jeudi 9 mai 2013

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Le cacarax.

Les Cahiers font de Holy motors, le dernier film de Leos Carax, une sorte de film phare, le film, celui qui - au nom du lyrisme - devrait servir de modèle pour le jeune cinéma français et permettre ainsi d’en finir avec le naturalisme plombant qui prévaut depuis trente ans. Les années 80, Carax, le lyrisme... abracadabra et le rêve reviendra. Est-ce aussi simple? Et d’abord, ne se trompe-t-on pas au sujet de Carax? Holy motors ouvre-t-il vraiment des perspectives pour toute une génération de cinéastes ou vient-il au contraire marquer sa radicale différence qui, finalement, le rend inassimilable? J’aime le film, en dépit de ses défauts, de ses segments inégaux, de sa fiction empêchée, d’une certaine laideur même... Et si je l'aime c'est que non seulement il ne renoue pas avec les années 80 mais que surtout il en est la part cathartique. Car soyons clair: l'esthétique eighties, avec ses couleurs criardes et saturées, son maniérisme, son côté kitsch (au mauvais sens du terme), c'était de la "merde". Mais à cette époque, on croyait que c'était beau. La beauté était là. Ce que nous dit Holy motors c'est ça: la beauté et la merde. Il ne s'agit pas seulement de mélancolie (la beauté est la merde), mais de quelque chose de beaucoup plus profond, que Carax se chargerait de nous dévoiler, de ramener à la surface: la merde sous l'éclat du vernis. Soit la vraie valeur de l'esthétique des années 80, y compris de la sienne. Peut-être. Mais si j'aime Holy motors c'est pour autre chose encore...

(...) Créer, c'est sans doute renaître, mais à partir de son urine et de ses excréments. La création pourrait être définie de ce point de vue par un humoriste comme une branche de la recherche "fientifique". Produire une œuvre, c'est s'expulser de soi-même, c'est s'arracher aux délices d'un état hypnagogique où l'on se satisfait de rêver narcissiquement d'un accomplissement de ses désirs, c'est, au lieu de savoir, se laisser surprendre, au lieu de s'y reconnaître, sursauter. Entretenir des rêveries érotiques peut faciliter le coït physique et la procréation charnelle, mais celles-ci n'ont jamais suffi à rendre quelqu'un créateur d'une œuvre. Un fantasme très angoissant d'auto-engendrement par l'anus me semble opérer, qu'il faut aller chercher très loin en soi par consentement à une régression profonde avant de s'extirper avec lui. En même temps, le lecteur [plus généralement le destinataire] futur est présent, à titre de témoin de cette scène, et déjà, l'auteur cherche, en lui apparaissant, à produire sur lui un effet, comme l'enfant sur son trône au milieu du cercle de famille, parfois un choc, parfois un assentiment... Ruse anale par excellence par laquelle le créateur entraîne ce témoin imaginaire dans un jeu d'odeurs, de consistances, d'opportunités, de moulages, de retenus et d'explosions, de cadeaux offerts ou thésaurisés, de souillures jetées à la face, à qui sera le plus fort des deux, le maître de l'autre et de soi, le prince de l'ambivalence et le champion de l'ambiguïté ou de l'absurdité. Omnipotence narcissique orale chez le lecteur, le spectateur, l'auditeur: oui. Mais pas de création véritable sans mobilisation d'une omnipotence narcissique anale, avec sa douleur initiale dans les tripes et son final triomphateur et éclaboussant (...). (Didier Anzieu, Créer-Détruire, 2012)

Et si Holy motors c'était ça aussi: un grand film ouvert
, éventré, livré en morceaux, dans lequel la merde serait moins la métaphore d'une époque - époque qui d'ailleurs n'est pas reniée - que l'expression de ce qui est à l'œuvre à l'intérieur même de l'œuvre, cette part régressive, immonde, qui est au cœur de tout travail créateur, qui fait qu'une œuvre existe. En ce sens, Holy motors prolongerait davantage Pola X et Merde qu'il ne revisiterait Boy meets girl, Mauvais sang et les Amants du Pont-Neuf. Non pas que les films réalisés par Carax dans les années 80 ne soient pas des œuvres - ils le sont indubitablement - mais que la volonté de faire œuvre y est trop manifeste. Avec Holy motors c'est différent. Les "saints moteurs" ne seraient rien d'autres que toutes ces productions chaotiques qui participent, en s'ordonnant, à l'imagination créatrice, avec la part de risque que cela suppose dans l'acte même de créer, le risque du négatif, que ce qui est produit soit aussi, par moments, de la merde.

D'où aussi la crainte farouche de s'engager dans un processus non seulement dont on ne sait jamais à l'avance s'il sera créateur, mais en raison des risques et périls de s'apercevoir, ou que les autres ne s'aperçoivent, que ce que l'on a produit, ce n'est en fin de compte que de la crotte. D'où le refuge dans la rêverie éveillée - dont Freud a bien eu tort de faire le modèle de la création littéraire - où l'on peut s'adonner sans retenue, sans mauvaise odeur, sans contractions sphinctériennes, sans lutte avec le bâton fécal, à la contemplation de ses pures productions psychiques et à la surestimation de leur singularité. L'interprétation psychanalytique des œuvres se limite évidemment, et hélas, aux œuvres qui, tôt ou tard, ont réussi. Elle aurait pourtant beaucoup à dire sur les mécanismes de la croyance vaniteuse qui fait croire à tant de peintres du dimanche, d'écrivains du samedi, de penseurs par mauvais temps et de cinéastes de l'été qu'ils ont fait une œuvre alors qu'ils ont transformé l'urine en eau de roses pour lui donner la ressemblance du lait et qu'ils se sucent eux-mêmes béatement en même temps que leur pouce, rêvassant au lieu de s'arracher les tripes et de faire d'eux-mêmes quelque chose sinon quelqu'un. (Didier Anzieu, ibid.)

Au bout du compte Holy motors nous rappellerait à quel point créer c'est, plus qu'une mise à nu, une affaire d'accumulations et de décharges, qui passent par le corps de l'artiste, représenté ici par celui de l'acteur (Denis Lavant alias M. Oscar) et ses transformations. Corps, énergie, travail... déchets inclus. Et pour cela il faut sortir du rêve éveillé dans lequel se bercent non seulement l'artiste satisfait de son travail, mais aussi le spectateur, trop confortablement installé. N'est-ce pas le sens de la scène somnambulique qui ouvre le film? Au-delà de ce que dit Carax de lui-même et du cinéma, c'est la mécanique de l'œuvre qui me touche le plus, où l'on y devine quelque blessure narcissique à réparer et le trop-plein pulsionnel qui entraîne le mouvement (Anzieu toujours, qui fut aussi le meilleur exégète de Beckett, ceci explique cela). Si "la beauté est dans l'œil de celui qui regarde", c'est que la "merde" est bien du côté de l'œuvre. C'est ça qui, quelque part, me saisit, me dérange, me bouleverse (dans tous les sens du terme) et fait, en définitive, que j'aime Holy motors.

2 commentaires:

Holy Odors a dit…

Bah merde alors!

Anonyme a dit…

Si "la beauté est dans l'œil de celui qui regarde", c'est que la "merde" est bien du côté de l'œuvre.

Bien vu !