lundi 1 avril 2013

La quadrature du cercle

... ou Malick au pays des merveilles.

Vu A la merveille de Terrence Malick. Bizarrement le film est moins indigeste que le précédent. Si The tree of life était d'une grâce terriblement pesante, A la merveille serait plutôt d'une pesanteur relativement gracieuse. Oui, bon, les compliments s'arrêtent là. Malick aujourd'hui ce n'est plus que de l'hautisme, du cinéma hautain et autiste, une signature affichée plein écran, dans tous les coins, dans tous les sens, comme une estampille, nous rappelant en permanence la présence de l'Auteur. Un cinéma en mouvement perpétuel, mais aussi perpétuellement le même mouvement (camé au Steadicam, qui glisse, qui flotte, derrière des corps, devant des paysages...), les mêmes gestes (ça court, ça sautille, ça virevolte - la fille est une ancienne ballerine pour ceux qui n'auraient pas compris - et quand ça s'arrête c'est pour lever les bras vers le ciel...), la même lumière (à contre-jour), pour murmurer l'amour (toujours les voix-off, les consciences...), tout l'amour, celui, éprouvé, de l'homme et de la femme (voyant Ben Affleck de dos, massif, silencieux, j'ai plus d'une fois pensé à George O'Brien dans l'Aurore de Murnau), l'amour de Dieu, lui aussi à l'épreuve, via les doutes d'un prêtre, "l'amour qui nous aime", etc., bref le système Malick, déshabité au possible (à l'image de la maison du film), touchant à la perte (on sait la part autobiographique qui nourrit les deux derniers films: l'enfance, le frère disparu, les amours passés), à la déréliction, à la foi (dans ce qu'elle a de radicalement opposée à la pensée), à la grâce (ce que la caméra ne peut qu'évoquer/invoquer dans une quête infinie - c'est le mouvement qui compte) et, last but not least, à la merveille, moins celle du Mont Saint-Michel, symbole de perfection, auquel est censé renvoyer le titre, que celle justement du système malickien, dans ce qu'il aurait de merveilleusement grand. Lui aussi, entre ciel et mer...
Mouais. Que Malick essaie de saisir des choses (éphémères ou éternelles) qui par nature nous échappent, pourquoi pas, le problème n'est pas l'échec de la démarche, puisqu'il ne peut en être autrement, mais celui de la méthode. Emprisonné, étouffé, par son système, Malick se complaît dans une esthétique non pas stérile (il faut pas exagérer non plus) mais qui manque cruellement de souffle (un comble quand on connaît ses premiers films)... Les maniaques du décryptage s'amuseront à interpréter tous ces signes dont le film abonde, quant aux rapports de l'homme à la nature, à Dieu, au sacré, dans une sorte d'universalisme mystico-culturel, qui mêle les lieux, les langues (français, anglais, russe, italien, espagnol), la musique (Berlioz, Bach, Chostakovitch, Respighi, Pärt...), la peinture (Rembrandt, Hopper, Wyeth...), spiritualité et espéranto... On pourrait gloser à l'envi sur ce que nous dit (ou tente de nous dire) le film, sur sa dimension heideggérienne, à travers la question de la temporalité et surtout l'idée d'un "Dieu divin"inséparable de "l'intimité du tout", celui qui ne s'annonce que dans le carré (geviert) harmonique du ciel et de la terre, des divins et des mortels (soit la part hölderlinienne d'Heidegger et de Malick) et permet ainsi de s'élever. On pourrait aussi évoquer les grands poètes de l'image (l'Ukraine originelle, abandonnée, de Marina comme un écho possible à celle, lointaine, de Dovjenko?). Oui on pourrait... C'est que le cinéma de Malick est devenu aujourd'hui un cinéma de l'absence et du manque. Fondé sur la toute-puissance du montage, il n'est plus que ça: des dizaines d'heures de tournage (Malick filme tout mais l'accident y est toujours artificiel, provoqué plus qu'attendu - rien à voir avec "le papillon de Griffith" dont parlait Biette à propos de Rohmer et son Rayon vert) qui disparaissent sans laisser de traces, si ce n'est celles que le film, du moins ce qu'il en reste, laisse encore deviner, via toutes ces ellipses/éclipses, ces béances secrètes, qui sont celles de la mélancolie, la mélancolie de Malick, trop "enlisée" cependant (comme dans les sables mouvants... hum) pour nous émouvoir véritablement.

