samedi 5 janvier 2013

One + one

"Rock & Roll pas mort Mister Godard" par Laurent Chalumeau.

Texte paru dans la revue Cinématographe en 1982, où il apparaît que si l'auteur s'intéresse à Godard, il n'éprouve, en revanche, pas beaucoup de "sympathie" pour ce "diable" de Mick Jagger...

Je refuse cette mission qu'on ne m'a pas confiée: commenter One + one en s'intéressant d'abord à Godard. Chacun son métier. D'une part, Godard, pour moi - vous allez dire, vous qui dégagez l'évolution et les revirements de sa filmographie -, il filme toujours de la même façon (ce qui ne veut pas dire qu'on les a tous vus quand on a vu Week-end). Mais n'empêche, vu de derrière mes Ray-Ban, tout ça se ressemble étrangement. D'une façon qui m'intéresse, qui m'émeut parfois (Sauve qui peut, le Mépris), mais qui, en général, oui, m'intéresse. Je suis fasciné par cette manière improbable et impraticable de raconter une histoire. Un peu comme si c'était la dernière avant l'apocalypse, que tout était permis et que cinq minutes avant le grand chambardement, les règles, à mes yeux sacro-saintes, de la lisibilité et de l'immédiateté, n'avaient plus cours. D'autre part, il suffit que je trébuche sur le pas de porte d'un cinoche de banlieue qui rejoue A bout portant ou Paradise alley pour que se volatilisent en un grand éclat de rire toutes les bonnes résolutions cinéphiliques que m'avait enfoncées dans le crâne mon pote qui lit Les Cahiers à la sortie de la Chinoise. Tour-détour ne me captive qu'à la condition de pouvoir m'envoyer Magnum force dans la semaine qui suit. 'Ain't no cinéphile. 'n I don't care.
Que disions-nous? Ah oui! Que One + one n'était pas un film sur les Rolling Stones.

Le film? Le film!

Jagger, froissé, vasouillard, poisseux aux entournures, bavoche un brouillon de chanson. Keith Richard et Brian Jones écoutent. C'est le briefing avant l'attaque.  Avec un peu de bonne volonté, ceux qui savent reconnaissent "Sympathy for the devil". Ils commencent à répéter; c'est mauvais. Ils sont laids. Tout est pénible, laborieux, la chanson ne sort pas. Godard filme ça sans complaisance particulière. Sans hargne non plus. Il filme ce qu'on lui donne à filmer. Rien de plus. On coupe. Et là tout s'embrouille. D'abord une voix off commence à réciter une sorte de politique-porno supervisé par un Gérard de Villiers situationniste. Le script est à pisser de rire et parfois très efficace (je veux dire, on remarque ça et là deux trois escalades dans le graveleux qui valent leur pesant de scapulaires, judicieusement interrompues par des ellipses bien situées. Les textes de cul qui tiennent debout, techniquement parlant, sont assez rares pour qu'on les signale). Evidemment, tout est scandaleusement édulcoré par un sous-titrage pudibond. A moins d'être bilingue ou attentif, on ignorera jusqu'à la tombe qu'après avoir enfoncé ses doigts, "Paul VI pétrissait les muqueuses de la fille". Ou que "la fille montra sa chatte à Brejnev, elle s'écarta les lèvres, mais Leonid la prit par derrière. Il lui enfonça sa grosse matraque tout au fond". Toutes ces grossièretés sont évidemment désamorcées par la réputation des personnalités choisies. Elle déboulent comme des cheveux sur la soupe, entre un pathos Black Panther et une allusion à Che Guevara. Le spectateur n'a ni le temps ni l'envie de se sentir émoustillé. D'autant que pendant ce temps, une souris bombe sur tout ce qui lui tombe sous la main (murs, palissades, avec une prédilection pour les voitures de prix) des slogans péniblement lacaniens: "soviet-cong" "cinémarxiste", etc. Les Black Panthers bavassent. On visite une librairie spécialisée dans la para-littérature (comic book, SF, polar, revues naturistes, journaux de motos, magazines bondage, bouquin de cul). Les clients payent leurs achats en se figeant dans un simili-salut hitlérien et en giflant deux militants hirsutes, sanguinolents et enchaînés qui répondent aux mandales par des slogans convenus. De temps en temps, on en revient aux Stones, qui travaillent dur, eux. Petit à petit, la chanson se met en place. Peu à peu, ça devient audible. Panneau: "Under the Stones, the beach". Scène allégorique (le film n'en manque pas). La plage, la fille qui court, on tourne un film. Elle trébuche. Un type - je crois que c'est Godard himself - vient lui renverser une canette d'hémoglobine sur le bide. On la charge sur le bras d'une grue de cinéma. La grue s'élève. La fille sanglante posée sur la grue. Dans les airs. Avec un drapeau rouge et un drapeau noir qui claquent au vent. Les Stones fredonnent. Générique de fin. Vous avez remarqué comme on peut réduire la portée d'un film rien qu'en le décrivant?

