mardi 21 mai 2013

Green river (1)

A propos de Mud, le dernier film de Jeff Nichols. Extrait d'une conversation:

- Bon alors, t'en penses quoi de ce film? Moi j'ai bien aimé, même si on peut émettre des réserves.
- Grosse déception en ce qui me concerne... j'ai trouvé ça vieillot et d'une grande platitude.
- Normal, le Mississippi c'est plat...
- Ah oui, le "Grand Fleuve", sa lenteur, ses méandres... le Mississippi avec tous ses "s" et ses serpents. Reste que le film est quand même très lisse, ce qui est d'autant plus gênant qu'il est également trop écrit...
- Le film est un peu trop écrit, en effet, c'est le péché mignon de Nichols, mais la mise en scène, disons étale, mississippienne, ménage aussi des saillies, comme la séquence de la morsure du serpent - le mocassin d'eau - qui est le point d'orgue du film. Dommage que Nichols y ajoute la fusillade finale, un gunfight totalement incongru, qui ne sert à rien, sinon à se faire plaisir.
- C'est là où on voit que c'est un petit malin.
- J'y vois plutôt un péché de gourmandise. Mais c'est vrai que ça pose problème, un peu comme pour le finale de Take shelter.
- Bien meilleur film, plus ambigu...
- Le propos est différent... ce que je veux dire c'est que la séquence de la fusillade, qui ne clôt pas le film fort heureusement, en redoublant au niveau du rythme la séquence avec le serpent, vient un peu annuler celle-ci, et pour moi il y a là une sorte de gâchis...
- Ce n'est pas le seul gâchis, tout ce qui se passe en ville alourdit considérablement le récit.
- Nichols donne crédit à ce que raconte le personnage de Mud... La fille, le meurtre, les types qui le poursuivent, tout ça est vrai... Ce qui aurait pu être que des bobards et/ou vu à travers l'imagination du garçon, apparaît en fait bien réel. A ce niveau Nichols déjoue les attentes et c'est plutôt bien joué...
- Oui mais toutes ces scènes se superposent à ce que raconte déjà Mud, c'est ça qui rend le film sur-écrit.
- Entre ce que dit le personnage et ce qu'on voit il y a quand même une différence. Les scènes en ville avec Juniper prolongent, développent mais aussi contredisent l'idée que se fait Mud de leur amour. Ce qu'il y a de sur-écrit c'est peut-être moins les scènes en ville que tous ces passages sur l'île quand Mud raconte son histoire, selon un procédé très littéraire, qui sonne à chaque fois comme un coup d'arrêt dans la dynamique du film.
- C'est la même chose avec le personnage joué par Sam Shepard...
- Oui, cela dit ce n'est pas le plus gênant, le pire aurait été de recourir au flash-back. L'aspect sur-écrit du film se situe davantage dans la construction du récit, où chaque nouvel élément intégré par Nichols se trouve non seulement traité jusqu'à son terme (on parlera de générosité), mais surtout justifié après coup (on parlera de pragmatisme)...
- Exemple?
- Le plus manifeste concerne justement le personnage de Tom (Shepard) dont la présence de l'autre côté du fleuve, en face de l'endroit où habite Ellis, et le fait qu'il soit présenté comme un "ancien tireur d'élite", trouveront leur justification dans le gunfight final. Pour un film d'aventures, on aurait aimé que ce soit plus aventureux, plus buissonnier, qu'il y ait davantage de fausses pistes... Là c'est vraiment cadenassé.
- Pourtant Nichols se réclame de Mark Twain et de toute une tradition littéraire, celle du Sud des Etats-Unis... Huckleberry Finn est la grande référence du film. Le personnage de Shepard se nomme d'ailleurs Tom Blankenship, comme l'ami d'enfance de Twain, lequel s'en est inspiré pour créer Huck... Et je me demande si le thème de la vendetta dans Shotgun stories ne viendrait pas déjà du roman de Twain - le conflit entre les Shepherdson et les Grangerford - même si ce type de conflit était très courant dans le Sud.
- On peut voir Mud comme une version modernisée et affadie de Huckleberry Finn, version dans laquelle Mud aurait pris la place de Jim, l'esclave noir... C'est un film d'apprentissage où la découverte de l'amour - in the Mud for love - a remplacé la question de l'altérité... On n'est pas non plus dans la configuration de Moonfleet. Ici l'apprentissage est double. L'exercice se révèle profitable des deux côtés, si je puis dire, il y a un effet miroir, Ellis "grandit" au contact de Mud en même temps qu'il aide celui-ci a ouvrir les yeux (on entend "Help me, Rhonda" des Beach Boys sur le générique de fin, ce qui détonne, même si on comprend l'allusion). Car sur le plan affectif, Mud est du genre immature, c'est un grand enfant, comme l'était le héros de Take shelter...

