lundi 17 décembre 2012

Le guérillero

I shall return.

Vu Guérillas aux Philippines de Fritz Lang, film mineur (et méconnu), considéré comme un de ses plus mauvais sinon le plus mauvais (aux dires mêmes de Lang qui n'y voyait là qu'un film alimentaire), mais en fait beaucoup mieux que ce qu'on en dit. L'intérêt se situe à plusieurs niveaux:
- D'abord c'est de découvrir un bon petit film d'aventures, qui vaut surtout par le Technicolor (jolie palette à dominante vert) et le fait qu'il a été tourné sur place, aux Philippines, ce qui lui confère par moments un aspect documentaire (cf. entre autres la scène de tinikling, une danse locale qu'on exécute au-dessus de deux perches de bambou frappées en rythme l'une contre l'autre), compensant la partie romance du film, l'histoire d'amour longtemps différée entre Tyrone Power et Micheline Presle (orthographiée Prelle au générique!), partie très gnangnan, le sommet étant atteint lorsque les deux amants vivent leur première nuit d'amour, qui est aussi la nuit de Noël, et que Presle se met à chanter "Il est né le divin enfant" dans les bras de Power! 
- Puis c'est de repérer ce qu'il peut y avoir de langien, malgré tout, dans un film à la base très "kingien" (l'équipe technique était celle d'Henry King, jusqu'au réalisateur de seconde équipe). Ainsi, au début, l'exécution du traître en pleine nuit, alors qu'il cherchait à s'enfuir, la scène également où une villageoise, la tête recouverte d'une cagoule en osier, dénonce aux Japonais en les pointant du doigt ceux qui ont aidé les Américains, ou bien encore le finale dans l'église (le panoramique qui découvre les guérilleros cachés, à l'affût, d'un coin à l'autre de l'églisependant que la messe se poursuit)... mais aussi la part de cruauté qui s'exprime, évidemment, à travers des Japonais sadiques à souhait (encore que le film n'évoque pas la "marche de la mort" imposée aux prisonniers américains après la bataille de Bataan), mais surtout dans certaines scènes d'exacerbation typiquement langienne, comme celle où Tom Ewell, dissimulé sous un tronc d'arbre, doit rester absolument silencieux alors que des fourmis, de plus en plus nombreuses, recouvrent ses pieds!
- Enfin c'est d'essayer de concilier le savoir-faire des productions hollywoodiennes (souvent à visée de propagande dans les films de guerre) et le cinéma de Fritz Lang (et sa "hautaine dialectique" comme disait Demonsablon), ce qui dans le cas de Guérillas relève un peu de la gageure, à moins de voir le film sous un autre aspect. "I shall return", la célèbre phrase de Mac Arthur, replié en Australie et promettant de revenir délivrer les Philippines, est inscrite sur les paquets de cigarettes que fument les soldats américains et leurs alliés phillippins. L'objet n'a pas la même fonction que la barre de chocolat Lawson ou la bouteille de Coca-Cola, signes d'une Amérique déjà bien présente économiquement. Là, il s'agit plutôt de revanche. "Je reviendrai" parce que je (Mac Arthur) ne saurais rester sur l'humiliation d'une défaite cuisante... En attendant il faut résister et faire feu de tout bois. C'est l'aspect le plus réjouissant du film, le côté à la fois ingénieux et artisanal. Guérillas célèbre ainsi des soldats contraints de se reconvertir en bricoleurs de génie pour assurer la liaison avec l'état-major américain, espionner la flotte japonaise et préparer, via un gouvernement civil clandestin, la future indépendance du pays. Pièces automobiles, vis, boulons, tringles, ferraille, accumulateur... tout est récupéré. On fabrique de la monnaie avec du papier d'emballage et de l'encre à base de suie et de glycérine, des câbles télégraphiques à l'aide de fil barbelé tendu d'arbre en arbre et de bouteilles utilisées comme isolant, du gasoil à partir d'huile de palme, des fusils avec des bouts de tuyau et de la poudre avec du souffre, du gros sel et de l'antimoine, une station radio avec le moteur d'une raffinerie, le générateur de la salle de cinéma et le circuit électrique de voitures... Si finalement on ne fait pas exactement ce pourquoi on était venu (se battre), on le fait quand même. Fritz Lang non plus n'a pas fait, loin s'en faut, le film qu'il aurait voulu mais il a tenu ses engagements, respectant son contrat, sans autre ambition. A ce titre il est à l'image du personnage de Tyrone Power, voire du général Mac Arthur (du moins au début), ravalant sa fierté, en espérant des jours meilleurs... A Hollywood. 

