lundi 8 avril 2013

La bouche qui rit

Vu Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont. Quelle purge! Dumont est tellement sûr de son génie, confiant en ses moyens, qu'il croit pouvoir faire un chef-d'œuvre à partir de tout et de rien... ici de rien. Car c'était bien ça le défi (je passe sur celui de tourner avec une actrice professionnelle, Binoche, à l'origine du projet, un film d'enfermement, ce à quoi Dumont ne s'était jamais confronté): transcender, que dis-je, sublimer, le vide qu'était devenue l'existence de Camille Claudel, une fois celle-ci internée, par la voie de l'art, celui non pas de Camille puisqu'elle y avait renoncé mais de Dumont lui-même, grand artiste lui aussi (c'est pas moi qui le dit mais la critique, toute la critique, et Dumont avec). Il y a là comme un transfert. Camille ayant fait le choix de ne plus sculpter, de ne plus créer, c'est Dumont qui prend le relais. Et de "sculpter" ainsi toutes ses gueules, plus terrifiantes les unes que les autres, que représentent les pensionnaires de l'asile. (Dans son geste Dumont relaie Camille, mais dans son rapport "artistique" à Binoche, assez condescendant quand on lit les interviews, il se rapproche davantage de Rodin.) Sculpter, c'est-à-dire faire "ressortir" les affects, les désordres intérieurs, quitte à déformer les traits, ce qui n'est pas nouveau, Dumont a toujours aimé filmer des gueules, c'est un cinéaste-sculpteur - cf. son rapport très physique à la matière. D'un autre côté, on pourrait dire à l'autre bout de son cinéma, il y a la folie, plus précisément la psychose, thème qui le fascine depuis toujours, sans qu'il l'ait jamais abordé frontalement... C'est chose faite avec Camille Claudel 1915 et le résultat est plutôt désastreux.

Dumont n'est pas un cinéaste de la claustration, il lui faut de l'espace, le grand espace, la nature en l'occurrence, pour lier tout ça, matière et folie... Ici c'est moins Camille Claudel - Binoche, comme toujours plus appliquée qu'inspirée - que Dumont lui-même, enfin son cinéma, qui semble souffrir le plus de cet enfermement, de sorte que, quand Camille contemple un arbre ou que les résidents partent en balade, et qu'ils affrontent le vent sur la colline, c'est tout le cinéma de Dumont qui revit un peu. Las, une fois rentré, plus rien ne se passe... Le vide de Camille est d'abord un vide d'artiste, celui de la non-création, beaucoup plus terrible finalement, même s'il est volontaire, que le vide existentiel, produit par la réclusion... Or Dumont ne s'intéresse manifestement qu'au second. Camille est enfermée avec des fous, alors qu'elle n'est pas folle (ou ne l'est plus vraiment), elle le sait, son médecin aussi, c'est pourquoi elle espère encore sortir. En attendant, c'est la visite de son frère cadet, l'écrivain Paul Claudel, qui lui sert d'horizon. C'est sous cet angle, le plus ingrat, que Dumont a choisi de traiter l'histoire de Camille Claudel, à ce moment précis, charnière (l'année, 1915, est dans le titre, c'est dire l'importance), où loin des bruits et des fureurs du monde - ceux de la guerre - remplacés ici par les rires effrayants des pensionnaires, elle n'existe plus artistiquement parlant, mais encore un peu socialement parlant (elle n'est enfermée, si je puis dire, que depuis deux ans, il lui en reste vingt-huit!).

Si le choix est judicieux, Dumont ne l'exploite pas pour autant. Impuissant à faire vibrer cet état étrange dans lequel se trouve Camille, où se mêlent la vie communautaire bien réglée (Camille est comme "entrée dans les ordres", de force et dans un couvent pour aliénés) et le repli chaotique sur soi (en abandonnant la sculpture, elle se retranche encore plus du monde), soit la forme inverse, malheureuse, dysharmonique, de l'idiorrythmie dont parlait Barthes dans son cours Comment vivre ensemble, état symbolisé par le morceau de de terre mouillée que ramasse Camille et qu'elle se met à pétrir, comme si elle renouait avec la sculpture, avant de le rejeter (joli plan bressonien sur la main qui façonne, mais Jacquot fait les mêmes) -, Dumont se limite à transcrire le quotidien de son héroïne. Pour cela, il s'appuie sur sa correspondance ainsi que les rapports de médecins, ça fait authentique, ça fait surtout penser à la démarche de Foucault et Allio pour leur Pierre Rivièresauf que le réalisme de Dumont laisse plutôt à désirer. Sa manière de filmer les arriérés mentaux (de vrais malades, faut-il le rappeler), en s'attardant ainsi sur leur disgrâce physique (ah toutes ces bouches hideuses, rieuses, baveuses...), une vraie cour des miracles, relève d'un naturalisme morbide et même, pour tout dire, franchement dégueulasse. On va m'opposer le regard plein d'humanité que Dumont porterait au contraire sur ces pauvres êtres. Tu parles... En fait Dumont s'en fout des fous, s'ils sont là, c'est qu'ils font bien dans le tableau, surtout les plus affreux. Ce que vise Dumont n'est rien d'autre que de faire éprouver au spectateur un réel sentiment de répulsion et donc d'effroi à l'idée que Camille Claudel ait pu vivre ainsi trente ans au milieu de tels "monstres", bref de lui faire ressentir, à lui le spectateur, la même insoutenable impatience que Camille, quant à la visite de son frère - le seul qui puisse la délivrer, croit-elle -, annoncée dès le début mais que Dumont, malin, diffère le plus longtemps possible.

