vendredi 19 avril 2013

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Notes (suite):

- "Du lyrisme!", s'écrie Delorme dans le dernier numéro des Cahiers. OK mais c'est quoi le lyrisme? Ce n'est pas que le romantisme, même le naturalisme peut être lyrique (cf. Bruneau adaptant - musicalement - Zola), même l'épopée peut être lyrique (n'en déplaise à Hegel). Et puis le lyrisme n'est pas un critère de qualité en soi. Ce n'est pas parce qu'une œuvre est lyrique qu'elle est nécessairement magnifique. Du lyrisme, il y en a du bon comme du mauvais. Delorme célèbre le cinéma français des années 80, via Carax naturellement (et les grands maîtres des années 60-70: Godard, Garrel, Rohmer, Duras, Straub...), oubliant à dessein Beineix et Besson, figures pourtant marquantes de la décennie, dont les films sont, eux aussi, empreints d'un certain lyrisme. Lyrisme de pacotille, peut-être, mais lyrisme quand même... Bref, tout ça pour dire que si le lyrisme est bien l'expression d'une subjectivité, sa réception ne peut être que subjective, elle aussi. Le lyrisme de Delorme (synonyme pour lui de grandeur) n'est pas le mien (que je rêve au contraire plus léger, plus neutre - note mineure)...

- La Fille de nulle part de Brisseau. Mine de rien, c'est pour l'instant le meilleur film français vu cette année, avec bien sûr Flammes d'Arrietta, un des plus beaux films des années 70 (que j'ai hâte de revoir). Le rapprochement n’est pas fortuit. Voilà deux parfaits exemples (l'un diurne, l'autre nocturne) de cinéma d’amateurs, "amateurs" au sens où l’entendait Barthes (cf. note infra), au sens surtout où l’entendait Daney quand il évoquait, à propos d’Arrietta justement, ces cinéastes qui ont "le cinéma dans le sang". Deux films à l'économie minimale, à la Rohmer ou la série B ("La fille de nulle part" est aussi le titre français d'un polar de Fredric Brown, écrivain bien connu de Mocky) - quoique Flammes est, avec Merlin, le moins pauvre des films d'Arrietta - hantés par le désir, celui d'un vieil homme: le désir de se libérer de la vie en douceur, via sa rencontre avec une jeune fille; celui d'une jeune fille: le désir de se libérer du père en douceur, via sa rencontre avec un beau pompier. Des films à l'attention, celle du spectateur, maximale, comme aux aguets, à l'affût d'une apparition (un fantôme drapé au plafond, un ange casqué à la fenêtre), par la magie d'une illusion ou dans le silence de la nuit... Des films secrets à la musicalité vibrante, mahlérienne chez Brisseau (le souvenir, l'épouse défunte, "la mort à venir"), ravélienne chez Arrietta (les rêves, l'enfance, "ma mère l'ouïe"), s'infiltrant dans les recoins encombrés d'un appartement-poltergeist (qui excite les esprits) ou ceux invisibles d'une chambre "enflammée" (qui attire les pompiers). Des flammes qui n'existent pas, comme la fille de nulle part, mais qui vous brûlent intensément...

13 commentaires:

Anonyme a dit…

"Le lyrisme de Delorme (synonyme pour lui de grandeur) n'est pas le mien"

Ouf ! Donc Gonzales, c'est pas votre truc ?

antoinette a dit…

chez vous aussi une jolie musique des mots

merci

Buster a dit…

De Yann Gonzalez, j’ai vu "Nous ne serons plus jamais seuls" sur Arte, un film que ne j’aime pas du tout (le noir et blanc, le contraste des deux parties, frénésie nocturne/contemplation solaire, c'est bidon), "Je vous hais petites filles" je me souviens plus vraiment, sinon que ça m’avait fait penser à Assayas, période Désordre, à cause peut-être des scènes de rock (M83 à la place des Woodentops)... Quand je vois les photos de son premier long, on est en plein dans l’imagerie kitsch des années 80, vraiment pas mon truc en effet.

(la grande révélation médiatique des années 80 c’est bien sûr Carax, mais pour moi ses films sont largement inférieurs à ceux par exemple de Laurent Perrin qui a débuté à la même époque)

Antoinette > merci à vous.