(à suivre)

4 commentaires:

Vincent a dit…

Mon goût classique se satisfait parfaitement de "Mud", sans vraiment de réserves tant j'ai aimé son appel à l'aventure. Il me semble que c'est plus proche de "Tom Sawer" que de "Huckleberry Finn", avec l'île, le couple de gamins (dans "Tom S." le problème de l'altérité est bien moins présent, c'est une histoire de gamins blancs et de "classes" différentes).
Cette fusillade semble géner pas mal de monde, mais il me semble que chez Twain, l'aventure arrive, Joe l'indien commet un meurtre, etc. La scène me semble à la fois inévitable mais aussi désirée par le personnage avec autant d'ardeur que la tempête dans le film précédent, comme l'attaque de la diligence à la fin de "Stagecoach". Ce n'est pas pas que de la gourmandise, c'est "la resa dei conti" vers laquelle tendent tous les personnages pour exister comme personnages de fiction.

Buster a dit…

C’est justement cette ligne narrative qui mène à la fusillade que je trouve trop fabriquée, ça me fait penser à certains polars, très complexes, où tout finit néanmoins par se résoudre, ne laissant rien de côté, comme si l’intrigue avait été élaborée à partir de la fin et que l’auteur, en remontant le récit, intégrait tous les éléments nécessaires à son finale.

(Tom Sawyer, oui un peu forcément, mais il n’y a pas cette dimension initiatique qui caractérise Huckleberry Finn, et puis le personnage est moins sympathique)

Vincent a dit…

J'ai relu "Tom Sawyer" en début d'année. Je ne me souvenais pas de tout. Il est beau parleur, débrouillard, manipulateur, séducteur, donc oui, peut être pas si sympathique que Huck qui veut juste qu'on le laisse être lui-même. Mais il est désarmant et sans lui il n'y a pas de fiction parce qu'il a de l'imagination à revendre. Je pense que pour Twain, il incarnait une manière de l'esprit pionnier.
Tom et Huck, c'est vraiment le rapport entre Ellis et Neckbone. Pour moi la dimension initiatique est présente dès ce roman, mais différente parce que les enfants font leur propres expériences et apprennent par eux même.
Dans le dernier Positif, Nichols parle des scènes dans l'île. Il dit aussi pour la fusillade il avait le "désir d'une scène à la Peckinpah".

Buster a dit…

Vous avez raison, il y a aussi du Tom Sawyer dans le film de Nichols, mes souvenirs sont encore plus lointains que les vôtres, j’ai dû lire le roman au même âge que Tom et Huck...
Huckleberry Finn m’a davantage marqué, c’est avec Arthur Gordon Pym, mon livre de jeunesse préféré. Ce qui est sûr c’est que Twain est largement présent dans Mud via ses deux jeunes héros, mais peut-être aussi, comme il est dit dans l’échange, à travers d’autres écrits. Ainsi "Comment raconter une histoire" qui concerne les histoires humoristiques américaines… Peut-être faut-il ajouter "Sur la décadence de l’art de mentir", un petit bouquin dans lequel Twain se plaint qu’on ne sait plus "bien" mentir. La question du mensonge est au coeur du film...
Mon regret est que Nichols semble tellement préoccupé à mener à bien son récit, qu’il finit par le brider, ne laissant pas assez d’échappées, à ce niveau le film est vraiment saturé... Quant à la fusillade finale, elle est quand même très problématique, que vient faire Peckinpah là-dedans, on se le demande, d’autant que c’est l’épisode avec le serpent qui clôt le récit (la séquence m’a fait penser à la chevauchée nocturne dans True grit, après que Mattie ait été mordue elle aussi par un serpent), puisque répétant l’accident "originel" de Mud. Le reste est superflu.