Pour le coup, il ne reste plus au spectateur qu'à regarder Binoche se débattre avec son personnage. Spectacle douloureux, d'autant que Dumont ne l'aide pas beaucoup, se contentant de l'observer, fasciné, comme il observerait un oiseau aux ailes brisées (écho sinistre à la scène où Camille, heureuse à l'idée de voir bientôt son frère, fait des moulinets avec les bras en criant "alléluia, alléluia"). Si le meilleur du film est la partie consacrée à Paul Claudel, avant son arrivée à l'asile, partie assez pialatesque, la rencontre tant attendue (et forcément déceptive) entre le frère et la sœur, n'est pas mal non plus, dans son horreur froide. On découvre en Paul un monstre autrement plus dangereux que ceux que Camille côtoie: la bourgeoisie et sa morale. Car bien sûr, mais tout ça arrive un peu tard, c'était moins les délires paranoïdes de Camille Claudel qui posaient problème que son profond désir d'émancipation, moralement inacceptable pour la bonne société de l'époque, expliquant que sa famille l'ait faite enfermer et ne la fera jamais sortir alors que, médicalement parlant, rien ne s'y opposait. Reste que pour Paul, le mystique, Camille semble bel et bien perdue. C'est ainsi que j'interprète le gros plan du monologue qui voit la caméra se rapprocher très lentement mais inexorablement du visage de Binoche, jusqu'à la rendre méconnaissable. Ce type de plan n'est pas nouveau chez Dumont, il y recourait déjà dans Hadewijch, pour filmer Julie Sokolowski, mais s'arrêtait en cours de route. Là, il va jusqu'au bout. Pour moi, c'est le point de vue de Paul, qui assimile Camille à une grosse bouche monstrueuse, une bouche-dégoût, déversant des paroles insensées, comme autant de blasphèmes ("Hors Satan"?). Le film prend une tournure fantastique et devient là vraiment intéressant. Sauf que c'est la fin...

PS1: Une autre interprétation du gros plan de Binoche serait de considérer la monstruosité, ainsi engendrée par le mouvement de la caméra, comme ce qui attend le personnage de Camille, son devenir. Condamnée à rester enfermée, elle ne peut qu'évoluer, elle aussi, vers cet état déficitaire, régressif, terrifiant, qui est celui des reclus à perpétuité à la fin de leur vie.

PS2: Bizarre, tout le monde (ou presque) aime le dernier film de Dumont et personne (ou presque) n'aime le dernier album des Strokes, Comedown machine, même les strokesiens - je dis bien strokesiens et non strauss-kahniens, ne pas confondre Comedown machine et "machine à condom" (désolé Dodo, j'ai pas pu résister) - font... la fine bouche (hé hé). Pourtant c'est un de leur meilleur. Il n'est pas parfait, loin s'en faut ("All the time" est franchement nul et "Slow animals" évoque le pire Coldplay), mais il y a quand même de belles choses: One way trigger - Welcome to Japan - 80s comedown machine - Chances - Happy ending - Call it fate, call it karma.

23 commentaires:

Smiley a dit…

Quel gros délire ce billet, j'adore! :)

Buster a dit…

Ouais, et pourtant j'ai rien fumé! :-)

mike a dit…

Bah si, il est super, le dernier album des Strokes, et je dis bien super, je ne me contente pas d'une approbation dédaigneuse. Coldplay, Slow Animals? Pas convaincu, excellente chanson en tout cas. Les Strokes, ça a toujours été un groupe de pros, on les aimerait presque pour les mêmes raison qu'on aime Steely Dan (toutes proportions gardées). C'est même en essence putassier, les Strokes, plus qu'Interpol qui en est la version mortifiée.

