mercredi 22 mai 2013

Tip top




"Jump, jive and harmonize", Thee Midniters, 1967. [via CakouGa]

Pour bien appréhender le nouveau film de Serge Bozon, le mieux est encore de lire son texte paru en 2010 dans Vertigo:

Quelles sont les choses heureuses qui donnent envie de tout casser?

1. Les films et les critiques de films.

Certains cinéastes ont conçu leur meilleur film comme une critique. Au lieu d’écrire un texte, ils ont mis en scène un film. Rio Bravo est une critique de High noon (1). Toute proportion gardée, la France peut se voir comme une critique d’Un long dimanche de fiançailles. A chaque fois, la méthode est simple: prendre le même point de départ (un shérif a besoin de renforts; une femme part à la recherche de son mari au front), mais le traiter en inversant les liens d’entraide attendus (les associés qui doivent aider John Wayne ont plus besoin d’aide que lui; les soldats de la troupe qu’intègre Sylvie Testud ont plus besoin d’aide qu’elle) jusqu’à ce que l’amour retrouvé renverse in fine la donne en accordant au héros une fragilité neuve (la dernière réplique de Dean Martin à John Wayne est: "Now I’ll have to take care of you."; dans son dernier plan, allongée nue sur le lit avant que Guillaume Depardieu n’entre dans le champ, Sylvie Testud semble pour la première fois complètement démunie). Pour mon prochain film (Tip top), écrit avec Axelle Ropert, l’enjeu critique est: lutter contre l’invasion de tous ces polars-gonflette avec Vincent Cassel, Gérard Lanvin et Samuel Le Bihan se coursant dans les Galeries Lafayette pour arriver le premier à l’étage des gros calibres. Je parle des deux Mesrine, des films du fils Audiard, de ceux du fils Schoendoerffer, de ceux de la famille recomposée Marchal-Nicloux, etc. Tip top sera un polar français viril. Le dernier est sans doute Massacres de Jean-Claude Roy, qui est aussi son dernier film. Est-ce un hasard?

2. Jane Russell parmi nous et les derniers films.

Qu’est-ce qu’un film viril? Et d’abord, qu’est-ce que la virilité tout court? Dans le Journal d’un être sensuel d’Alvaro Vitali (t. IV, Plon, coll. "Terre Humaine", 1978, p. 999), je lis: "un homme viril est un homme excité à mort par n’importe quelle femme". Le problème, c’est qu’on peut être excité par n’importe quelle femme sans en exciter aucune, ce qui nous fait retomber dans le cercle néo-vestiaire des polars-gonflette, dont les héros ne souhaitent rien autant que de rester entre eux (d’où la prison comme idéal: on peut vivre dans une prison, pas dans un vestiaire), frapper les garces et cultiver leur solitude priapique au piano - en attendant la femme enfin pure. Donc j’améliore en posant: un homme viril est un homme excité à mort par n’importe quelle femme et qui excite à mort n’importe quelle femme. Le problème, c’est qu’une femme excitée à mort peut être déçue ensuite. Donc je suraméliore en posant: un homme viril est un homme excité à mort par n’importe quelle femme et qui peut donner un maximum de plaisir à n’importe quelle femme. Le problème, c’est qu’on voit mal comment donner un maximum de plaisir sans en recevoir aussi, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Donc je conclus par: un homme viril est un homme qui peut donner à n’importe quelle femme et recevoir de n’importe quelle femme un maximum de plaisir (2).
Au cinéma, je ne proposerai pas de définition, car je n’en ai pas. Partons alors d’exemples. Les derniers films des grands cinéastes hollywoodiens sont souvent des films virils. Prenez Seven women ou All the marbles (si The Revolt of Mamie Stover était le dernier Walsh, Anne of the Indies le dernier Tourneur et Slightly scarlet le dernier Dwan, je les aurais ajoutés). Un point commun: leurs personnages principaux sont des femmes. Des catcheuses chez Aldrich, des missionnaires et une doctoresse chez Ford. Et ces femmes n’ont pas peur du combat, même si elles ne l’aiment pas. Et leur courage sexuel est au centre de l’histoire. Et elles parlent beaucoup. Pour le dire vulgairement: ce sont, grâce à elles, des films rentre-dedans. (Le dernier Cukor, le dernier Hitchcock et le dernier Minnelli sont crus et féminins, mais ne sont pas virils, entre autres parce que leurs héroïnes n’ont pas de scènes cruciales de combat.) Une digression: est-ce un hasard si Preminger n’a filmé l’amour (et pas l’obsession fascinatoire ou la séduction orgueilleuse), avec ce que cela implique d’entraide quotidienne et de tendresse continuée, que dans son dernier film, The Human factor? Jean-Claude Biette disait souvent de lui-même qu’il n’avait fait que des premiers films. Existe-t-il un cinéaste dont on pourrait dire qu’il n’a fait que des derniers films? Je ne vois pas.