43 commentaires:

Christophe a dit…

des ravages de l'auteurisme à outrance...
Eussiez vous accordé autant de lignes à ce film s'il avait été signé, je ne sais pas moi, Henry Hathaway? Parce qu'il aurait pu être signé Henry Hathaway.
J'ai vu Guerillas l'année dernière.
A part la scène de l'exécution du traître, c'est un produit de studio sans intérêt.

Buster a dit…

OK, on passe...

Anonyme a dit…

Déceler le style(et/ou la thématique) d'un grand cinéaste
à travers ses productions dites "mineures",c'est effectivement l'essence de la politique des auteurs,et vous avez raison de la pratiquer(et de citer Philippe Demonsablond,polytechnicien des Cahiers et que Truffaut n'appréciait pas)

Brice a dit…

Dire d'un film méconnu d'un auteur qu'il mérite d'être découvert et y consacrer une note ne veut pas dire qu'on le considère comme un chef- d'oeuvre , parler d'auteurisme à outrance est débile

C'est bizarre toutes ces attaques en ce moment contre Balloonatic... dernièrement c'était les Spectres du cinéma qui dénigraient le blog sur leur page Facebook . Qu'en pensez-vous Buster?

Buster a dit…

Rien. Je ne vais pas sur Facebook et je ne lis pas les Spectres du cinéma, alors une page Facebook des Spectres, vous imaginez... je m'en fous complètement.

Anonyme a dit…

La page Facebook des Spectres est plus intéressante que leur forum grâce aux nombreuses photos qu’ils y mettent, ça nous repose de leur discours pontifiant et méprisant.

pour le forum, il faudrait qu'ils pensent à débrancher slimfast ! :)

bruno andrade a dit…

I know Miguel Marías finds this film one of the best, if not the best, by Lang.

§ a dit…

Je me souviens d'une interview de Jean-Claude Biette dans un dossier Lang de la revue Cinéma, où il considérait American Guérilla comme l'un des plus beaux Lang. Je vais essayer de vous retrouver la citation.

un spectre (ça n'engage que lui) a dit…

Baloonatic ou la cinéphile cinéphileuse au tarif syndical, aucun enjeu, pas de travail du regard sur un champ plus général que le carré de toile qu'il a sous les yeux, ce qui produit un effet de "déliaison psychique" qu'on ressent dans 90% de la "critique" qui sert à rien ni à personne: une quasi-amnésie instantanée, on passe d'un film à l'autre comme on passe d'un chokotoff à l'autre, y en a des bien, y en a des ratés, etc etc.

C'est toujours les mêmes formules qui reviennent, une sorte de machine à recycler des concepts mous lus mille fois. Bref, autant regarder passer les trains dans un pré, ou collectionner des capsules de pepsi-cola...

Le prob, selon moi, des mecs qui écrivent sur les films, c'est qu'ils semblent croire que c'est une démarche qui en soi a du sens, un intérêt. Mais pour moi (et ça n'engage que moi, bien sûr), ça n'a strictement aucun intérêt d'écrire sur les films qu'on voit les uns après les autres, en addition, la petite appréciation du jour, du lendemain de la veille, en attendant la suivante. Et qu'est-ce qu'il y a, "entre"? Or, tout est dans le "entre", c'est dans le "entre" que ça macère, vit, pense, affect, "des films".

