'un plan (deux hommes qui se baignent sous la lune, une R5 rouge abandonnée sur le parking, une scène d'amour qui est en fait une scène de meurtre...), une angoisse de plus en plus prégnante (qui est aussi celle du thriller, voire du slasher), à mesure que le film avance, débordant sur les scènes de jour (Franck seul au milieu du lac), jusqu'au finale, sublime, une fois l'ami supprimé (Henri, personnage en marge de la scène, qui rêvait d'un amour sans sexe - véritable aphanisis du film -, et appelé dès lors à disparaître), qu'il ne reste plus que l'amant (Michel l'assassin, l'aimant noir), autrement dit le désir pur, dans ce qu'il a de plus effrayant, de plus monstrueux, qu'on voudrait fuir mais auquel on ne peut résister. Désir aliénant, mortifère, mais pas si extrême que ça (la référence à Bataille, cité un peu partout, même par Guiraudie, me paraît excessive). C'est que, dans la nuit qui clôt le film, alors que Franck appelle Michel, on entend aussi le chant des oiseaux...

23 commentaires:

valzeur a dit…

Hello Buster,

Pas osé lire votre texte, je vois le Guiraudie ce week-end (en espérant que ce soit meilleur que le pitoyable Roi de l'Evasion, rattrapé il y a quelques mois). J'ai pensé à vous tout à l'heure, Buster (honni soit, hein ?) en subissant les bandes-annonces avant Le Joli Mai de Lhomme/Marker (pas si joli, d'ailleurs...). Parmi elle, il y avait le nouveau Noah Baumbach, Frances Ha, avec Greta Gerwig, et vous savez quoi ?, autant je la trouvais tourte molle dans le dernier Stilman, autant là, en moins de 2 minutes, son charme singulier m'est complètement devenu visible. Du coup, j'ai hâte de voir ça ! (Comme quoi...)

Buster a dit…

Pitoyable le Roi de l’évasion? Hum… je ne sais pas si vous allez aimer l’Inconnu du lac, quoique si peut-être puisque le film est très différent, on ne fait pas qu’y tomber le slip, c’est aussi un superbe polar.
Sinon j’attends moi aussi avec impatience Frances Ha. De Baumbach j’avais beaucoup aimé Les Berkman se séparent, un peu moins Greenberg (malgré Greta Gerwig)…

l'équipe de Libé a dit…

On peut vous piquer le titre ?

Buster a dit…

Non :-)

valzeur a dit…

Hé Buster, j'en ai un autre de titre qui vaut presque le vôtre (et plus cinéphile, en plus) : "La meilleure façon de nager" ! (Bon, c'est moins poétique, d'accord). Sinon, cela devient de moins en moins amusant, je suis de plus en plus souvent d'accord avec vous. Je sors de "L'Inconnu du lac" et je suis presque bluffé, c'est potentiellement le "grand film français" de l'année. Bien évidemment, j'ai quelques réserves : a) le brun héros voluptueux n'est pas assez séduisant pour emporter le film dans un torrent de testostérone (genre Mulholland Drive pour les garçons), b) la fausse piste du silure est bébête et parfaitement évitable (pitié !, plus de Dourougne, ni de semi-Mac Guffin "foutraque" pour dérider les lèvres gercées des Inrocks), c) la montée du dernier mouvement tragico-meurtrier me semble un peu trop raide, il manque un petit quelque chose pour la rendre parfaitement opérante, mais le dernier plan m'a totalement impressionné (j'ai même pensé à la toute fin du Satiricon, pensez !). Et sinon, Arnaud Laporte a dit quelque chose de fort juste dans la Dispute, et comparé ce film à du Chabrol. Bingo, je prends ! Il y a dans la figure de l'inspecteur un zeste de Chabrol et le meurtrier est un Boucher en puissance. En tout cas, une complète bonne surprise (surtout après le Roi de l'évasion)

Buster a dit…

Pas mal le titre, il y avait aussi "Ce vieux rêve qui nage"…
Le coup du silure je vous trouve ça marrant, même si la métaphore fait elle aussi cinq mètres, et puis là au moins l’animal existe, ce n’est pas comme les ounayes dans Du soleil pour les gueux... c’est le côté méridional de Guiraudie.
Sinon je suis d’accord sur l’aspect chabrolien du film, c'est un film d'ailleurs assez sec, à la limite de l’abstraction, beaucoup évoquent Hitchcock, pour la thématique, mais au niveau de la mise en scène c’est presque langien.

Anonyme a dit…

pour le titre, il y avait aussi "vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu"

Anonyme a dit…

Beau texte , dommage que vous racontiez la fin.

Buster a dit…

Ah zut, j’oublie toujours qu’il y a des gens qui lisent les critiques avant de voir les films, ce qu’il ne faut jamais faire… mais bon OK, je vais ajouter un avertissement au début.

Anonyme a dit…

trop tard !

Lucie a dit…

Bien, bien, comme je n'ai pas encore vu le film, j'irai le voir avec une copine, pas toute seule, je n'ai donc pas lu le texte. Juste le titre ! Excellent !

Buster a dit…

Hé hé… vous pouvez lire quand même le premier paragraphe, mais sans la suite ça n’a aucun intérêt :-)

Antoine a dit…

Cette histoire de spoiler est un peu ridicule. On sait dès le début que Michel est l'assassin, dans le dossier de presse, il est présenté comme mortellement dangereux.

Buster a dit…

C’est sûr, je n’ai fait que répondre à un commentaire qui me reprochait de spoiler le film, mais bon je m’en fous un peu, comme je l’ai dit quand j’écris sur un film c’est toujours dans l’esprit que celui qui me lira aura vu le film, je ne suis pas là pour la promo… il n’y a que sur les films qui ne sont pas sortis où je fais attention à ne pas trop dévoiler (cf. Tip top)

Anonyme a dit…

si j'avais su j'aurais pas lu.

Tom de Pékin a dit…

En tout cas moi, sur mon affiche, je raconte rien, juste une pelle et une pipe !

Buster a dit…

:-D

Anonyme a dit…

autre titre possible : l'inconnu de Lacan

Anonyme a dit…

A Saint-Cloud et Versailles, on trouve que Tom de Pékin spoile trop :

http://www.lefigaro.fr/cinema/2013/06/10/03002-20130610ARTFIG00576--l-inconnu-du-lac-l-affiche-qui-fache-saint-cloud-et-versailles.php

Anonyme a dit…

moi j'ai pas encore vu le film donc pas lu le texte mais j'aime bien jeter un coup d'oeil aux commentaires et du coup Antoine m'a spoilé la fin.

Buster a dit…

L'inconnu de Lacan, joli titre... En plus ça tombe bien, le Séminaire VI (Le désir et son interprétation) vient de sortir! :-)

Anonyme a dit…

Un autre titre piqué à Zinzolin : Du soleil pour les gays.

Buster a dit…

Ah mais je le connais ce titre, c’était celui de mon texte sur le Roi de l’évasion :-)

(maintenant c’est vrai, j’aurais pu le réutiliser vu qu’il s’applique encore mieux à l’Inconnu du lac)