3. La question morale et la logique langienne.

Les truands ont une mentalité de profiteur (ils veulent plein d’argent en tapant les autres), d’où la difficulté de les filmer. Comme le disait Marie-Claude Treilhou à l’Acid à propos des héros d’un polar français gangsta-rap:  "il faudrait tous les mettre au pain sec et à l’eau". L’idée la plus simple (pour éviter ce dégoût moral): faire un polar sans truands, c’est-à-dire ne jamais franchir la barrière de l’illégalité. L’idéal serait même d’aller plus loin, en remplaçant le dégoût par la joie: faire un film sur la jubilation morale, c’est-à-dire sur la jubilation ressentie par une enquêtrice lorsqu’elle exerce aussi efficacement que possible son devoir - de trouver la vérité. Mais quelle enquête est possible sans sortir de la légalité? Une enquête de la police sur la police, et justement sur ce qui, dans la police, maintient le contact indispensable et épineux avec son dehors: le traitement des indics. Dans Tip top, deux inspectrices de l’IGPN (la police des polices) débarquent à Grenoble en 2010 [finalement ça se passe dans la banlieue de Lille, ndlr] pour enquêter sur la mort mystérieuse d’un indic. Je rappelle que les meurtres d’indics posent souvent des problèmes profonds: on n’a jamais su qui a commandité le meurtre de Gabriel Chahine le 13 février 1982, l’indic qui avait fait tomber une dizaine de membres d’Action directe. Par ailleurs, le traitement de l’information transmise par un indic relève de questions, disons, de "mise en scène soustractive", pour des raisons de vie ou de mort: les informations données par un indic à son référent pour faire tomber monsieur X ne peuvent être reprises en l’état dans la procédure judiciaire contre monsieur X, sinon les avocats de monsieur X y auraient accès, et l’indic pourrait alors faire ses prières: donc le référent en jeu doit à chaque fois "planter un décor et bâtir un scénario" (selon la terminologie usitée dans la police) pour escamoter la présence de l’indic dans la procédure. Dans un polar traditionnel, l’enquêteur recherche des traces. Ici, il s’agit de les effacer pour sauver la vie de celui qui les monnaye - la logique est d’office langienne (Beyond a reasonable doubt): et quoi de plus prenant sinon terrible que la difficulté purement policière à les effacer toutes.

4. Le rock et le nœud papillon de McCarey.

Dans Mods et la France, il y a du rock. L’Amitié et mes courts métrages n’ont aucun rapport avec le rock. Contrairement aux premiers, il n’y aura pas de rock dans Tip top. Contrairement aux seconds, il y aura un rapport au rock. Quel rapport en l’absence de musique? Quand on fait écouter à quelqu’un (en se limitant à quatre années, pour simplifier) Gene Vincent et les Sunlights live à Bruxelles en 1963 chantant "Long tall Sally", Bunker Hill chantant "The girl can’t dance" en 1964, les Sonics chantant "Strychnine" en 1965, Thee Midniters chantant "Jump, jive and harmonize" en 1966, il vous répond en général que cela lui donne envie de tout casser. Pourtant, il est content. Souvent, il en redemande. Quelles sont les choses heureuses qui donnent envie de tout casser? Ce sera la question de Tip top (3). Le rock est bien une réponse, mais pas la seule, comme le prouve la fin-potlatch des Naufragés de la D 17, où Patrick Bouchitey et Sabine Haudepin cassent tout (sans doute l’unique scène lyrique de l’œuvre de Moullet).
Dans une émission de télé des années soixante-dix - qu’on peut voir sur YouTube (4) -, Bogdanovich raconte, en présence de Frank Capra, Robert Altman et Mel Brooks, qu’il a un jour demandé à McCarey, alors agonisant à l’hôpital (en 1969), d’où venait la récurrence de la destruction dans le burlesque, et en particulier dans les Laurel et Hardy. McCarey lui a raconté ceci: un soir, à New York au début des années vingt, il doit aller à une fête. Il a un nœud papillon, mais ne sait pas comment le nouer, et personne autour de lui non plus, sauf l’actrice Mabel Normand, qui refuse de l’aider, préférant partir tout de suite à la fête. Il se retrouve seul, décide alors d’appeler un ami photographe à Hollywood qui lui répond: "Tu as de la chance car ma femme fait un show ce soir à New York et elle sait faire les nœuds papillons. Je l’appelle et lui dit de te retrouver tout de suite." McCarey décide d’attendre cette femme. Elle arrive enfin à son hôtel et lui fait son nœud. Satisfait, il fonce au night-club, tous les invités le félicitent sur sa tenue et il s’assoit pour leur raconter l’histoire du nœud papillon. A la fin de son histoire, Mabel Normand se lève et défait le nœud de McCarey. Hal Roach se lève alors et défait le nœud de son voisin, suivi par Charley Chase qui se lève et s’attaque à la table voisine. Bientôt toutes les tables sont visées. Quand le stock des nœuds et des cravates est épuisé, les invités passent aux vestes de smokings, en les enlevant par le bas. Quinze minutes plus tard, ils se mettent à détruire littéralement le night-club. Voilà la réponse de McCarey.
Je veux lier cette question de la destruction à celle des films virils, car je vois un lien entre les deux, à savoir la libération de l’énergie: faire un film où des femmes hautement morales peuvent avoir envie - par bonheur - de tout casser. (Vertigo n°37, été 2010)