Buster a dit…

Salut mike,
c'est au niveau du refrain que Slow animals me rappelle Coldplay, de la même manière que 80s comedown machine évoque par moment Sigur Ros (ce qui me gêne moins), mais bon c'est pas grave, l'album est globalement excellent, hormis quand même All the time (le refrain là aussi, franchement indigne des Strokes)

mike a dit…

On est d'accord finalement, all the time, c'est (très) du mauvais remplissage. C'est marrant parce que c'est presque une chanson standard des Strokes mais c'est pénible. En comparaison de quoi Slow Animals est très bon (j'aime bien cette chanson).

Buster a dit…

Sinon quelques albums sortis en 2013 à recommander?

Laurence a dit…

Pauvre Dumont ! Vous n'êtes pas sérieux Buster !

mike a dit…

A quoi fait penser la première chanson sur "The Flower Lane" de Ducktails? Felt? Les Cocteau Twins? ou des groupes français comme Gamine ou Les Objets? Excellente chanson, je réserve mon jugement pour le reste de l'album. C'est encore bien tôt. Sinon, autre impression favorable, Early Fragments de Fear of Men. Foxygen? Mouais. Ensuite il y a toutes les résurrections ou vieilles gloires pour lesquelles j'ai une indéfectible affection: Chris Stamey (des dB's première manière), Robyn Hitchcock, Les Strokes, Pere Ubu, Section 25 (dont les membres principaux sont morts), Edwyn Collins et même, peut-être, Low, Crime & The City Solution, Suede, dont je n'ai jamais été un véritable amateur, et l'album d'Adrian Younge avec le chanteur des Delfonics, un peu décevant quand même.

Buster a dit…

Merci pour toutes ces pistes...
Ducktails j'aime beaucoup, je ne connaissais pas encore leur dernier album, c'est vrai que ça fait parfois penser à Cocteau Twins... en tous les cas il y a de très beaux morceaux: Under cover, Sedan magic (avec la fille de Cults, le son a un petit côté Prefab Sprout, j'adore), Letter of intent...

Laurence > je n'ai jamais été aussi sérieux!

mike a dit…

Oui, d'ailleurs difficile de croire que "Sedan Magic" ne rende pas consciemment hommage à Prefab Sprout, un peu comme quand Sondre Lerche, qui me laisse indifférent, avait très habilement fait référence au groupe et à "When Love Breaks Down" avec "I Cannot Let You Go", ce qui ne peut que favorablement me disposer à leur égard, Prefab Sprout étant mon groupe préféré.

Laurence a dit…

Alors c’est plus grave que ce que je croyais. Camille Claudel est un film magnifique. Dumont filme les corps et les visages comme aucun autre cinéaste français. Citez-moi un seul film français sorti cette année qui arrive à la cheville de ce film. Dumont ne vise pas au réalisme, contrairement à ce que vous dites, mais à nous faire saisir toute la souffrance de son personnage. Vous n’y êtes pas sensible, c’est votre droit, mais ne dites pas que Dumont est « impuissant à faire vibrer cet état étrange dans lequel se trouve Camille » parce que c'est faux.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Hum, quel plaisir de lire ceci sous votre plume ! Je souscris à 95 % (les 5% minorés parce que je ne sauverai même pas l'apparition Paul-Claudelienne). Bruno Dumont a bien de la chance, on vomit Seidl pour Paradis-Amour, film autrement plus décent, et lui passe à travers les gouttes, c'est un Grantotteur. A noter que dans l'amusant feuilletoir-prégénérique des MK2, "Trois", il déclare ceci (de mémoire) : "je sais que des salauds verront des choses horribles dans mon film". Une proposition qui pourrait être facilement retournée, Camille Claudel 1915 est au mieux une totale imposture, au pire un film de "salaud".
Des choses décentes à écouter ? Vous devriez aimer le dernier Leisure Society dont j'extrais principalement "Fight For Everyone", mon morceau du printemps (lequel ?). Et dans le genre ultra-vulgaire mais bon, je succombe au premier album de Charli XCX (en écoute sur Pitchfork Advance) : écoutez au moins You (Ha Ha ha), Stay Away, Black Roses et How Can I. Si vous avez de l'értyhème fessier après ces 4-ci, oubliez le reste...
Sinon, hummm, honte (ou peu s'en faut), j'ai trouvé le Soderbergh intéressant, en tout cas complètement curieux, meilleur que le De Palma dans le genre (on voit ce que BDP veut faire avec Passion, on ne voit pas franchement ce que vise Soderbergh avec Effets Secondaires). J'y pense encore deux heures après (d'habitude, j'oublie les film de Soderbergh dès l'instant où je sors du cinéma). Et sinon, tentez Alps, c'est quand même quelque chose (même si inférieur à Canine).