Ici, on déconstruit...

Ici, tout le monde morfle. Les Stones, d'abord. A l'évidence, ce sont les grands perdants de l'affaire. Jagger s'est fait avoir. Dans Godard il avait vu la suprême estampille culturelle, la caution, l'alibi, que sa vanité et sa mauvaise conscience exigeaient. Le pauvre croyait tourner une vidéo promo. Et dans ce film, les Stones sont nazes. Certes, fugitivement, Richard flamboie, Jagger assure et, tour de force, la chanson "Sympathy for the devil" serinée pendant près d'une heure quarante n'est jamais chiante - à la limite, on en redemanderait. Mais n'empêche. On est loin des feux du mythe. En studio, les Stones ont l'air d'épiciers qui empilent leurs cageots en devanture. C'est triste, c'est blafard, c'est hésitant, une répétition des Stones. Ils mettent une heure à se décider sur le choix d'un tempo, d'un beat ou d'une intonation. De vrais mômes. De toute façon, j'ai toujours préféré les Drifters.
Les Stones encaissent, mais ce ne sont pas les seuls. Les grands de ce monde - du monde de l'époque - ont tous l'air cruche, surpris par le récitant la bite à l'air en train de troncher, et pas toujours dans les règles. Tous convaincus de complicités, tous mouillés dans une vaste partouze en mondovision.
Mais le démolissage le plus jubilatoire, c'est quand même celui qui est infligé aux militants de tous bords. Ici les Black Panthers ne sont que des négros naïfs, manipulés par des idéologues stupides qui ont mal lu des livres qui ne leur étaient pas destinés. Ils exécutent des gestes inutiles, jouent aux osselets avec trois Blanches apathiques, expriment d'un ton morne le dégoût que leur inspirent les femmes noires, le désir enfiévré qui les prend en face d'une Blanche et répondent avec suffisance à des questions boursouflées.
Les militants blancs, eux, prennent, nous l'avons dit, des baffes dans la gueule. Et au détour d'un gros plan, on s'attarde sans malice sur leurs tronches de cocus mal peignés. Tirez l'échelle, on déconstruit, vous dis-je!
Les media dégustent aussi: une fille (Anne Wiazemsky) arpente une clairière, harcelée par une équipe de tournage. Le gars l'interroge. Elle s'appelle Eve - la séquence s'intitule All about Eve. Les questions s'empilent, toutes plus débiles les unes que les autres. Eve répond. Est-ce que vous pensez que la drogue est un théorème qui va jusqu'au bout de sa propre métaphore? Oui. Est-ce que vous vous sentez exploitée par une interview? Oui. Corrompus, les média. Et corrupteurs, donc! Les mauvais journaux (presse anti-révolutionnaire) avilissent au point de transformer leurs lecteurs en complices objectifs du fascisme. Je ne vais pas vous raconter comment les clients payent en saluant et en cognant. Je préciserai juste que pendant que tout ce beau monde feuillette ou prend des coups, le taulier lit à haute voix une suite de salmigondis et de pataquès politico-théoriques qu'une secrétaire prend sous la dictée. Que doit-on en penser? Mon petit doigt plein de bon sens me demande si d'ailleurs, on doit vraiment en penser quelque chose. De cette salade, de cette confusion théorique, de tous ces bouts de discours insituables et contradictoires, on ne retient finalement - car c'est tout ce qu'on peut en retenir - que le grotesque des pantins qu'on agite. Ou celui de ceux qu'on évoque. Car récapitulons: les stars piétinent, les pontes bandouillent, les bovins broutent et les martyrs débloquent. Même le rock! Un nègre coincé lit sans chaleur un texte fautif (plein de bêtises sur le blues, plein de bêtises sur le rock) mais revanchard. Et on pleure très fort: pauvre blues trahi par les méchants Blancs voleurs de musique et voleurs d'énergie. C'est pas faux, mais quand on a une vérité à dire, on tache de l'habiller en dimanche, et surtout, d'en faire quelque chose! - l'intérêt de One + one est là: les choses censées y ont une sale gueule. Et il n'y a rien à faire pour les distinguer des putasseries. A petites doses, ce genre d'amalgame peut être assez sain. "Les Beatles nous ont tous enfermés dans leur sous-marin jaune". Pauvres Beatles!

(à suivre)

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