jeudi 26 juillet 2012

Le royaume des morts

Toujours sous les marronniers... Allez un nouveau quiz qui, je l'espère, va tenir plus longtemps que les précédents (trois jours, ça serait bien). Bon alors, qui a dit:

Je me souviens de la première fois où j'ai projeté des images: c'était une copie super 8 du Nosferatu de Murnau, sur le mur. J'étais excité par ce mystère comme je ne l'avais plus été depuis mon enfance, depuis le moment où j'ai commencé à peindre et à réaliser que je pouvais matérialiser quelqu'un sur une toile. Ce fut aussi une expérience douloureuse, car le projecteur était cassé et j'ai dû laisser mon doigt dans la fenêtre pour que le film ne casse pas. Les dents du pignon me tailladaient et la chaleur me brûlait... Le mystère, ça se paye. Ils avaient Nosferatu à la bibliothèque du coin. Mais avec le recul, à la lumière de mon parcours cinématographique, je ne crois pas que ce soit un hasard. L'érotisme inhérent à ce film, et plus généralement à l'idée du vampire, se retrouve dans tout ce que je fais. Ce film a réveillé tous mes sens.



Et puis tiens, encore un autre... Au milieu de la vidéo - un rêve de Venise -, très précisément entre 1:46 et 2:14, on voit l'extrait d'un film célèbre. L'image est trafiquée mais l'actrice, célèbre elle aussi, est reconnaissable. De qui s'agit-il et quel est le film? (il y a deux réponses possibles)

[ajout du 28-07-12: aucun rapport mais si vous voulez voir en ce moment des Stooges en plein délire et qui parlent français sans passer par le film des frères Farrelly que la Fox a décidé sournoisement de ne sortir qu’en VF - ce qui fait du spectateur le vrai "corniaud" du film -, eh bien regardez Godard et Gorin dans Vladimir et Rosa, certes vous n’avez plus que deux Stooges au lieu des trois, mais là au moins le fait qu’ils parlent français (ou presque) est normal - le rapprochement n’est pas de moi mais de Federico Rossin]

mercredi 25 juillet 2012

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Welt am Draht de R.W. Fassbinder (1973).

A l'ombre des marronniers, suite. Un autre cinéaste à découvrir... Bon là c'est un peu plus difficile, mais parce que 1) certains sont très forts à ce petit jeu et que 2) il faut que ça tienne une bonne partie de l'été.

Duras disait "ce qu'il y a de fascinant dans le cinéma, c'est qu'on peut ne rien y faire." Si on le fait honnêtement, on s'aperçoit que ne rien faire impose beaucoup de devoirs... Je n'étais pas fait pour écrire. J'étais fait pour reporter, au sens américain du mot: faire un rapport, être rapporteur. Au sens juridique aussi, ou enquêteur, donc écrire sous une dictée. La condition d'écrivain est extrêmement dure. Il y a peu de bons écrivains qui n'aient pas été malheureux. Le cinéma devrait rendre heureux, mais comme j'ai gardé un côté écrivain, j'ai gardé ce côté malheureux.

Sinon premier bilan (à mi-parcours) de ce que j’ai vu de mieux au cinéma cette année.

D’abord trois éblouissements concernant des films anciens, découverts à la télé (Marie et le curé de Medveczky, Way of a gaucho de Tourneur) ou en DVD (le Camion de Duras, en fait une redécouverte, car déjà vu il y a une vingtaine d’années mais dans une version tellement pourrie - VHS - que même la voix de Duras, pourtant si "photogénique", m’était passé à côté...)

Ensuite, parmi les sorties 2012 (ah tiens, une liste):

2 films trémoustillés: Go go tales de Ferrara et Cap nord de Rinaldi
2 films encanassonnés: Sport de filles de Mazuy et Cheval de guerre de Spielberg
2 films diabolopactés: Twixt de Coppola et Faust de Sokourov
2 films limousinés: Cosmopolis de Cronenberg et Holy motors de Carax
2 films oldschoolisés (1965): The ward de Carpenter et Moonrise kingdom de Wes Anderson
2 films barométrisés: Take shelter de Jeff Nichols et The day he arrives de Hong Sang-soo