(1) "Je ne pense pas qu'un bon shérif paniquerait en demandant de l'aide partout jusqu'à ce que sa quaker d'épouse vienne le sauver. Comme le dit Wayne quand on lui offre de l'aide: 'S'ils sont bons, je les prendrai, sinon je m'en charge.' On a fait tout comme ça, le contraire exactement de ce qui me déplaisait dans High noon." (Hawks, Todd McCarthy, Institut Lumière/Actes sud, 1999, p.693)

(2) Cette définition a la vertu d'exclure des parangons supposés de la virilité comme les justiciers crispés, qu'ils soient réprobateurs (Charles Bronson, Lee Marvin, Daniel Craig, Michael Fassbender) ou spectraux (Clint Eastwood, Ed Harris, Viggo Mortensen), tout en rendant mystérieux la nature des élus. Qui? (Le quant-à-soi des héros hawksiens les exclut.) J'espère que les héros walshiens sont élus d'office. Après tout, qu'est-ce qui sépare deux acteurs fripés aussi physiquement proches que Charles Bronson et Clark Gable, moustache incluse, sinon la lascivité goguenarde du second, c'est-à-dire sa joie de vivre et de jouer avec ce qu'il aime?


(3) La différence avec Tarantino est là: ce qui fait agir violemment ses héroïnes n'est pas heureux, car elles sont toujours dans une logique de vengeance (voir Kill Bill 1, Kill Bill 2, Death proof, Inglourious basterds). Ce n'est donc pas un cinéaste d'action mais de réaction. Et son meilleur film est justement celui où on sort de cette violence féminine purement revancharde, à savoir Jackie Brown.


(4) Peter Bogdanovich talk about Leo McCarey

7 commentaires:

François Damiens a dit…

J'ai toujours rien compris!

Griffe a dit…

Curieux : tous les critiques parlent de Mocky, aucun de Chabrol, et pourtant l'extrait qu'on peut voir sonne comme un mix de L'Ivresse du pouvoir, de Polisse (Maïwenn) et de Caméra Café (M6)... Non ?

Buster a dit…

François, vous le faites exprès... :-)

Griffe > Vous faites bien de citer Chabrol, ça relève le niveau...
Cela dit, je n’ai pas encore vu le film et je ne suis pas sûr que la BA soit très représentative. Mocky, c’est Bozon qui l’évoque lui-même, du coup les critiques reprennent ça en choeur, mais bon, je ne serais pas surpris que le prosaïsme du film ait des accents chabroliens autant que mockyens.

Anonyme a dit…

Olivier Père évoque Chabrol et Mocky dans son article sur Tip Top :

http://www.arte.tv/sites/fr/olivierpere/2013/05/19/cannes-2013-jour-5-tip-top-de-serge-bozon-quinzaine-des-realisateurs/

Buster a dit…

Merci.

Il y a aussi l'interview de Serge Bozon par Olivier Père:

demandez le programme ! a dit…

Reprise de la Quinzaine des réalisateurs au Forum des Images, du jeudi 30 mai au dimanche 9 juin.

Jeudi 30, à 20H (soirée d'ouverture) :

Tip top, de Serge Bozon (France, 1h46)

Rencontre avec l'équipe du film.

Une autre projection est prévue de samedi 1er, à 20H également.

Anonyme a dit…

L'article est trop théorique. Dans le film, le sado-masochisme loupe le coche, le cynisme gène. Et là où il y a de la gène...la sexualité des deux femmes est discréditée. Heureusement on nous épargne"La figure du viol collectif comme motif dans le cinema d'auteur français". Mocky au moins il mouille son pantalon.