samedi 22 septembre 2012

Bullet time




Je n'avais encore jamais lu le fameux texte de David Foster Wallace sur Roger Federer, paru dans le New York Times en 2006: "Federer as Religious Experience".

Almost anyone who loves tennis and follows the men’s tour on television has, over the last few years, had what might be termed Federer Moments. These are times, as you watch the young Swiss play, when the jaw drops and eyes protrude and sounds are made that bring spouses in from other rooms to see if you’re O.K.
The Moments are more intense if you’ve played enough tennis to understand the impossibility of what you just saw him do. We’ve all got our examples. Here is one. It’s the finals of the 2005 U.S. Open, Federer serving to Andre Agassi early in the fourth set. There’s a medium-long exchange of groundstrokes, one with the distinctive butterfly shape of today’s power-baseline game, Federer and Agassi yanking each other from side to side, each trying to set up the baseline winner... until suddenly Agassi hits a hard heavy cross-court backhand that pulls Federer way out wide to his ad (=left) side, and Federer gets to it but slices the stretch backhand short, a couple feet past the service line, which of course is the sort of thing Agassi dines out on, and as Federer’s scrambling to reverse and get back to center, Agassi’s moving in to take the short ball on the rise, and he smacks it hard right back into the same ad corner, trying to wrong-foot Federer, which in fact he does - Federer’s still near the corner but running toward the centerline, and the ball’s heading to a point behind him now, where he just was, and there’s no time to turn his body around, and Agassi’s following the shot in to the net at an angle from the backhand side... and what Federer now does is somehow instantly reverse thrust and sort of skip backward three or four steps, impossibly fast, to hit a forehand out of his backhand corner, all his weight moving backward, and the forehand is a topspin screamer down the line past Agassi at net, who lunges for it but the ball’s past him, and it flies straight down the sideline and lands exactly in the deuce corner of Agassi’s side, a winner - Federer’s still dancing backward as it lands. And there’s that familiar little second of shocked silence from the New York crowd before it erupts, and John McEnroe with his color man’s headset on TV says (mostly to himself, it sounds like), "How do you hit a winner from that position?" And he’s right: given Agassi’s position and world-class quickness, Federer had to send that ball down a two-inch pipe of space in order to pass him, which he did, moving backwards, with no setup time and none of his weight behind the shot. It was impossible. It was like something out of "The Matrix." I don’t know what-all sounds were involved, but my spouse says she hurried in and there was popcorn all over the couch and I was down on one knee and my eyeballs looked like novelty-shop eyeballs... [suite]

PS. Le point "impossible" dont parle Foster Wallace est visible sur cette vidéo à 1:57. Federer mène au score 6-3, 2-6, 7-6, 2-0, 15-30.

mardi 18 septembre 2012

[...]

Vu "Adieu Camille, le redoublement de mémé". C’est l’histoire d’un pharmacien, la quarantaine, qui n’arrive pas à quitter sa femme, même en douceur. Un soir qu’il est très malheureux - il a reçu un SMS de sa maîtresse le traitant de "petite bite incinérée" - il s’enfile une bouteille de whisky et un tube entier (on ne sait pas comment) de Strictovasorectal, et là, pif, paf, pouf... il s’évanouit et se retrouve soixante ans en arrière. Après ça se complique. Il rencontre mémé, sa grand-mère, qu’il séduit à la faveur d’un tour de magie, puis l’abandonne parce que, merde, quand même, c'est mémé, faut pas déconner, mais la magie est trop forte... Il confie son secret à un directeur de pompes funèbres qui ressemble comme deux gouttes d'eau à son père, croise son double en professeur de physique, ainsi qu’une pauvre folle errant dans les cimetières et qui semble avoir vécu la même histoire (à moins qu’elle l’ait pompée, funèbrement) avec l'associé de son frère (le frère du pharmacien, vous suivez?). Finalement, de cartes postales en SMS, il revient dans le présent.

A part ça Adieu Berthe est très drôle: .