L'important, c'est: qu'est-ce qui demeure, entre, en moi, qu'est-ce qui se modifie, qu'est-ce qui se converse, se lie, se délie, quelle unité, même imperceptible, transférable, transposable par l'écriture, dans un mouvement d'universalisation, ou du moins d'extension.a lieu dans cette succession d'expériences... Cette activité de "critique", déliée du reste de l'existence, pour moi c'est l'éternelle machine à fabriquer de l'oubli instantané. Retiens la nuit, comme chantait Johnny, sinon, c'est pas la peine...

"conserve" et non "converse", sorry. Mais c'est bon aussi: conserver, c'est converser, verser dans ou avec.

Buster a dit…

Ah oui §, ça serait bien de retrouver l’extrait…
En tous les cas je vois que Guérillas a (et a eu) ses défenseurs. C’est vrai qu’il y a de belles choses dans le film. J’aime beaucoup le côté abrupt, expéditif, du récit, réduit à l’essentiel, ramassant l’action en quelques gestes, il y a là une forme d’abstraction qui évoque aussi le Tourneur diurne de l’époque, c’est peut-être pour ça que Biette aimait le film.

Buster a dit…

Sinon, pour ce qui est de la bouillie spectrale, je suis déçu c’est toujours le même blabla sur la manière de penser les films, cette espèce de cogito gluant appliqué à la critique où on parle de tout et de rien. Qui en est l’auteur?

votre serviteur a dit…

Jerzy Pericolosospore.

Anonyme a dit…

l’auteur de la bouillie c’est Jerzy

Anonyme a dit…

l'affreux jojo s'appelle Jerzy

Anonyme a dit…

Les spectres ce sont ceux qui ont commis le dossier sur Klotz? mdr...

AF

Buster a dit…

Merci les gars mais le coupable s’est dénoncé lui-même! :-)

Alors c’est vous Jerzy l’auteur de cette petite cochonceté, remarquez je m’en doutais un peu, mais je ne polémiquerai pas avec vous, car aussi curieux que cela puisse paraître vous m’êtes plutôt sympathique, je me souviens qu’à l’époque (lointaine) où je lisais les Spectres, vous étiez mon préféré (infiniment plus drôle que le sinistre Borges avec lequel vous vous crêpiez le chignon), je ne comprenais strictement rien à ce que vous racontiez, mais ça me faisait toujours rigoler. Et des types qui me font rire, il y en a pas beaucoup sur le net. Donc voilà… Maintenant si vous avez un truc à dire sur Fritz Lang, un peu de pensée à nous offrir, surtout ne vous gênez pas!

Christophe a dit…

ça risque pas qu'il ait quelque chose à dire sur Lang, Jerzy est incapable de regarder les films d'avant sa naissance.
Et contrairement à ce qu'on pourrait coire, il n'a pas 107 ans.
C'est une brêle dont la pédanterie et l'aigreur n'ont d'égale que l'inculture cinématographique.

Buster a dit…

Hé hé… vous avez l’air de bien le connaître.

Anonyme a dit…

Pour la citation de Biette il faudrait demander à Pierre Léon :)

Buster a dit…

C'est pas idiot.

Christophe a dit…

Lorsque Biette affirme que Guerillas est un des plus beaux films de Lang, il veut faire son malin c'est tout.
D'autant qu'à l'époque le film est quasi-invisible. Il avive ainsi le feu sacré cinéphilique en s'instituant comme une sorte de chaman QUI A VU ET QUI SAIT. Biette ne va surtout pas démystifier le truc.
Arrêtez s'il vous plaît d'accorder du crédit à chaque pet de ces momies. C'est grotesque.

Anonyme a dit…

Je comprends pas, le pédant aigri, c'est Jerzy, Christophe, ou les deux ?

§ a dit…

Quelle élégance Christophe !
Et puis, prendre la peine d'écrire 10 lignes sans intérêt pour démolir Le Champignon des Carpathes n'est-ce pas aussi un peu grotesque ?

