samedi 5 janvier 2013

One + one (2)

2e partie du texte de Laurent Chalumeau: "Rock & Roll pas mort Mister Godard".

Si le rock n'était pas une musique de nègres?

Godard est peut-être génial après tout. On verra tout à l'heure comment sans rien comprendre au rock (il dit trouver le personnage de Janis Joplin plus intéressant que celui de Jagger. Ça a failli être vrai, mais c'est faux quand même), il a su surprendre l'essence (?) des Stones et contribuer à leur légende pourrie. En attendant, force est de reconnaître qu'il pose l'air de rien un problème qui me tourmente chaque matin lorsque je décachette les paquets de disques que le facteur a bien voulu me laisser. Que reste-t-il du blues dans un disque des Stones, que reste-t-il de la soul (disons du rhythm and blues et n'en parlons plus) sur les albums de Bruce Springsteen, est-ce bien de reggae dont il s'agit lorsqu'à mon corps défendant, je subis du Police? Le rock, musique blanche, pas de doute, a-t-il droit de cité à côté d'autres "énergies-non-feintes", ou n'est-il que ce que les mauvaises langues et les maoïstes voudraient qu'il soit? Un repiquage honteux, éhonté et sans âme d'intuitions noires géniales. Godard fugitivement me passionne car il fait semblant de répondre à ces questions en trois plans et un effet de montage. Subitement, c'est non seulement du cinéma, mais plus: le cinéma tel qu'il devrait être toujours: une caméra vicieuse, sournoise et rouée qui va chercher au fond du temps qui passe très vite des choses qu'elle est seule à pouvoir saisir.
La chanson s'appelle "Sympathy for the devil". Et pour annoncer le diable les Stones, spontanément, naïvement, ingénument, pourrait-on dire s'ils n'étaient pas les crapules qu'on sait qu'ils sont, se rabattent sur des rythmes de jungle, un tintamarre de brousse, un boucan africain. Et ces Black Panthers, jusque-là caricaturales (caricaturées, en fait, par un cinéaste libre-penseur) retrouvent subitement la dignité que leur combat exige. Soudain, sans être présents sur l'écran (car dès qu'on revoit ceux que Godard a sélectionnés, tout s'écroule), ils ont raison: les Beatles les ont cloîtrés et les Stones leur pissent dessus. Et le pathos cul-cul la praline qu'ils accolaient au blues reprend alors un peu de poil de la bête dans un coin de l'écran: Charlie Watts ne réussit pas à sortir de ses tambours l'ambiance désirée. Alors Richard lui lâche avec un accent jamaïcain de Foire du Trône: "It's mowe voodoo, mom. Much mo' voodoo". Et de rire. Là, sur la toile, entre deux pitreries tragi-comiques de Black Panthers hard core, les Stones, premier groupe de blues blanc, plus grand groupe de blues blanc, plus grand groupe de rock & roll du monde, ont tout à coup l'air très con. Une découpure de pilleurs de tombes, de plagiaires à la petite semaine et de pâles (sic) imitateurs. "C'est plus vaudou que ça". Et Keith Richard, celui qu'on a appelé "Monsieur Rock & Roll", le Keith Richard, semble à cet instant précis incapable de comprendre quoique ce soit. Au vaudou. Et au reste. Alors, les rockers sont tristes et les merdeux ricanent. Tout ça pourquoi? Parce qu'un coup de ciseaux et un point de colle ont confronté la vraie violence, même typée jusqu'au grotesque des ghettos, et ce que des margoulins mélomanes voudraient qu'elle soit pour des millions d'acheteurs abrutis. Face à face, sur le huis-clos de la pelloche. "Le rock est une musique raciste et édulcorée". On le savait déjà. Mais ceux qui ne le savent pas peuvent aller l'apprendre en deux mouvements de caméra, en images et en sons, presque sans un mot. C'est bath le cinéma. Pauvres Stones.

