mardi 4 décembre 2012

Matsumoto (2)

Comique - et maousse (suite), par Albin Didon.

Afin de compléter ces compte-rendus, qui ont le mérite d’être synthétiques, mais également la limite de n’en rester qu’à une surface synoptique et impressionniste, nous allons maintenant nous attarder plus longuement sur la dimension comique de ce cinéma, son héritage et l’effet qu’il produit sur le spectateur. Un des premiers réflexes du spectateur-consommateur, c’est très souvent de se demander à quel genre appartient un film. Ceux de Matsumoto sont à proprement parler inclassables, difficiles à ranger parmi les genres narratifs habituels, segmentés par les classifications courantes de l’industrie. Néanmoins, il y a des traits qui les rapprochent d’autres films, d’autres cinéastes. Ainsi, même les plus circonspects et les plus réfractaires ne manqueront pas de relever le caractère grotesque et burlesque de ces œuvres, avec une pincée de fantastique, dont on peut trouver quelques équivalents dans l’histoire du cinéma. Moins un burlesque du corps que celui de situations, tantôt incongrues, tantôt spectaculaires, particulièrement saisissantes quant elles le sont simultanément - "hénaurmes", comme on dit parfois. La portée éthique et morale ne peut échapper à personne puisqu’il est régulièrement question d’auto-humiliations, d’absence de dignité et d’honneur, de "lose" (franglais, pour signifier l'échec, le ratage mêlé à la poisse) plus généralement, ou encore de l’inutilité de toute chose (par exemple, dans Saya zamuraï, le fait que les deux gardiens prennent le temps de composer chacun un haïku qui ne sera finalement d’aucun usage).

Les premiers burlesques au cinéma auxquels on songe, ce sont assurément Laurel et Hardy. Inscription dans le réel, anarchisme jouissif, puérilité déconcertante. Slowburn bien plus que slapstick. Chez Matsumoto, il y a peut-être une dimension plus tragique et métaphysique que chez les joyeux compères, qui le rapproche sur ce point du cinéma de Chaplin. Big man Japan, c’est une fable politique, trempée dans la même eau que les Temps modernes ou le Dictateur, la romance en moins. En effet, pour résumer, il incombe à un quasi-clochard de sauver un pays, un peuple, ayant subi les ravages d’une catastrophe nucléaire. Devant l’avalanche de gags déconcertants ou consternants, il est difficile de ne pas songer au personnage principal de la série la Panthère rose, créée par Blake Edwards en 1963-64, et pour prendre une référence plus contemporaine. Le rapprochement avec l’inspecteur Clouseau peut étonner mais la connexion qu’on peut déceler se trouve au moins dans la dérision totale de l’idéologie de la réussite. De parfaits ratés (losers intégraux) parviennent, par le biais d’un scénario retors, à être des héros nationaux. Idéologie dominante de la performance et de l’ego, telles que l’exaltent le plus naturellement du monde les sociétés capitalistes ou nationalistes. Qu’on se rappelle aussi que le personnage incarné par l’inégalable Peter Sellers était déjà très largement inspiré du duo mythique.
Il y a également du Jacques Tati, de par les réflexions sur la civilisation moderne, les rapports entre l’enfance et le monde adulte, et surtout par le traitement sophistiqué de la narration, qui va lorgner jusqu’aux récentes recherches dans l’art contemporain (abstractions, dispositifs d’exposition, installations-vidéo). Le cinéphile averti est tenté de faire également un rapprochement avec Luc Moullet, que le cinéaste japonais ne doit probablement pas connaître: pas seulement pour l’usage d’improbables coiffures postiches (par exemple dans le Prestige de la mort), ni la douce anarchie pataphysique, mais aussi dans le recours au cinéma pour mettre en scène sa propre vie - et folie - ou en filmant un autre que soi, tout en méditant sur ses contemporains. Au passage, une remarque, apparemment anodine, sur les perruques. Dans la plupart des vidéos qui traînent sur Internet où Matsumoto fait l’acteur, on le voit régulièrement affublé de coiffures postiches. Elles servent bien sûr à masquer sa calvitie assez prononcée, et bien réelle, malgré quelques cheveux sur les bords. Dans Big man Japan, interprétant le rôle de Daisato, il porte encore une moumoute, rasée sur le dessus avec des longs cheveux qui pendent sur le côté, et qui, une fois transformé en kaiju (créature géante), se dressent en pointe sur la tête, comme un as de pique. Mais l’effet de bizarrerie est encore plus accentué dans Symbol. En peinture, il y a le terme de "trompe-l’œil", ici, il faudrait parler de "trouble-la-perception". Il est habillé en pyjama jaune à pois rouges, et porte aussi une perruque. La coiffe est une coupe au bol, et pour nous "à la Mireille Matthieu", quand bien même "le cinéaste s’est fait la tête du chef d’une secte religieuse japonaise ayant défrayé la chronique à cause d’attentats criminels", d’après Olivier Père. Mais pour le spectateur occidental, a priori, elle est strictement inutile. Or, le cinéaste va non seulement montrer l’intérêt de cet accessoire dans la deuxième partie du film, mais aussi lui donner, en quelque sorte, corps et "vie"!