Pour parler de tout ça sérieusement, il faudrait retrouver la citation de Biette. Je ne me souviens d'ailleurs plus exactement s'il disait que American Guerilla était l'un des plus beaux Lang, mais en tous cas il tenait à le défendre. Biette n'était pas du genre à faire son malin, mais il avait une façon assez saine de relativiser l'importance de certains films ou auteurs, et d'en défendre d'autres plus négligés.
A ce propos, je vous conseille d'écouter ça :
http://vimeo.com/52432337

Buster a dit…

Proclamer que Guérillas n’est qu’un produit de studio sans intérêt me semble tout aussi grotesque que d’affirmer que c’est un pur chef-d’oeuvre. En fait il n'est pas sûr du tout que Biette ait dit que le film était l’un des plus beaux de Lang. Dans Trafic (le numéro Hitchcock-Lang) il écrit:
"Une fois en Amérique, Lang soumet chaque scénario à l’épreuve de la réalité qu’il symbolise, jusqu’à ce qu’il disparaisse en tant que tel: le film n’est plus qu’un continuum invisible de réalités humaines emportées par un mouvement complexe de points de regard qui fait résonner tout l’ensemble dans ses perspectives morales, ou politiques, ou historiques. Ces films-là, qui, souvent, plus que ceux que préfèrent les critiques, furent l’occasion pour Lang de diversifier son champ d’investigation, ce sont: The return of Frank James, Man hunt, Ministry of fear, Scarlet street, House by the river, Clash by night, The blue gardenia et Human desire, et même American guerrilla in the Philippines, victime d’une critique indûment idéaliste prenant cette fois des lanternes pour des vessies."

Disparition du scénario, complexité des points de regard (jusqu'au finale très sarcastique qui montre le retour triomphal de Mac Arthur, paradant avec ses lunettes noires), ça correspond bien au film.

Anonyme a dit…

oui enfin, christophe n'a pas entierement tort, si le film n'etait pas signe fritz lang on n'en ferait pas tout un plat.

Christophe a dit…

"Une fois en Amérique, Lang soumet chaque scénario à l’épreuve de la réalité qu’il symbolise, jusqu’à ce qu’il disparaisse en tant que tel: le film n’est plus qu’un continuum invisible de réalités humaines emportées par un mouvement complexe de points de regard qui fait résonner tout l’ensemble dans ses perspectives morales, ou politiques, ou historiques."
->c'est de la branlette...

"Ces films-là, qui, souvent, plus que ceux que préfèrent les critiques, furent l’occasion pour Lang de diversifier son champ d’investigation, ce sont: The return of Frank James, Man hunt, Ministry of fear, Scarlet street, House by the river, Clash by night, The blue gardenia et Human desire, et même American guerrilla in the Philippines, victime d’une critique indûment idéaliste prenant cette fois des lanternes pour des vessies"
->...évidemment mâtinée de posture de la part d'un mec qui peut pas s'empêcher de s'afficher comme plus malin que ses collègues.

Libre à vous de vous en repaître.
Pour ma part, j'ai dit tout ce que j'avais à dire sur le calvaire que fut cette projection sur mon blog. Je n'ai rien d'autre à ajouter.

Buster a dit…

Branlette, posture... on connaît la chanson et franchement ça ne m'intéresse pas de débattre quand je lis des propos qui puent autant le mépris.

Rien à ajouter, vous dites, merci, c'est mieux en effet...

Christohe a dit…

Je m'insurge. Je ne méprise personne, je commente.
Le mépris ici, c'est le père Delauche. Ce n'est pas moi.

Buster a dit…

Relisez-vous, votre détestation d’une certaine critique transpire à chacun de vos commentaires. Et quand vous parlez de Biette c’est avec un mépris évident.

Anonyme a dit…

je persiste, si le film n'etait pas signe lang vous ne lui accorderiez pas autant d'importance