lundi 23 juillet 2012

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Revu Pola X, le plus rivettien des films de Carax, le plus beau aussi. P.O.L.A. pour Pierre Ou Les Ambiguïtés. Sous-entendu Lola: "Leos ou les ambiguïtés", car Pierre c'est Carax bien sûr, plus encore que l'Alex des films d'avant avec Lavant. De la lumière trompeuse d'une "vie de château" (ah la musique de Purcell pour annoncer Deneuve) au chaos esthétique d'un artiste (en quête d'absolu), Pola X est une véritable plongée au cœur de la fiction, de ce qui la nourrit (avec ce que cela suppose d'autobiographique), et à ce titre le film charrie (plus qu'il ne véhicule, à l'image des flots de sang qui emportent l'écrivain et son "ange noir") tout un ensemble d'images et de motifs que Carax cherche moins à ordonner (parfaitement) qu'à exploiter (au maximum). "Raconte-moi mieux le rêve", dit Lucie à Pierre. Raconte-moi mieux le film, pourrait dire le spectateur à Carax... Mais comment raconter mieux ce qui relève manifestement d'une fuite en avant. Raconter mieux serait contrarier la course même du film qui, une fois lancé, doit aller à son terme sans perdre de son élan initial. Dans Pola X, on court, on boite (à l'image de Guillaume Depardieu), on trébuche, mais on se relève toujours, on ne s'arrête jamais... Raconter mieux serait soustraire au film ce qui fait toute son ambiguïté, quant au thème de la "sœur" - à l'origine des secrets de famille: Marie est-elle la mère ou la sœur du héros? Isabelle est-elle sa demi-sœur, comme elle le prétend, ou juste une "âme-sœur"? -, quant à la question de l'imposture et la position de l'artiste (si le film adapte Melville, il convoque aussi Musil, Beckett et Blanchot...), autant dire qu'il perdrait ce qu'il a de plus profondément vivant.

Soyons geek! A l’instar de Positif (revue geek?), j’ai essayé d’établir mon Top 10 des plus grands acteurs et actrices de cinéma. Je dis bien "essayé" car évidemment je n’ai pas réussi. C’est impossible, le champ est trop vaste, il faudrait des critères (époque, genre, registre...) sur lesquels choisir. Les trois plus grands acteurs de western, ça c’est facile: John Wayne 1m93, Gary Cooper 1m92, James Stewart 1m91... hé hé, je rigole. Sinon, comment choisir? Chez les femmes, je dirais volontiers: Ingrid Bergman, Delphine Seyrig, Hideko Takamine... chez les hommes: Cary Grant, Jean-Pierre Léaud, Buster Keaton... mais au-delà je refuse de choisir. Pas assez geek finalement.

Et puis tiens, puisque c'est la période des marronniers, un petit quiz (facile) pour passer le temps. Qui a dit:

J'ai été pendant longtemps très intrigué par Richard Strauss, par sa façon de construire ses poèmes symphoniques. Lui, il écrivait un texte, pratiquement une nouvelle, où chaque événement était là. Et après, il construisait la musique qui n'a rien à voir avec la structure d'une nouvelle, il construisait arbitrairement sa musique à partir de cette histoire, puis il détruisait l'histoire, pour qu'on ne la connaisse pas, qu'on ne puisse pas faire un film avec. C'est comme faire la musique d'un film, séquence par séquence, et puis détruire le film et laisser la musique. J'ai fait quelques films de cette façon là. J'invente une histoire cachée dans laquelle, éléments par éléments, le film se place; je construis le film selon cette structure cachée et puis je fais disparaître la structure...

mercredi 18 juillet 2012

When




"Honey bunny", Vincent Gallo, 2001.

Hum... pour l’instant côté musique, c’est pas terrible, l'année avait bien commencé mais depuis quelques semaines, c'est le désert, rien ne me plaît, à commencer par True, le nouvel album - le deuxième - de Violens. Autant j’avais été emballé par le premier, Amoral (classé 4e dans ma playlist 2010 derrière Arcade Fire, Sufjan Stevens et Massive Attack), autant là... rien, ça reverbe à tout-va, du riff en veux-tu en voilà, mais ça ne décolle pas, même après plusieurs passages... (et comme dirait l'autre, plus tu repasses plus c'est lisse)

En revanche le n°2 de So Film est mieux que le n°1 qui valait surtout par la correspondance Skorecki-Moullet (ici encore très drôle, notamment Moullet racontant que "sur un navire thonier, les blancs ne foutent rien, les noirs bossent" et que pour y remédier il avait mis dans Genèse d'un repas des images négatives: c'était la seule façon de faire travailler les "blancs". Ou encore qu'il évite en général de filmer des noirs parce que "ça coûte plus chers que les blancs". Hein? Bah oui: "Avec un noir, on perd un diaph'. Il faut donc plus d'éclairage, et ça coûte plus cher. J'ai pas les moyens"... hé hé, humour noir). Là, il y a un autre texte marrant, celui de Nicolas Wozniak, sur Vincent Gallo et comment ils ont essayé d'acheter son dernier film Promises written in water, film qu'on n'est pas près de voir si j'ai bien compris.

