mardi 21 mai 2013

Green river (2)

A propos de Mud - suite et fin:

- Mud pose surtout la question du père, à travers toutes ces figures paternelles qui peuplent le film... Mais bon, je n'insiste pas, c'est évident. Il y a aussi la place de la femme. As-tu remarqué que celle-ci était assimilée à la ville? La mère d'Ellis veut absolument y retourner... de son côté Juniper n'arrive pas à la quitter. Le fleuve, la nature, les animaux, c'est vraiment l'univers des hommes, petits et grands...
- Chez Nichols, les hommes renvoient toujours à quelque chose de primitif: la violence, les peurs ancestrales, une forme de panthéisme, et la femme en est la représentation antithétique. Mais pour revenir au fait qu'il n'y a pas de Noir dans le Sud de Nichols, je me demande si le film n'est pas aussi, quelque part, anti-tarantinien...
- C'est marrant ce que tu dis parce que Huckleberry Finn a suscité depuis sa publication la même polémique que Django unchained aujourd'hui. On accuse régulièrement Twain de racisme sous prétexte que dans son livre il recourt abondamment au mot nigger, le fameux "N-word"... Le mot y est même utilisé deux fois plus que dans Django unchained, au point que dans certaines éditions il a été remplacé par black ou slave, ce qui est d'une crétinerie absolue. Où va se loger la bien-pensance...
- Oui, j'imagine mal le film de Tarantino avec le mot slave à la place de nigger... Mais quel rapport avec Mud?
- Aucun directement, d'autant que Mud est antérieur à Django unchained... Mais comme Nichols avoue une certaine aversion pour le cinéma de Tarantino, je me disais qu'il y avait peut-être chez lui un fond de traditionalisme, centré sur la famille, sur l'amour... qui était aussi une façon de ne pas se confronter à des thèmes plus politiquement sensibles comme celui du racisme. D'où cette impression d'affadissement par rapport à Huckleberry Finn...
- D'un autre côté, le film ne se veut pas l'adaptation, même modernisée, du roman de Mark Twain. Difficile de parler d'affadissement à ce niveau...
- C'est surtout dans l'esprit... Twain utilise un langage parlé, très novateur, pour coller au plus près à ses personnages. Ainsi pour Huck dont le langage est volontairement grossier. Nichols y recourt lui aussi, à travers notamment le copain d'Ellis qui doit prononcer six ou sept fois le mot shit au début du film, mais ça ne va pas plus loin... Le personnage est campé, point barre. Et on peut dire ça pour tous les personnages.
- Ça veut simplement dire que Nichols n'est pas aussi bon cinéaste que Twain était bon écrivain...
- Oui mais comme l'écriture de Mud est quand même très littéraire, ça veut dire aussi que le film n'est pas si extraordinaire. Et puis le rapprochement avec Twain ne se situe pas seulement à travers Huckleberry Finn, mais plus largement dans la manière de raconter une histoire, cette manière très particulière, américaine selon Twain, de prendre son temps, d'ouvrir des parenthèses, de ménager des pauses, etc., ce à quoi semble s'essayer Nichols dans Mud... c'est surtout à ce niveau que le film n'est pas convaincant.
- On évoque souvent la Nuit du chasseur à propos de Mud... Pas étonnant dans la mesure où le film de Laughton est lui aussi imprégné de l'esprit de Twain et de Huckleberry Finn. Et là il n'y a pas de Noir...
- La Nuit du chasseur c'est de l'expressionnisme, c'est plus poétique, plus onirique, et le mouvement de la rivière, bien que lent, y est davantage marqué. Dans Mud le bateau reste longtemps accroché aux arbres, le film est à l'image des nombreux bras du fleuve... plutôt stagnant. Et puis chez Laughton il y a cette "confluence" dont parlait Duras, quand Mitchum et Lilian Gish se mettent à chanter ensemble "Leaning on the everlasting arms", le crime et l'amour réunis... Dans Mud c'est Shepard qui, d'une certaine façon, tient le rôle de Gish...
- Vu comme ça, c'est sûr, la comparaison n'est pas à l'avantage de Mud. Mais les réminiscences sont bien là. Je pense à la séquence où Shannon, dans son scaphandrier de fortune, voit passer la chemise blanche de Mud, écho manifeste au fameux plan de Shelley Winters au fond de la rivière.
- Dans les deux cas, c'est très beau. Nichols a du talent, peut-être devrait-il à l'avenir dissocier scénario et mise en scène, tant chez lui le scénariste tend à étouffer le metteur en scène.
- Je me suis toujours demandé quel était le véritable auteur de la Nuit du chasseur? Charles Laughton? James Agee qui avait adapté le roman? Stanley Cortez le chef-opérateur? Ou même Robert Mitchum? Dans le cas de Mud la question ne se pose pas...
- Mais si, elle se pose: le véritable auteur, est-ce Nichols scénariste ou Nichols metteur en scène? Je pencherais volontiers pour le premier... On en revient à ce qu'on disait au départ.
- Je ne serais pas si catégorique. Disons que dans Mud scénario et mise en scène ne s'accordent pas suffisamment...
- Le scénario et la mise en scène c'est un peu comme deux vases communicants... Or ici ça communique mal, de sorte que le niveau du premier reste plus élevé que celui du second.
- Je ne sais pas si le cinéma est soumis au mêmes lois que la physique. Je pense que la mise en scène doit s'opposer au scénario, sous peine d'en être simplement l'illustration, mais par un mouvement, disons dialectique, le film doit aussi pouvoir dépasser cette opposition. Et c'est peut-être ce troisième terme qui manque à Mud.
- Eh bien, on est d'accord.

(Merci à Phyllis pour la transcription et la mise en forme)

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Qui parle?

Buster a dit…

Bah... moi, eux, nous, peu importe, c'est une parole collective... différentes voix qui finissent par s'accorder.

Anonyme a dit…

Dites donc Buster, Guiraudie et Bozon ont l’air de faire un tabac à Cannes, vous devez être aux anges, non ?

Anonyme a dit…

Je rêve ou quoi...
Votre captcha m'indique comme mots à saisir : suckme et tape !!!!!

Véridique !

Buster a dit…

suckme et tape... mouais, j’y crois pas.

Sinon leur succès me fait plaisir, évidemment, Guiraudie et Bozon ce sont un peu mes chouchous dans le cinéma français.