Bon, redevenons sérieux. J'ai vu dans la foulée Adieu Berthe de Bruno Podalydès et Camille redouble de Noémie Lvovsky. Le premier est décevant car franchement poussif. Passé le générique (l'annonce de la mort de mémé), laissant espérer le meilleur, le film tombe rapidement dans le pire. Rien de pire en effet qu'un film qui ne trouve jamais son rythme alors que c'est justement le rythme qui d'ordinaire fait la force des films de Podalydès (cf. Dieu seul me voit, Liberté-Oléron, les premiers, ses meilleurs). S'il y a quelques bons moments dans Adieu Berthe, ça ne compense pas les nombreuses scènes où le récit traîne des pieds (l'organisation des obsèques, le séjour à la maison de retraite... sans compter les innombrables SMS envoyés plein écran), quand il ne se prend pas carrément les pieds dans le tapis (les crises de Lemercier).
L'avantage avec Camille redouble, c'est qu'en 1985 il n'y avait pas de SMS (une des plaies actuelles du cinéma d'auteur)... et ça c'est quand même appréciable. Après, je me demande si tout l'intérêt du film ne repose pas uniquement sur son idée de départ. Que cette idée (et pas mal de ses développements) vienne directement de Peggy Sue s'est mariée, à vrai dire je m'en fous, dans la mesure où je ne suis pas très fan non plus du film de Coppola. Le problème c'est surtout que Lvovsky lorgne un peu trop sur ses propres films, en l'occurrence Petites et La vie ne me fait pas peur, de loin les meilleurs, mais sans la fraîcheur qui en faisait tout le charme. Voir Noémie Lvovsky engoncée dans des fringues de teenager eighties et se trémousser sur "99 Luftballons" de Nena, c’est marrant mais bon, hormis l'incongruité que représente un corps d'ado avec vingt-cinq ans de plus, le reste est sans surprise, le film se contentant de recycler les bonnes vieilles recettes du teen movie (Camille va au lycée, Camille fait du théâtre, Camille découvre l'amour...), de sorte que la question du temps se réduit à de la pure nostalgie (et un peu d'horlogerie). Quant aux scènes avec papa et maman, OK elles sont émouvantes, mais là encore très attendues. C'est l'inverse qui aurait été surprenant. La réalisatrice a suffisamment de métier (merci Barbara), sans compter son talent d'actrice, pour ne pas saloper ce genre de scène. Donc voilà, un film estimable mais terriblement prévisible, on dira: confortable.

dimanche 16 septembre 2012

Wrong (2)

Si c'est Wrong c'est pas carré.

A la toute fin du film (c’est-à-dire après le générique), telle une postface, on voit maître Chang installé dans sa piscine, devant une machine à écrire, comme si c’était lui qui venait de nous raconter l’histoire. Normal, l’histoire il en est le concepteur: enlever momentanément un animal de compagnie, renforcer, par le manque ainsi créé, l’amour que lui porte son maître, puis assister aux retrouvailles en espérant que l’émotion soit la plus intense possible. Jouissance perverse. De son côté, Dolph, le héros, outre la douleur de la perte, doit aussi affronter les assauts du normatif: la femme et son désir de foyer, les collègues de bureau refusant qu’il fasse semblant de travailler, etc. Portrait d’une certaine Amérique? Je ne crois pas. Si l’horizon du cinéma de Dupieux est américain cela ne veut pas dire qu’il nous offre là une image, même démythifiée, de l’Amérique. C’est que l’Amérique a plutôt valeur d’universalité. C’est à la fois le centre et l’ailleurs. Dolph est de nulle part. Sa souffrance est la nôtre et en même temps il représente ce dont on ne veut pas souffrir, ce qui est tabou. Ce tabou, on peut lui donner le nom qu’on veut, je l’ai appelé pédérastie, peu importe, on peut dire aussi folie, en tous les cas c’est ce qui exclut. Wrong est entièrement gouverné par ce principe d’exclusion, qui fait que le personnage ne peut trouver sa place, non seulement au travail mais également chez lui. Ce qui le fait tenir c’est d’avoir pu élire un objet d’amour, quitte à en devenir prisonnier. Si l’homme aime son chien, cela ne veut pas dire qu’il aime tous les chiens, de la même manière que s’il aime un enfant, cela ne veut pas dire qu'il aime tous les enfants (il s’agirait dès lors moins de pédérastie que d’attachement pédéraste). La force du film vient de cette adéquation entre exclusion (au monde) et fixation (sur un objet), sans qu'on sache laquelle est cause de l'autre, comme un grand bain dans le réel.