Idem pour Damsels in distress, le dernier Whit Stillman qui n'avait pas réalisé de long métrage depuis 13 ans (tiens, comme Carax). Le film devait sortir en Belgique cet été. Je m'étais préparé, j'avais même appris à danser la sambola! pour fêter l'événement, et puis... pfft, c'est encore repoussé. Pour le coup, je me suis remis au disco, mieux au cha-cha-cha comme dans Metropolitan.

Sinon, pour revenir à Gallo, j'écoute en ce moment When, un de mes albums préférés (mélange de lo-fi et de Chet Baker) des années 2000: I wrote this song for the girl Paris Hilton - When - My beautiful white dog - Was - Honey bunny - Laura - Cracks - Apple girl - Yes I'm lonely - A picture of her.

[ajout du 19-07-12: on me demande ce que j’ai bien pu écouter ces derniers temps pour être aussi morose question musique. Eh bien la même chose que tout le monde, sauf que je ne suis pas comme les critiques des Inrocks qui aiment quasiment tout ce qui sort, au point que leurs articles ressemblent plus à de la promo qu’à de la critique proprement dite. Depuis trois mois, depuis exactement Bloom de Beach House et This machine des Dandy Warhols, rien de ce que j’ai écouté (Poliça, Pinkunoizu, Mike Wexler, Violens, Liars, Mermonte, Trust - le duo canadien pas le groupe de Bernie Bonvoisin! -, Deus, Beachwood Sparks, etc.) ne m’a accroché, il y a même des albums que j’ai vraiment détestés, comme ceux de Gossip, Sébastien Tellier, Alt-J, Visions Of Trees, Dirty Projectors... Je retiendrai seulement Different colours de Marconi Union, voire les derniers albums de Gravenhurst et de Richard Hawley. Maintenant si vous en connaissez d’autres, n’hésitez pas...]

dimanche 15 juillet 2012

Carax OK

... Ou ne me demandez pas pourquoi!