... n'amasse pas mousse

Godard a bien filmé les Stones. Si bien qu'en regardant le film aujourd'hui, on le jurerait tourné il y a quelques mois avec des acteurs superbement grimés, sur un script tiré de la légende moisi qu'entretiennent toutes les revues spécialisées, de Rock & Folk au New York Rocker en passant par le NME: c'est ça, le film colle tant à l'idée qu'on s'en est fait qu'il paraît truqué et apocryphe. Or Godard n'a pas triché. Et il est troublant de constater qu'il ne nous montre Brian Jones (qui n'allait pas tarder à quitter le groupe, et le monde dans la foulée) qu'isolé du reste, enfermé derrière des paravents d'insonorisation. Complètement largué, ne disant pas un mot, démuni de cigarettes, laissant Richard ou Ian Stewart (jamais Jagger! De tout le film, ils n'échangent pas un seul regard amical. Et presque pas de regards du tout) s'occuper de lui, laissant Richard et Rubber Lips s'occuper de la musique, laissant les gens s'occuper entre eux.
Il est étonnant de voir que Godard aura compris que l'important avec Charlie Watts, c'était ce "temps" sur la grosse caisse qui l'a rendu identifiable et célèbre dans le monde entier. Et Charlie bat. Honnêtement.
Godard ne s'est pas intéressé à Bill Wyman. Un instant surpris pas ce bassiste à qui on ne laisse toucher que des maracas, il s'est un peu attardé sur ces traits, cherchant à y débusquer un peu de drame. Et puis il est passé à autre chose.
A Keith Richard par exemple. Keith a la classe. Il a encore toutes ses dents. Il fume bien, il joue bien, il est bien filmé. Aussi paradoxal que cela puisse paraître aujourd'hui, Keith Richard circa 68 (ou 69, on s'en cogne!) est la seule chose décente et positive (avec la nana sur la grue à la fin) de ce film-jeu de massacre.
Parce que Jagger, lui, en prend un vieux coup dans l'aile. Il guette la caméra, s'étudie, pose. Et il pose mal. Gêné d'être si mauvais au début, arrogant à nouveau dès que la chanson commence à fonctionner. Jagger a vraiment l'air d'être un petit paon retors et sans scrupules. Seulement, un peu avant la fin du film, il s'isole pour enregistrer sa partie de voix définitive. Il se sait filmé. Il commence. Les vers défilent et puis, comme par miracle, il oublie l'objectif. Il s'ébroue, prend des risques, hurle, geint dans le micro. Et là, c'est clair: ce type est un petit intrigant amoral, mais - fuck! - il sait le moment venu, comment enregistrer une foutue chanson.
Franchement, quand il chante pour de vrai, Jagger est moins chiant que bien des choses.

Rock & roll pas mort, mister Godard

En fait, la grande idée du film, c'est ça: tout ce fatras "nouvelle culture", "contre culture", "révo' culture", "68 culture", "Mao culture", "Rock culture" est un gros tas de boue. Une arnaque puante. Un coup monté gerbeux: les comic books sont vulgaires, fachos, merdeux, les militants sont tarés, obsédés ou atones, les media-men repoussent du goulot, la presse pue du bec, le rock n'est pas révolutionnaire, le rock est bourgeois, les rock stars ont les yeux chassieux et l'haleine putrescente, si on les gaule au saut du lit (Jagger, au tout début, on dirait qu'il s'est fait rouler un patin par un couvercle de poubelle. Quant à Bill Wyman, on a envie de lui filer des baffes pour voir si ça lui fait bouger les cils) et au-dessus de tout ça, l'entendement s'arrache les crins en regardant s'effilocher les spectres déréglés des discours dispersés. "Ça cause" comme on disait à l'époque. Et "ça cause" tous en même temps. Du coup on n'y comprend rien.
A l'époque, les gens devaient être contents du film. Bon an mal an. Rock stars cassées, rock démasqué, toute la vérité. Aujourd'hui, ça ne marche plus: tout ce que telle ou telle faction représentée à l'écran tend à désigner sinon comme le diable, du moins comme l'un des diables socio-culturels, est effectivement "sympathique".
Certaines voitures sont plus belles que les slogans qui les souillent (plus je connais les idées, plus j'aime les voitures!!!), toutes ces revues naturistes (Demi-God, rien que ça!) feuilletées par des dames, ces revues fétichistes parcourues par de vieux messieurs, ces comic books sadiques que dévore une fillette sont tout simplement superbes. Généralement, les dessins qui ornent leurs couvertures sont des chefs-d'œuvre d'Art vulgaire. Ou leurs titres rigolos: "J'ai offert mon corps à Hitler". Et on s'inquiète de la liberté d'esprit de ceux pour qui toutes ces horreurs slictueuses et dégradantes faufilées entre Milton Caniff et le Réalisme Socialiste ne présentaient pas, au moins un intérêt graphique. La caméra, elle, ne se prive pas de faire quinze fois le tour de la piste, effleurant les brochures exposées, et capturant au passage toute leur insondable bêtise et un peu de leur paradoxale beauté.
Rock & Roll pas mort car, d'une part, ça et là, quand la répétition trouve son rythme, on se surprend à taper du pied. Ça prouve: a) que c'est possible dans un film de Godard, qui n'a pourtant rien d'un musical-makerb) que la musique des Stones (dans le film, "vilains Blancs cyniques pilleurs de gentil blues"; dans la vie, "vilains cons cyniques auteurs de chansons plaisantes"), que la musique des Stones donc, résiste à l'exhibition de leur propre médiocrité.
Rock & Roll pas mort, car s'il nous est implicitement démontré que le rock n'est que l'une des nombreuses baudruches culturelles prétendument contestataires que le système laisse traîner à portée de main des marges qu'il veut canaliser, de toutes les tentatives bidons, de tous les projets débiles, de toutes les instances grotesques qui défilent ici, le rock est loin d'être la plus tarte et la plus - objectivement - abjecte. Et c'est certainement, jusque dans les hésitations de sa mise en place, la moins barbante.
Rock & Roll pas mort parce qu'un film politique ne peut rien contre le rock. Les problèmes insolubles que le rock et sa fréquentation posent à la conscience - individuelle ou collective (?) - ne sont pas politiques. A partir de là...

