samedi 26 janvier 2013

Le salon de Proust

En ce moment je lis les articles de Proust, pour la plupart publiés dans Le Figaro (entre 1903 et 1907) et regroupés sous le titre Le salon de Mme de... (L'Herne, 2009). En voici un extrait dans lequel Proust pastiche Balzac. Très drôle.

Le salon de Mme Madeleine Lemaire.

Balzac, s'il vivait de nos jours, aurait pu commencer une nouvelle en ces termes:
"Les personnes qui, pour se rendre de l'avenue de Messine à la rue de Courcelles ou au boulevard Haussman, prennent la rue appelée Monceau, du nom d'un de ces grands seigneurs de l'ancien régime dont les parcs privés sont devenus nos jardins publics, et que les temps modernes feraient certainement bien de lui envier si l'habitude de dénigrer le passé sans avoir essayé de le comprendre n'était pas une incurable manie des soi-disant esprits forts d'aujourd'hui, les personnes, dis-je, qui prennent la rue Monceau au point où elle coupe l'avenue de Messine, pour se diriger vers l'avenue Friedland, ne manquent pas d'être frappés d'une des particularités archaïques, d'une de ces survivances, pour parler le langage des physiologistes, qui font la joie des artistes et le désespoir des ingénieurs. Vers le moment, en effet, où la rue Monceau s'approche de la rue de Courcelles, l'œil est agréablement chatouillé, et la circulation rendue assez difficile par une sorte de petit hôtel, de dimensions peu élevées, qui, au mépris de toutes les règles de la voirie, s'avance d'un pied et demi sur le trottoir de la rue qu'il rend à peine assez large pour se garer des voitures fort nombreuses à cet endroit, et avec une sorte de coquette insolence, dépasse l'alignement, cet idéal des ronds-de-cuir et des bourgeois, si justement exécré au contraire des connaisseurs et des peintres. Malgré les petites dimensions de l'hôtel qui comprend un bâtiment à deux étages donnant immédiatement sur la rue, et un grand hall vitré, sis au milieu de lilas arborescents qui embaument dès le mois d'avril à faire arrêter les passants, on sent tout de suite que son propriétaire doit être une de ces personnes étrangement puissantes devant le caprice ou les habitudes de qui tous les pouvoirs doivent fléchir, pour qui les ordonnances de la Préfecture de police et les décisions des conseils municipaux restent lettre morte", etc.
Mais cette manière de raconter, outre qu'elle ne nous appartient pas en propre, aurait le grand inconvénient, si nous l'adoptions pour le cours entier de cet article, de lui donner la longueur d'un volume, ce qui lui interdirait à jamais l'accès du Figaro. Disons donc brièvement que cet hôtel sur la rue est la demeure, et ce hall situé dans un jardin, l'atelier, d'une personne étrangement puissante en effet, aussi célèbre au-delà des mers qu'à Paris même, dont le nom signé au bas d'une aquarelle, comme imprimé sur une carte d'invitation, rend l'aquarelle plus recherchée que celle d'aucun autre peintre et l'invitation plus précieuse que celle d'aucune autre maîtresse de maison: j'ai nommé Madeleine Lemaire... (Marcel Proust, article signé "Dominique" et paru dans Le Figaro du 11 mai 1903)

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Proust après Stillman, dites-moi Buster vous faites dans la Haute... Auriez-vous épousé une baronne? ;)

Buster a dit…

Pas la peine, je suis déjà baron :-)

En fait, j'enfile mes petits gants blancs avant de m'occuper de Django (vu hier soir, ça va flinguer!)

Anonyme a dit…

Le Figaro n'est plus ce qu'il était...

Buster a dit…

Sûr, quoique je lis pas le Figaro.