Saints moteurs, moteurs sacrés. En 1980, à 19 ans, Carax écrivait dans les Cahiers: "Il suffit au cinéaste-Stallone de dire moteur! pour que Rocky-Stallone se mette à exister sacrément sur l’écran." Trente ans après, il suffit au cinéaste-Carax de dire moteur! pour que Alex Oscar-Lavant se mette à exister sacrément sur l’écran. Holy motors est peut-être un film sur le cinéma, c'est assurément un hymne à l’acteur (qui je le rappelle n'est pas le comédien). La beauté du geste c’est d’abord lui, l'acteur: Denis Lavant, vrai moteur du film. Et c'est aussi Marey et Muybridge, le mouvement décomposé, à la fois figé et démultiplié, dans la vérité de l'instant. Soit un corps en mouvement, qu'il soit fluide, comme dans la séquence de motion capture, ou au contraire saccadé, heurté, comme celui de M. Merde, rappelant Jean-Louis Barrault dans le rôle d'Opale... NB. Le Testament du docteur Cordelier célèbre lui aussi le jeu de l'acteur, à la différence que chez Renoir ça passe moins par la multiplication des incarnations - deux seulement - que par la multiplication des caméras - jusqu'à huit -, enregistrant simultanément les scènes, afin que le jeu de l'acteur soit le plus "continu" possible, comme au théâtre.
Si on boite souvent chez Carax (comme chez Browning ou Buñuel), c'est tout son cinéma qui en fait est boiteux, bancal, instable. Dans Holy motors, ça claudique beaucoup, d'un segment à l'autre, et même à l'intérieur des segments. A ce titre le film est plutôt disgracieux. Sauf que la question ne se pose pas en ces termes. Il ne s'agit pas de savoir si c'est beau ou pas, même s'il peut y avoir une réelle beauté (sauvage) dans la boiterie, mais comment ça boite: bien ou mal? Dans les Amants du Pont-neuf, ça boitait mal ou trop ou mal à propos... dans Pola X, ça boitait mieux car en phase avec le déséquilibre général du film. Là, ça boite de façon irrégulière. On pense aux travaux de Marey sur le galop du cheval. La réalité, perceptible uniquement si on analyse le mouvement, est que pendant un court instant le cheval au galop se retrouve sur une seule patte. Eh bien dans Holy motors, c'est pareil, les moments les plus forts sont ceux pendant lesquels le film se retrouve sur une patte, quand le déséquilibre, fugace, non seulement n'entrave pas la bonne marche du film mais au contraire participe de sa course.
Cocteau a toujours hanté le cinéma de Carax. Ici encore et pas seulement à travers l’aspect phénixologique du film, qui voit Lavant renaître au moins trois fois de ses cendres, mais aussi, via Godard et Franju (grands admirateurs de Cocteau), dans la manière avec laquelle Carax agence ses images - Holy motors est une étrange machine, avec segments et pistons - depuis le rêveur/spectateur du début (Carax himself), pénétrant, par une porte dérobée, dans une salle de cinéma endormie, jusqu’au "sanctuaire" des limos, pressentant la fin des machines, en passant par le personnage de... Merde mangeur de fleurs, vision grotesque, turgescente, obscène - ob-scène, qui est au-devant de la scène - du poète, lequel, dans le Testament d’Orphée, piétinait de rage des pétales d’hibiscus en disant "merde! merde! merde! merde! merde!"
Holy motors c'est donc Carax regardant à la fois en arrière, un cinéma qui n’existe plus (en tant que machine à rêves), mieux: le cinéma avant qu'il existe (Marey/Muybridge) et devant soi, l’après-cinéma: le virtuel absolu, cinéma total, au sens de Bazin, ou de Barjavel: lorsque ces personnages [ceux du cinéma] se libèreront de l’écran et de l’obscurité des salles pour aller se promener sur les places publiques et dans les appartements de chacun, cinéma total qui est aussi cinéma zéro, cinéma à zéro caméras (devenues invisibles), zéro spectateurs (100% hybrides), zéro machines... et finalement zéro rêves?
On trouve tout chez Carax, comme jadis à la Samaritaine, le meilleur (l’arrivée en combinaison de l’acteur de motion capture, M. Merde dans les allées du Père Lachaise, une troupe d’accordéonistes dans une église, le rire lugubre d'Edith Scob, le retour de l’homme au foyer, au milieu des "siens"), le pire (la mendiante sur le pont Alexandre III, M. Merde dans sa grotte avec la Belle) et le moins bon (un mélo-clip dans ladite Samaritaine, vieux paquebot désaffecté...). Sauf que, justement, on n'est pas à la Samaritaine, on n’est pas là pour faire son marché, choisir ce qui nous plaît et laisser ce qui nous plaît pas. Holy motors est comme un kit (parfois un peu kitsch), qu'on ne peut dissocier, sous peine non seulement d’éparpiller les pièces mais surtout de rompre le fil secret qui court tout le long du film, entre les différents segments, via les motifs du masque, du double, de la mort... ce qui, là encore, rappelle Cocteau - Holy motors: un cocktail de Cocteau? -, ce qu'on pourrait appeler "l'effet Carax" (qui n'a rien à voir avec le culte dont bénéficie le cinéaste), comme il y a "l'effet Cocteau" (dixit Godard), agissant sur le spectateur (encore un holy motor), presque malgré lui, au point non pas de le leurrer mais disons... de lui faire tolérer ce que chez d'autres il n'aurait peut-être pas supporté.
Qu'est-ce qui court ainsi dans Holy motors, si fort que les défauts du film (les nœuds du fil) finissent par passer à la trappe? Difficile à dire, d'autant que si "la beauté est dans l'œil de celui qui regarde" comme il est rappelé dans le film, le fil en question relève lui aussi d'un effet miroir, agissant d'autant plus fortement sur le spectateur que c'est le spectateur lui-même, par son désir d'interprétation, qui le fait exister. Alors? Disons d'abord que le mouvement du film est celui de l'introspection, ainsi que le suggère "la Marche funèbre" de Chostakovitch qui rythme les séquences. En cela, le film se rapproche du Cosmopolis de Cronenberg. Les stretch limos comme support de l'introspection? Sauf que l'introspection chez Carax ne dépasse pas un certain stade. L'horizon du film n'est pas la conscience de soi. Holy motors navigue dans une sorte d'entre-deux qui toucherait à l'éternel retour. D'un côté, l'histoire du cinéma, qui se répète, sous des formes nouvelles, différentes mais semblables dans leur essence, c'est le versant mélancolique du film (la tristesse que provoque cette répétition du même), tel qu'il apparaît dans la séquence du retour à la maison (cf. la chanson sublime de Manset qui confère à la séquence toute sa résonance); de l'autre, le désir de cinéma, perpétuellement réactivé, qu'il soit satisfait ou non, machine libérant l'énergie, c'est le versant pulsionnel, ludique, du film, tel qu'il apparaît lors de l'entracte musical (magnifique) ou encore dans la séquence finale, disneyienne (aujourd'hui on dit pixarienne), des limos qui parlent. Holy motors ou l'éternel retour de Leos Carax.