samedi 15 septembre 2012

Wrong

Ah Wrong de Quentin Dupieux! Comment en parler sans dire une seule fois le mot "absurde", sans prononcer une seule fois le mot "poétique"... Parce qu’évidemment, à celui qui vous dit que le film n’est pas drôle, vous répondez "normal, c’est absurde", et à celui (le même généralement) qui vous dit que c'est ennuyeux, vous répondez "normal, c’est poétique"... Poétique et absurde, poétiquement absurde, Wrong l’est assurément. Mais une fois dit ça, on n’a rien dit... Alors? Reprenons. Absurde, ça veut dire quoi? J’ouvre mon dico, en l’occurrence le Petit Robert - "Rubber" hé hé -, je cherche le mot "absurde" et je lis: du latin absurdus, "discordant" [Moullet dirait "discrépant"], de surdus: "sourd". Donc "absurde", ab-surdus, ça veut dire précisément ça: "complètement sourd". Chez Dupieux, être "wrong" - le faux est une autre définition de l’absurde, du point de vue de la logique cette fois -, c’est être complètement sourd. Mais sourd à quoi? Au monde bien sûr, qui fait du personnage de Jack Plotnick l’héritier direct de ce grand clown blanc, lunaire, que fut Stan Laurel (la preuve, Plotnick est coiffé pareil)... Sourd au monde, c’est-à-dire "étanche" - comme on l’est ici aux trombes d’eau qui s’abattent dans le bureau - à un monde de toute façon pas fait pour nous, monde fade, aux couleurs délavées, qu'on voudrait bien fuir (tel le voisin joggeur qui déteste le jogging), le monde de la bien-pensance, celui qui pense right. Car le "poétiquement absurde" - qui permet par exemple à un réveil de passer de 7h59 à 7h60! - c’est aussi et surtout l'inverse du "politiquement correct". Son contraire absolu. Or qui dit "poétique" dit métaphore... Et de quoi le film de Dupieux est-il la métaphore - à travers cette histoire d'un type (alone, à l'ouest et pas seulement en Californie) qui visiblement a peur de la femme (jusqu'à la "tuer" via son jardinier qui est aussi sa mauvaise conscience) et dont la vie s'écroule le jour où son chien Paul, le seul être qui compte pour lui, disparaît, victime d'un kidnapping (dognapping) - sinon de la pédérastie (la scène où maître Chang propose au héros de lui confier un enfant en remplacement de son chien est pour le coup parfaitement inutile). J'ai dit pédérastie, pas pédophilie. Pédérastie au sens premier du mot (inutile de rouvrir le dictionnaire). Tout ça pour en arriver à la question suivante: Peut-on faire un beau film, poétiquement absurde, qui soit pédéraste? La réponse est Wrong.

PS. "ouaf ouaf" en chinois se dit "wong wong"...

vendredi 14 septembre 2012

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"How do I know", Here We Go Magic, 2012. [par Sean Pecknold]

A different ship, le dernier album de Here We Go Magic, est vraiment magnifique. Mes 5 titres préférés: Hard to be close - Make up your mind - I believe in action - Over the ocean (rien que pour la voix de Luke Temple, sublime!) - A different ship (le plus beau morceau de l'album).

mercredi 12 septembre 2012

Choses vues (2)

Les yeux vers le ciel.

Cherchez Hortense de Pascal Bonitzer. Ce qui s’appelle une agréable surprise pour un film qu’on dit sans surprise. Le puzzle annoncé par l’affiche n’en est pas vraiment un, le film n’a rien d’un jeu de piste (tant mieux, après le Cluedo vieillot du Grand alibi), c'est juste une bonne petite comédie avec ses chassés-croisés habituels. Bon, tout n'est pas réussi, loin de là, on a par exemple beaucoup de mal à croire au personnage d'Isabelle Carré en immigrée "serbe de Croatie par son père et monténégrine par sa mère" et si les scènes sont souvent brillantes (entre Bacri et Scott Thomas, Bacri et Berroyer...), certaines sont franchement ratées (Bacri et Rich au restaurant japonais, Bacri et Carré au bistrot...). En plus
, question politique (celle des sans-papiers) ça klapischise un peu trop longuement, question satire (sur les hautes sphères du pouvoir) ça chabrolise un peu trop mollement, et question sexe ("papa, tu es gay?"), ça poirétise un peu trop lourdement... Bah alors, qu'est-ce qui reste? Eh bien l'essentiel: Bacri, sur lequel tout le film repose, dans le rôle d'un prof de civilisation chinoise chiffonné, se détachant de sa femme, une théâtreuse qui fume comme un pompier, en même temps qu'il s'entiche de ladite immigrée qui, elle, raffole de la tête de veau sauce gribiche (ou ravigote je ne sais plus)... Ce transfert laborieux de l'une à l'autre, car longtemps différé (la procrastination est au cœur du film), marque une véritable ouverture dans le cinéma jusque-là autocentré de Bonitzer, comme si celui-ci, en pleine analyse, allongé sur le divan, voyait subitement s'entrouvrir le plafond et apparaître un petit bout du ciel. Cherchez Hortense c'est Lacan chez les Chinois.