Chanson maudite

Dans la série engagée le mois dernier (la rubrique "Cinéma rock" de la revue Cinématographe, ndlr), et que la réédition de One + one interrompt momentanément, il est prévu d'accorder une grande place à Gimme shelter. Dans ce film, on voit Jagger décider un rassemblement d'un million de personnes en quinze secondes pour le surlendemain. Par vanité, par bêtise criminelle, simplement parce qu'à l'autre bout du pays, à Woodstock, les Who, ses vieux rivaux scéniques, étaient les vedettes d'un festival géant. On voit Jagger décider de confier l'encadrement de cette foule hâtivement rassemblée, affamée, sans hygiène, droguée en dépit du bon sens (je veux dire que de mémoire de freak, la préparation des acids qui circulaient ce jour-là battit tous les records d'amateurisme. Et un acid mal préparé...), de cette foule sacrifiée sur l'hôtel de son ego de minus, aux... Hell's Angels locaux!
Alors on voit un type tenter d'assassiner Jagger, on voit les Hell's poignarder le type (mais là, d'une certaine façon, ils font leur boulot, le coupable c'est l'autre m'as-tu-vu). On voit mourir le flower power, l'utopie hippie et tout le bastringue. On voit échouer les efforts qu'avaient entrepris les Stones pour passer pour des "copains". On voit le show biz et son bâtard véreux, le rock, apparaître, débarrassés de leurs fleurs et de leurs clochettes, comme ce qu'ils sont: une putain de chierie merdique.
On le voit, ce film ne manque pas d'intérêt. Et, redisons-le, il lui sera fait une grande place. Si grande qu'on s'en débarrassera pour l'instant en quelques lignes: en rappelant qu'au moment du meurtre du jeune Noir et de la perte définitive des rock & roll-illusions, Jagger était en train de chanter "Sympathy for the devil". Cette chanson, précisément, que les Stones étaient en train de fabriquer quand Godard les filmait. Si ce n'est pas un signe du ciel, c'est au moins un éclairant hasard.

Pauvres diables

Qu'importe de savoir si One + one est un bon film. Ou une merde fumante. Et puis avec Godard, parler de "bon" ou de "mauvais" film! J'ai cru comprendre qu'il y avait plutôt de bons et de mauvais Godard. Mais c'est au moins un film qu'on doit recommander à tout le monde. Tout le monde: Godard freaks, fans des Stones, ennemis des Stones, à ceux qui ne savent pas ce que c'est que le rock, à ceux qui croient savoir ce que c'est que le rock, à ceux qui savent ce que c'est que le rock, aux vieux maos, au jeunes (?) maos, aux drogués repentis, aux drogués fiers de l'être, aux cinéphiles, à ceux qui aiment le cinéma, à ceux qui aiment les histoires, ceux qui savent ce que c'est qu'une histoire, que le cinéma, ceux qui croient savoir, ceux qui ne savent pas, etc., etc.

Respectueusement votre: Laurent Chalumeau. (Cinématographe n°75, février 1982)

2 commentaires:

Christine Boutin a dit…

cul, chatte, bite, nègres (3 fois), on dirait du Tarantino... je suis choquée Buster!

Buster a dit…

Du Tarantino chez Chalumeau?... Boutin vous devriez lire son bouquin "Les arnaqueurs aussi", je suis sûr que ça vous plairait… :-)