jeudi 12 juillet 2012

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L'ACID a 20 ans, par Pascale Bodet. Avec Serge Bozon et Emmanuel Levaufre.
[ajout du 08-09-12: Errare humanum est, contrairement à ce que j'annonce dans les commentaires, le morceau qu'on entend dans le clip est bien la version originale de Love potion n°9 par The Clovers]

samedi 7 juillet 2012

Et Sokourov gravit la montagne

"Une copie de Faust c'est bien, mais Fausto Coppi c'est mieux." (adage moulletien)

Début de l'ascension... Comme on pouvait s’y attendre, Faust n’est pas le chef-d’œuvre annoncé un peu partout. Il relève plutôt du "grand œuvre", ce qui n’est pas pareil et, à la limite, c'est tant mieux. Le film se veut pure alchimie (Faust c’est d’abord Sokourov), visant à on ne sait quelle transmutation, digitale peut-être: transformer, via tout un travail d’étalonnage, le "soufre" du numérique pour retrouver (et finalement dépasser?) la pureté "mercurielle" de la pellicule argentique - la formulation est précieuse mais c'est voulu. De ce point de vue, Faust ne peut être qu'un échec, le film n’ayant pas la beauté plastique, loin s'en faut, d’autres œuvres de Sokourov comme par exemple Pages cachées ou Mère et fils. Tel un alchimiste, Sokourov travaille les couleurs, qu'il nuance en permanence, jusqu’à ce fameux plan du visage de Margarete irradiant de jaune, couleur même de la sublimation (en même temps, la jeune fille se nomme Marguerite, hum...), plan sur lequel tout le monde s'extasie (au passage, rien à voir avec une peinture d'icône), on se demande bien pourquoi tant Sokourov en a filmés de beaucoup plus beaux. Bah oui, si l'image n'est pas si belle c'est moins la faute à Delbonnel (ça rime) qu'au numérique qui a pour lui son côté pratique mais n'a pas et n'aura jamais (quel que soit le travail d'étalonnage) la rondeur et la douceur de l'argentique (c'était déjà le cas pour le Soleil mais le résultat était plus probant).

La pente se durcit... Qui dit alchimie dit extraction. D’où cette impression de décantation progressive de l'image (parallèlement à la dissolution de Margarete), expliquant le finale au milieu des pierres (philosophales?) et des geysers, image autant du chaos à venir - les grands tyrans du XXe siècle, puisque, on le sait, Faust marque la fin pour Sokourov de sa tétralogie du pouvoir - après Moloch (sur Hitler), Taurus (sur Lénine) et le Soleil (sur Hiro Hito) - tout en se plaçant en amont, au point d’origine, tel L’Or du Rhin dans le Ring de Wagner, sauf que situé à la fin, le film aurait aussi valeur de synthèse) - donc, image autant du chaos que d’une materia prima en fusion, avec tout ce que cela suppose sur le plan métaphysique, quant au dualisme de la matière et de l'esprit. On notera au passage la "transformation" du format de l’image, passant du carré au panoramique, d'un cadre trop étroit dans lequel ça grouille et ça déborde à un cadre élargi, aéré, rectifié, bref épuré. Du terrestre au divin? Non, le sublime chez Sokourov est ici-bas. Passage seulement d'un monde (moyenâgeux) à un autre (renaissant), qu'on ne peut saisir qu'en se tenant là, sur la crête, entre transcendance et immanence (la position de l'artiste selon Sokourov, entre Dieu et les hommes), la transcendance ne servant finalement qu'à maintenir l'homme au sommet, à l'empêcher de retomber du côté de l'immanence, ainsi lorsqu'il cherche à satisfaire par tous les moyens - jusqu'à pactiser avec le diable - ses désirs les plus fous, de la jeunesse éternelle au pouvoir absolu... (NB. Si Sokourov a rajeuni son personnage - qui n'a plus besoin de recouvrer la jeunesse pour séduire Margarete - c'est que le devenir-tyran de Faust est bien l'horizon du film)