Burlesque intellectuel, tout autant que physique. La référence à Buster Keaton est un peu excessive: le corps de Matsumoto (né en 1963) est loin d’être aussi souple et physique, et son masque aussi figé que celui du burlesque américain. De même que la comparaison avec Jerry Lewis (faite par O. Père) ne tient, à la limite, que dans la mesure où les deux comiques ne sont pas reconnus chez eux comme de grands auteurs, et qu’ils ont trouvé sur le tard des défenseurs hors de leurs pays. On ne peut pas vraiment dire que le propre du cinéma de Matsumoto ait à voir là non plus, ni de près ni de loin, avec l'"agitation psychotique" de l’auteur de Dr Jerry et Mr Love. On y trouve bien des mimiques, tout au plus sarcastiques, qui n’atteignent jamais l’hystérie. Moins un comique "adolescent" qu’un burlesque de l’enfance. A cet égard, il est amusant de relever que pas plus dans Big man Japan que dans Symbol ou Saya zamuraï, il n’est question de relations amoureuses entre adultes, et encore moins de sexe. Dans le premier film, il y a un bien un couple séparé (le quasi-clochard et sa femme, qui entretient de son côté des relations amoureuses avec un collègue), ayant eu une fille. Tout juste à la fin y a-t-il une allusion entre deux mutants, à la faveur d’une scène toutefois désopilante. Dans le second film, on nous parle d’abord d’une famille mexicaine (un petit garçon, son père et sa mère), et le dernier film raconte l’histoire d’une petite fille avec son père samouraï. Trois moments (ou états) de l’enfance: devoir se bagarrer, quitte à devoir battre en retraite (le Grand Japonais, c’est l’incroyable Hulk en culottes courtes). Ensuite, émerveillement d’un petit garçon mexicain devant le monde (spectacle de catch, découverte des liens de causalité par les tests cognitifs), et enfin, danse sur fond de comptine et de tour de magie dans le plan final de Saya zamuraï. Le plus étrange donc, surtout de la part d’un comique, c’est ici, sur une totalité de plus de cinq heures de pellicule, la quasi-absence de la sexualité. Et la réduction à la portion congrue du langage. Dialogues liminaires, assez drôles parfois, mais aussi un certain nombre de personnages principaux quasi-mutiques. Cinéma de l’enfance, s’adressant aux enfants, certes. N’est-ce pas là, finalement, la meilleure façon d’anéantir le monde des adultes? De fait, il ne faut pas oublier l’énorme influence du manga, de la bande dessinée en générale, et des cartoons en particulier. Pas plus qu’il n’y a de violence pure, gratuite; ou alors très vite tournée en dérision. Il y a une raison toute simple à cela: l’enfance, comme sujet et comme objet. Angoisses et terreurs élémentaires. Autant que résolutions (dramatiques) élémentaires. Ce tour d’horizon est loin d’être exhaustif mais donne à peu près l’étendue du comique de ce cinéaste. Burlesque de l’incongruité et aussi burlesque des disproportions. Aussi, pour bien fixer les idées, il me semble que la formule la plus adaptée pour résumer l’esprit des films de Matsumoto, ce pourrait être: "Tex Laurel et Oliver Avery au pays des sumotoris".

Le plus appréciable peut-être dans ce cinéma, c’est que son auteur ne recule pas devant le déconcertant, ni le consternant. Et l’assume complètement. Il y a une telle aisance à l’être, que tout passe naturellement, comme si c’était une façon de vivre, une philosophie de la vie. Il se dégage alors un "burlesque pathétique". Et comme cela lui sera immanquablement reproché - à tort -, j’aimerais le défendre sur ce point. On devine déjà les spectateurs récalcitrants se plaignant de la réussite très aléatoire des gags, puisque ses films sont burlesques et qu'ils prétendent donc à provoquer le rire. Soulevons deux ou trois remarques. Déjà, sur l’effet lui-même, ce ne sera pas forcément indiscutable. Mais surtout, pour le dire autrement, si l’on a bien assimilé la tradition du genre "burlesque" (notamment américain, muet ou non), alors on passe vraiment à côté du projet artistique du cinéaste. "Burlesque" vient du latin burlesca, burla, qui signifie "farce, moquerie". Et de quoi, le burlesque, ou celui qui ambitionne de s’y consacrer, devrait se moquer en premier? Au moins, de l’attente de son auditoire! Si ce n’est de lui-même. Car il y a au moins deux choses dans la question de la réussite ou non d’un gag: l’adhésion du spectateur, mais aussi l’idéologie sous-jacente. La "réussite" est aussi une notion véhiculée par un discours dominant, et surtout, à ce qu’on sait, au pays du Soleil levant. Donc, ne pas réussir - ici un gag - c’est également aller à l’encontre d’un ensemble de valeurs prônées par la classe des nantis, des performants, qui assignent aux autres, de "réussir" comme eux. Or, il y a effectivement des gags qui ne sont pas "réussis", et qui sont en eux-mêmes foireux. Ainsi vont-ils à l’encontre du discours habituel mais ne sont pas pour autant ineptes. Si on en comprend le sens, profond (inversé), cela laisse entendre qu’il y a une idéologie du gag réussi. C’est alors que le gag en lui-même raté peut finir par devenir désopilant, dans sa constance à rester inefficace, par sa nullité même. Dès lors, on peut prendre un plaisir - un tantinet sophistiqué - à savourer une succession de gags "objectivement" consternants. Mais, tout bien pesé, ne serait-ce pas la notion même de "réussite", sur tous les plans, qui serait des deux, la plus navrante?

(à suivre)

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