Stéphane D. a dit…

Ne pas confondre grandeur et grandiloquence.

Buster a dit…

Euh... oui pourquoi? j'ai confondu?

Buster a dit…

Le texte de Serge Bozon sur Flammes d'Arrietta.

Anonyme a dit…

il est bien le nouveau film de Bozon?

Buster a dit…

J'en sais rien, c'est Tip top secret :-)

Orlof a dit…

J'arrive un peu tard pour défendre le texte de Delorme. Je suis d'accord avec vous, le lyrisme est une notion assez subjective et difficile à cerner. Pour prendre deux exemples cités par le critique, je ne trouve pour ma part aucun lyrisme à Marguerite Duras (qui se contente de recycler ce qui fit le sel des avant-gardes) alors qu'à l'inverse, je trouve un certain lyrisme désespéré aux romans de Houellebecq.

Mais la position du texte de Delorme me paraît intéressante pour (au moins) trois bonnes raisons.

1-Rompre avec le grand fourbi du "tout image" des Cahiers d'il y a 10 ans, où un film de David Lynch était considéré de la même manière qu'un clip, qu'un jeu vidéo, qu'une émission de télé-réalité... (franchement, ils n'ont pas honte aujourd'hui ceux qui ont porté aux nues un "Loft story" dont plus personne ne se souvient?)Il y a dans les "Cahiers" actuels une volonté de s'en tenir à la singularité du cinéma au coeur du grand bain du Visuel (sans jugement de valeur, d'ailleurs)qui me fait plaisir.

2- Redéfinir la notion 'd'auteur" qui, à mon sens, s'est figée dans le plus rance des académisme. Là encore, je suis heureux de voir que l'équipe de Delorme rompt avec la ligne Burdeau/Frodon qui encensait de manière systématique les films de Téchiné, Honoré, Assayas, Jacquot et Cie (le nom, la "griffe" ayant remplacé le style). Ce "lyrisme" réclamé ici me semble surtout une volonté de revenir à un cinéma à la première personne, sujectif et débarrassé de ses oripeaux naturalistes, sociaux et psychologiques.

3- Une volonté d'affirmer un goût pour le "premier degré" et les émotions qui ne soient pas biaisées. Après des années de cinéma parodique en forme de clins d'oeil, de second degré branché (encore une fois, l'horrible Christophe Honoré), il me semble que les Cahiers cherchent à revenir à l'émotion brute, celle qu'on a tant aimé chez Sirk, Fassbinder, Pasolini ou Brisseau.

Alors ce texte n'est sans doute pas exempt de maladresses (un peu trop de volontarisme) mais je le trouve vraiment stimulant et je dois dire que j'ai à nouveau du plaisir à lire les "Cahiers" (je n'aurais pas dit ça il y a 6-7 ans !)

Buster a dit…

Merci Dr, je vous réponds demain...

Buster a dit…

Bon alors…
il est curieux ce texte, on l’imagine davantage écrit par un jeune critique de 20 ans, plein de fougue et désireux de devenir cinéaste, que par un rédacteur en chef de 40 ans. Cette façon de fustiger le cinéma français d’aujourd’hui n’est pas sans rappeler le combat de Truffaut contre la Qualité française…
Sur le fond je serais assez d’accord avec vous, on peut louer en effet la volonté de Delorme d’en finir avec le cinéma français naturaliste et socio-psychologisant, ce qui me gêne en revanche, c’est l’affirmation péremptoire sur ce qu’il faudrait à la place.
Le lyrisme chez Delorme c’est son grand truc, il le ressort régulièrement pour défendre ses films de chevet. Ce qu’il défend surtout c’est une sorte d’empirisme au cinéma, la ligne Lynch/Cronenberg/Weerasethakul… qui n’a pas beaucoup d’équivalents en France (Grandrieux, Noé…), des équivalents de toute façon insuffisamment "lyriques" et qu’il faudrait dépasser, via un nouveau romantisme et son film-totem, Holy motors de Carax.
Sauf que Delorme regarde surtout dans le rétroviseur. Son anti-naturalisme viscéral, qu’on peut comprendre, trouve sa réponse dans un retour au cinéma des années 80, qu’il rattache artificiellement aux années 60 et 70 alors qu’elles marquent une vraie rupture (rompre, entre autres, avec le style télé des années 70). Or c’est justement l’esthétique maniériste, hyperstylisée et souvent kitsch des années 80 (c’est bizarre que dans son tour d’horizon Delorme ne parle ni de Beinex ni de Besson) qui, par un mouvement de balancier, a précipité le retour du réalisme dans les années 90, faisant des premiers films de Desplechin, Beauvois ou Kahn, des héritiers à leur manière de la NV (davantage finalement que les films de Carax, voulant concilier grâce poétique et grosse machinerie).
L’anti-naturalisme ne passe pas nécessairement par la grandeur lyrique du romantisme, avec les risques que cela suppose en termes de formalisme, le vrai réalisme, qui questionne le réel plus qu’il n’imite la réalité, qui n’exclut pas le style (discret) ni la fiction (romanesque), peut très bien faire l’affaire. Cf. Allio.
Tout ça est trop schématique, trop dogmatique… on peut marquer ses préférences, mettre en avant les films qu’on aime, pas la peine de pondre des manifestes, surtout sur un critère aussi flou que le lyrisme. Et puis parier sur des films qu’on n'a pas encore vus, ce n’est pas vraiment un travail critique…