De plus en plus dur... Ce qui intéresse Sokourov c'est donc, plus que le pacte, ce qui pousse Faust à le signer: une forme de détresse qui évidemment dépasse le simple désir de posséder Margarete. En fusionnant les deux Faust de Goethe (tout en sacrifiant beaucoup dans le second) en une sorte de maëlstrom, esthétique autant que métaphysique, Sokourov exprime moins l’idée d'un narcissisme démesuré, voire d'une tyrannie en germe, que celle de la folie qui leur est liée, folie que le film s’attache à extraire, là aussi, tel le noyau d’un fruit en phase de pourrissement. Car Faust c’est d’abord cela: un film de décomposition. Soit l'Allemagne luthérienne du XVIe siècle, en proie aux pires angoisses, quant à la mort et au salut de l'âme (la peste et les grandes famines sont passées par là). La mort, l'amour, un peu l'amour, surtout la mort... L'enfer sur terre. Les références abondent. On évoque Bosch bien sûr (alors que la dimension cosmique/cosmogonique du film, à laquelle fait écho l'ouverture, renvoie plutôt à Altdorfer - et sur le plan cinématographique à certaines œuvres de Werner Herzog), je n'insiste pas, si vous voulez un commentaire savant du film, lisez Positif, moi c'est à un autre peintre que j'ai pensé, un Faust à sa manière, je veux parler d'Holbein.

Plus dur encore... Holbein, je l'avais déjà évoqué à propos de l'Arche russe, à travers son tableau Les Ambassadeurs. Là, il s'agit d'un autre tableau, Le Christ mort, celui-là même qui impressionna Dostoïevski, si fortement qu'il lui fit dire (par la voix de L'Idiot), "qu'en le regardant un croyant peut perdre la foi". Quel rapport avec Faust? Je dirais: la mort dans sa terrible réalité qui fait que même le Christ apparaît comme effroyablement humain. On retrouve dans le film cette même tonalité glauque, cadavérique, qui caractérise le tableau d'Holbein, et ce dès la première scène où l'on voit Faust en train de disséquer un cadavre, y cherchant désespérément l'âme, jusque dans les viscères... Bref un monde sans Dieu, en tous les cas qui doute, croit plus au Diable qu'à Dieu, étant entendu que l'un ne peut exister sans l'autre, ce que résume Wagner, l'assistant demeuré de Faust quand il dit (la vérité de l'idiot): le bien n'existe pas, mais le mal, lui, existe bien... On est ici dans la partie la plus massive, un peu étouffante du Faust... C'est aussi l'aspect tératologique du mythe, via l'homonculus et toute ces figures à têtes de monstres, pas le plus ragoûtant, que n'arrange pas la vision gris-vert, vert-de-gris, d'un monde de puanteur, en pleine putréfaction. Les entrailles du film dont on accéderait par le sommet.

Mieux vaut redescendre... Pour y trouver quoi? Quelque chose de plus léger, grotesque, voire carnavalesque (au sens de Bakhtine), à travers le personnage de l'usurier (Méphisto), de loin le plus passionnant du film (pas étonnant qu'il soit joué par un clown russe). Et même le plus beau. Car dans ce cloaque qu'est le monde de Faust (qui je le rappelle n'est pas celui, romantique, du Sturm und Drang), où est la beauté? Question mélancolique par excellence. Moins dans le visage irradiant de Margarete, simple image du désir - qui transforme sa bouche en cul-de-poule en véritable bouton de rose - que dans le corps difforme de l'usurier, beauté qui n'a rien de caché, bien sûr, qui au contraire s'exhibe, magnifique, comme dans la scène délavée du lavoir (la plus belle du film), où l'œil s'attarde non pas sur les corps éthérés des jeunes femmes mais bien sur celui, distordu, de l'usurier, qu'on peut voir comme l'in-carnation de la fameuse distorsion sokourovienne (expliquant du coup que Sokourov y recourt moins que d'habitude), mais aussi figuration du cloaque à travers son petit robinet accroché à l'arrière ("spiritualité, mon cul!", semble dire le personnage).