PS. On avait laissé Rachel McAdams en "Tippi" sacrifiée dans le dernier De Palma, on la retrouve ici en fille de ranch, rappelant Marilyn dans The misfits. C'est bien le seul rayon de soleil du film.

14 commentaires:

Anonyme a dit…

À certains égards (tendance à l' "hautisme"), Terrence Malick serait-il devenu le Naomi Kawase américain? (Cf. Hanezu)

Smiley a dit…

C'est qui les maniaques du décryptage? les Spectres? :)

valzeur a dit…

Hello Buster,

Ravi de vous revoir.
Et si plutôt que de rattraper votre retard avec des pignouferies plus ou moins sympathiques (Cloud Atlas, les Amants Passagers) ou des pensums pêchant la grâce comme si c'était du thon sauvage (Camille Claudel 1915 - l'un des pires films de Dumont juste après 29 Palms, respect !), et si, donc, vous alliez voir soit le bon film tout public du moment (No de Pablo Larrain) soit le bon film pour public vraiment très très averti du moment (Alps de Yorghos Lanthimos). Enfin, je vous dis ça comme çà...

Buster a dit…

Anonyme de 17h07 > je crois que Kawase c'est pire encore que Malick

Smiley > ;-)

valzeur > ravi aussi de vous retrouver, ça faisait longtemps... No c'est prévu mais Alps vous êtes sûr?

Anonyme a dit…

Ah oui, Kawase ! Qui en parle encore ? Shara, ce n'était pas si mal pourtant.
Dans le genre, le pire c'est Des Pallières, non ? Une vraie ordure.

Buster a dit…

Ordure ne fait pas partie de mon vocabulaire.

(De Des Pallières j'avais bien aimé Disneyland mais Adieu est d'une lourdeur et d'une prétention absolument terrifiantes. Pour le coup, j'ai "courageusement" fait l'impasse sur Parc et n'ai pas cherché à voir ses premiers films...)

Antoine a dit…

Salut Buster,
Lisez-vous encore les Cahiers? Les textes de Delorme, il y a vraiment de quoi se poiler!

Buster a dit…

Pas lu.

Des derniers numéros, j’ai surtout apprécié… la 4e de couv du mois de mars, la pub Spring fever pour American Apparel, écho involontaire à Spring breakers, le film de Korine qui, lui, était en couverture, comme si la pub était l’envers (dos et fesses) du film!

Sarah Siddons a dit…

Détrompez vous cher Buster, les 4ème de couv sont méticuleusement choisies.

Buster a dit…

:-D

Antoine a dit…

Excellent!
Ca me rappelle un numéro des Cahiers que les Inrocks avaient brocardé où Laetitia Casta était à la fois en couverture –je ne sais plus pour quel film- et sur la 4e de couv pour une pub L’Oréal.

Buster a dit…

C’est vrai, plus récemment il y a eu aussi la couverture (affreuse, signée Julia Hastings) sur Black swan d’Aronofsky, et derrière une pub avec Natalie Portman je crois, ou peut-être Vincent Cassel.

Buster a dit…

Après vérification c'était bien Vincent Cassel, une pub pour Yves Saint-Laurent.

Bon, c’est pas le tout, j’ai promis un texte sur le Dumont, il faut que je m’y mette...

(et avant, pour me donner du courage, le clip de Granville)

Antoine a dit…

Marrant, il doit y en avoir d'autres!