dimanche 9 septembre 2012

Choses vues

La règle de trois.

A perdre la raison de Joachim Lafosse. Dur... "à perdre la raison", c’est ce que je me dis à propos de ceux qui ont aimé le film, trop submergés je suppose par l’émotion - je les imagine très bien s’effondrant en larmes en même temps que l’héroïne au volant de sa voiture pendant que Julien Clerc nous bêle "Femmes je vous aime" - pour conserver un peu de sens critique. Au départ, un sujet fort comme on dit (et pour cause, un quadruple infanticide!) mais que Lafosse, pas sceptique du tout (hum... pardon) sur ses talents de metteur en scène, se fait fort, lui, de traiter avec la plus extrême finesse. A l’arrivée, un film totalement insignifiant, pour ne pas dire inepte, tant Lafosse se révèle incapable de transcender son sujet, la faute, entre autres, à une conception pour le moins rudimentaire de l’ellipse et du hors-champ. Le film est constamment le cul entre deux chaises, entre le désir du réalisateur de transformer son récit en tragédie et la faiblesse de sa mise en scène (ah l'horrible caméra portée dont on recourt aujourd'hui ad nauseam), aussi excitante que celle d'un étudiant en première année de cinéma (deuxième année, si on veut).
Ne pas vouloir donner de sens à un geste par définition insensé, c'est très bien, encore faut-il arriver à nous le faire pressentir ce geste, et autrement que par des éléments purement biographiques (la présence pathologique, étouffante, du pseudo-beau-père adoptif) ou socioculturels (le rôle de la femme dans la culture arabe), qui pour le coup deviennent lourdement signifiants. Las, c'est filmé si platement (expliquant sans doute que Lafosse ait réduit le nombre de grossesses de l'héroïne à quatre - en réalité il y en a eu cinq - de peur que le spectateur ne s'endorme en cours de route), si platement donc que la seule chose qu'on se dit pendant tout le film au sujet de cette pauvre Emilie Dequenne c'est: "quelle vie de merde!"
Car tout le problème est là. Limiter la psychose du personnage à son incompréhensible passivité n'est tenable qu'à partir du moment où le film épouse son point de vue. Or non seulement Lafosse ne choisit pas cette option, mais en privilégiant la relation triangulaire Rahim-Arestrup-Dequenne tout en reconstituant le couple du Prophète - grosse erreur de casting qui d'entrée pipe les dés -, il exclut automatiquement Dequenne, selon le principe bien connu qu'une relation à trois se fait toujours au détriment d'un des tiers. Bref, il rejette à l'arrière-plan le personnage féminin, ce que d'aucuns prendront comme la manifestation même de sa passivité, alors que par ce mouvement, vu de l'extérieur et non pas vécu de l'intérieur, le film ne fait rien d'autre finalement que ce que fait la société en général: ostraciser le monstre. Lafosse dit ne pas vouloir juger, sa mise en scène, elle, fait exactement le contraire.

mercredi 5 septembre 2012

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"Wes Anderson / From above" par kogonada.

En ce moment j'écoute, outre The shaking aspect of summer d'Athanase Granson, The sparrow de Lawrence Arabia, Oshin de DIIV, The scarlet beast o'seven heads de Get Well Soon... mais aussi Prepare to bawl de Grandaddy, son premier album (très punk) sorti uniquement sur cassette et où l'on trouve l'extraordinaire Aviatress.