Retour à la base... Alors qui est Faust? Sokourov d'accord, mais encore? Restons dans l'époque. Il y a Paracelse, le célèbre alchimiste, également astrologue, qui faisait du microcosme (l'homme) le reflet du macrocosme (la nature). Il y a donc Holbein, le peintre de la mélancolie et de la danse macabre. Qui d'autre? Traversons le temps, l'espace, et voyons côté russe: on trouve Gogol, c'est Sokourov qui le dit, pas un personnage de Gogol, non, l'écrivain lui-même, le Gogol mystique, qui considérait après coup son roman Les Ames mortes comme une représentation de l'enfer sur terre, roman dont il ne pourra écrire la suite, faute d'avoir trouvé en lui ce perfectionnement moral qu'il réclamait pour la fin de son œuvre. Paracelse, Holbein, Gogol, qu'ont-ils en commun? Je dirais: d'avoir beaucoup voyagé, comme Faust (une fois le pacte signé), même si Sokourov ne le montre pas (mais c'est vrai qu'on n'arrête pas de marcher dans le film); surtout d'avoir côtoyé le sublime (au niveau médical, pictural, littéraire) et en même temps l'infâme (à replacer évidemment dans le contexte de l'époque): ainsi Paracelse témoignant d'un antijudaïsme très virulent, Holbein devenant le peintre officiel d'Henry VIII, tyran parmi les tyrans, et Gogol adhérant aux principes de l'autocratie... Avaient-ils pactisé avec le Diable? C'est qu'on le dit aussi de Sokourov, pour sa conversion au numérique, plus encore, pour avoir fait appel à Poutine afin qu'il débloque les 8 ou 9 millions d'euros nécessaires à la réalisation de son film. Mais tout ça c'est de la blague... Mouahahaha (rire diabolique)

vendredi 6 juillet 2012

Le gaucho




Way of a gaucho de Jacques Tourneur (1952). [via komakino79]

dimanche 1 juillet 2012

[...]

Faut-il opposer le cinéphile au geek, comme le fait Delorme dans son texte sur les experts (texte qui a le mérite de soulever la question)? Déjà faudrait-il savoir ce qu’on entend par cinéphile et par geek? Pour Delorme, "le cinéphile est une figure d’amateur, du moins tel que, de Bazin à Daney, le cinéphile s’est construit... La cinéphilie, c’est l’art d’aimer, pour reprendre le titre définitif de l’ouvrage de Jean Douchet", alors que "le geek est une figure d’expert... qui sait et montre qu’il sait... fan et collectionneur... il n’est impressionné que par ce qu’il connaît déjà", son univers est celui du web, et si Fincher représente à ses yeux "le grand cinéaste de l’époque" c’est "juste parce qu’en deux films [The social network et The girl with the dragon tatoo] il lui a renvoyé de manière flatteuse son image en miroir". Rappelons d'abord que l'image du cinéphile et celle du geek ont suivi avec le temps des trajectoires opposées, la cinéphilie étant aujourd'hui connotée de façon beaucoup plus négative, sinon péjorative, qu'elle ne l'était dans les années 60, alors que pour le geek, par rapport à la fin des années 90 (où il était encore confondu avec le nerd, confusion qu'entretient Delorme dans son texte), c'est exactement l'inverse - jusqu'à considérer Godard comme le plus grand cinéaste geek actuel... Mais le problème est surtout que le geek tel que le présente Delorme n'est rien d'autre qu'un cinéphile à ses débuts. Car qu'est-ce qu'un cinéphile si ce n'est, à l'origine, un fan, un collectionneur, un spécialiste, qui sait et montre qu'il sait... Le cinéphile de la fin des années 50 qui passait son temps au cinéma, et qui d'ailleurs n'était pas forcément dans la mouvance des Cahiers (ainsi les mac-mahoniens et les nickel-odéoniens), était un vrai geek. Et Skorecki?... il n'y a pas eu plus geek que lui. La question serait alors de savoir quand et pourquoi un cinéphile cesse d'être un geek. Le débat est ouvert (pour ceux que ça intéresse)...