Reste que le débat est passionnant et mériterait plus d'échos.

Dr Orlof a dit…

Nous sommes tout à fait d'accord sur certains points (Allio, le retour au "réalisme" en réaction au tout-visuel des années 80...)
Seulement je ne suis pas certain que Delorme porte forcément aux nues les années 80 (encore heureux qu'il ne cite ni Besson, ni Beineix qu'on ne peut en aucun cas assimiler, ou seulement de manière très superficielle, à Carax !). Et d'autre part, même s'il émet quelques réserves sur Desplechin (que je ne partage pas forcément), je crois que la ligne actuelle des "Cahiers" consiste davantage à lutter contre le nouvel académisme qui plombe le cinéma dit d'auteur aujourd'hui (parce qu'il y a 15-20 ans, le cinéma de Kahn, Lvovsky, Assayas et les autres était vraiment intéressant).

Effectivement, c'est une question qui mériterait d'être discutée et développée :)

NB : Celui qui avait peut-être fait le mieux la part des choses sur un sujet similaire était Manchette. Lui aussi détestait le cinéma naturaliste et socio-psychologique mais il analysait parfaitement la grandeur de cinéastes comme Pialat, Cassavetes ou Fassbinder en définissant ce qui excède le "réalisme" chez eux. C'est peut-être tout simplement ce "quelque chose" que Delorme appelle "lyrisme"...

Buster a dit…

Je n’ai plus sous les yeux le texte de Delorme mais son amour des années 80 est évident (je crois qu’il en parle comme de la dernière grande époque lyrique, il dit aussi que Holy motors a d’un seul coup rendu ringard tout ce qui s’est fait dans le cinéma français depuis 30 ans). L’amour de Delorme pour les années 80 est à double étage. D’abord c’est la période de l’enfance, des films de Spielberg notamment, Rencontres… et E.T. (le rayon bleu, Delorme a écrit un beau texte là-dessus, hélas pour célébrer le surestimé Super 8 d’Abrams), c’est d’ailleurs Spielberg qui lui permet de raccorder années 70 et 80. Et puis il y a les années 80 comme référence artistique, qu’il tient donc à inscrire dans une sorte de continuum post-NV alors que pour moi c’est une bulle à part, à laquelle je ne suis pas du tout sensible, mais c’est un autre problème… donc les années 80 comme époque phare car exemplairement anti-naturaliste. Et c’est parce qu’il idolâtre ces années-là qu’il n'évoque de cette période que les auteurs qu’il affectionne (les grands cinéastes NV et assimilés + Carax), et ne parle pas des autres (hormis Brisseau je crois), dont Beineix et Besson, que je ne considère pas comme de grands auteurs évidemment, mais dont on ne peut nier qu’ils incarnent eux aussi, esthétiquement parlant, les années 80. La distinction entre Beinex/Besson et Carax, oui bien sûr, elle existe, mais ce n’est pas si simple. Si ce dernier est plus inspiré, plus poétique, plus lyrique dirait Delorme, que les deux autres, son esthétique relève quand même de la même imagerie eighties.