Buster a dit…

mike > c’est marrant, Prefab Sprout est aussi mon groupe préféré des années 80 (de la même manière que Steely Dan est mon groupe préféré des années 70).

Laurence > faire saisir la souffrance d’un personnage n’exclut nullement le réalisme, bien au contraire… et puis la souffrance, merci, elle est inhérente au personnage de Camille Claudel, on attend autre chose, d'autant que Dumont n’est pas Dreyer... l’état étrange dont je parle n’a rien à voir avec cette souffrance-là, moi c’est le cas unique que représentait une artiste internée renonçant à son art, qui donc s’enferme elle aussi, verrou fermé à double tour, qui m’intéressait, or on en reste au regard assez banal du personnage "sain" au milieu d'aliénés, et pas n'importe lesquels, les plus déficitaires, pour que le contraste soit le plus saisissant. Binoche joue ça avec conviction, elle aura son César, mais ce n’est pas très habité. Quid du regard de l’artiste qui ne peut/veut plus créer?
En termes de mise en scène, le dernier Brisseau n’arrive sûrement pas à la cheville du film de Dumont, il n’empêche… "La fille de nulle part" est maladroit, mal joué et même ridicule par moments, pourtant le film est infiniment plus touchant par sa fragilité même. Brisseau fait vibrer quelque chose, Dumont non.

Salut valzeur > moi je veux bien être un salaud pour Dumont :-)
Leisure Society, j'en étais resté à l'album Sleeper qui ne m'avait pas beaucoup marqué à l'époque, mais Fight for everyone est pas mal du tout, ça donne envie d'écouter le reste. Pour Charli XCX, je vais d'abord m'acheter du Mitosyl :-)

Pas encore vu le Soderbergh. Alps, OK, j'irai le voir.

Laurence a dit…

Ça ne vibre pas parce que le film ne répond pas à vos attentes, il vous manque l’ouverture aux œuvres qui vous sont étrangères (je me souviens de votre billet violent contre le Haneke). Vous avez un ton, il tranche avec ce qu’on peut lire ailleurs, mais soyez plus indulgent ou alors évitez d’aller voir les films qui ne vous correspondent pas.

Buster a dit…

Vous n’y êtes pas du tout, les films qui ne me correspondent pas, pour reprendre votre formule, généralement je ne vais pas les voir. Les films de Dumont n’entrent absolument pas dans ce cadre… Hormis 29 Palms que je déteste, aucun autre de ses films n’est négligeable, j’ai d’ailleurs défendu Hors Satan. Mais Camille Claudel est le prototype même de l’oeuvre surfaite, conçue pour bousculer ce pauvre gogo de spectateur, par la force (évidente) de son sujet, le parti pris (douteux) de faire "jouer " des débiles mentaux, une actrice (moyenne) qui se donne à fond, et le formalisme (écrasant) du cinéaste. Après ça, il n’y a plus qu’à se mettre à genoux… comme Paul Claudel!

Prosper a dit…

"Après ça, il n’y a plus qu’à se mettre à genoux… comme Paul Claudel!"
Exactement! Paul Claudel c’est un peu la critique de cinéma, en plein recueillement devant le Dieu Dumont.

Buster a dit…

Hé hé… vous voulez dire que Claudel écrivant torse nu, c’est un peu Morain en train de rédiger son texte pour les Inrocks! :-)

JBM a dit…

Je confirme que je n'écris jamais un texte autrement qu'en caleçon.

Bien à vous, sinistre bloggeur.

Buster a dit…

lol

Anonyme a dit…

c'est le vrai JBM?

Buster a dit…

Je sais pas, en principe JBM est interdit sur ce blog jusqu’en 2027 :-) mais c’est peut-être lui... En tous les cas si c’est pas lui c’est bien imité!

valzeur a dit…

Hello Buster,

C'est peut-être Sexy Sushi déguisé en JBM (leur album sort le 13 mai, je vous le recommanderai presque, Buster, mais êtes vous prêt pour l'un des meilleurs morceaux de 2013, "Calvaire" ?).
Sinon, il y a aussi The Knife : pas totalement convaincu, Clark est conquis pour sa part.

Buster a dit…

Dites donc valzeur, entre The Leisure Society et Sexy Sushi (quelle horreur!) c’est vraiment le grand écart, faites attention au claquage!
Quant à The Knife, c’est trop bourratif pour moi...