Christohe a dit…

vous vous méprenez à cause de votre conception des choses du genre "avec nous ou contre nous".
Je vous mets au défi de trouver dans mes propos quelque chose qui relève de la condamnation totale et définitive de Biette.
Et puisque votre séide anonyme a été fouiller les entrailles de mon blog pour y retrouver soi-disant "dix lignes de démolissage du Champignon des Carpathes", outre le fait qu'il n'était pas obligé de multiplier par trois le nombre de lignes réel, il aurait pu avoir l'honnêteté de dire que j’encensais le critique dans le même texte, références d'articles à l'appui. Car je sais de quoi je parle. Et c'est en ça que je ne "méprise" pas Biette. J'ai pris la peine de le lire et lorsque je le critique, aussi vertement soit-ce, c'est en connaissance de cause et non par a priori quelconque envers "une certaine critique". Quelle "certaine critique" d'ailleurs?
Simplement, je ne le considère par comme un gourou, ne considère par ses avis les plus farfelus comme de bonne foi, lui reconnais des limites d'écriture d'ailleurs récemment discutées sur facebook avec des gens de chronicart et critikat, et reconnaît l'évidence à savoir, lorsque je lis les lignes que vous m'avez soumis, reconnaître ce qui relève 1. de la branlette 2. de la posture.
Ce, nonobstant le respect que j'ai pour l'inventeur du concept ô combien pertinent de "cinéma filmé".
Tout comme mon immense admiration de Truffaut critique et l'importance que j'accorde à la politique des auteurs (il faudrait être débile pour la rejeter en bloc) ne m'a pas empêché de reconnaître, LORSQUE J'AI VU LES FILMS, ce qu'il y a de fallacieux dans sa défense de La tour de Nesle ou de Ali Baba.

Buster a dit…

"chaque pet de ces momies" (?), "un mec qui peut pas s'empêcher de s'afficher comme plus malin que ses collègues" vous parlez bien de Biette, non? Si ce n’est pas méprisant c’est bien imité… Vous ne pouvez pas exprimer votre désaccord autrement que de manière excessive et arrogante, c’est vous qui êtes dans le "avec nous ou contre nous" et bloquez tout dialogue par vos affirmations péremptoires.

En somme, vous encensez Biette quand vous êtes d’accord avec lui, et le descendez quand vous n’êtes pas d’accord.

Christohe a dit…

"vous encensez Biette quand vous êtes d’accord avec lui, et le descendez quand vous n’êtes pas d’accord"
->En effet! Tout comme je descends les films de Lang que j'estime mauvais et j'encense ses films que j'estime grands. ça s'appelle garder son esprit critique.

Pour le reste, votre absence d'humour et de distance par rapport à vos idoles est triste.

Buster a dit…

Ah parce qu’il y a de l’humour dans vos propos... désolé, ça m’avait échappé.

Moi non plus je ne considère pas tout ce qu’a écrit Biette comme parole d’évangile, seulement quand je ne suis pas d’accord, je m’interroge, j’ai suffisamment de respect pour son travail de critique, pour ne pas réduire ça à de la branlette (humour ou pas), et essayer au contraire d’aller un peu plus loin, de comprendre sa position, qui n’est pas posture... L'esprit critique commence là.

Christohe a dit…

Il est évident que son jugement sur le film n'est pas purement esthétique mais aussi social. Ce qu'il dit sur ce film est destiné à le distinguer de ses collègues!
Je n'extrapole rien. Il fait lui même référence à une critique "indûment idéaliste prenant cette fois des lanternes pour des vessies"!
Et c'est ce qui précisément s'appelle une posture. Les mots ont un sens.

Il ne s'agit pas de manquer de respect mais de juger sur pièce.
Pour moi, dire que dans Guerillas, " Lang soumet chaque scénario à l’épreuve de la réalité qu’il symbolise, jusqu’à ce qu’il disparaisse en tant que tel: le film n’est plus qu’un continuum invisible de réalités humaines emportées par un mouvement complexe de points de regard qui fait résonner tout l’ensemble dans ses perspectives morales, ou politiques, ou historiques."
ça n'a pas de sens ni ne s'appuie sur aucun élément tangible du film. En plus concis et moins élégant, c'est donc "de la branlette".
Maintenant peut-être est ce moi qui suis bête. Plutôt que de jouer les vierges effarouchées, vous pouvez toujours essayer de répondre sur le fond, de m'expliquer ce qu'est un "continuum invisible de réalités humaines emportées par un mouvement complexe de points de regard qui fait résonner tout l’ensemble dans ses perspectives morales, ou politiques, ou historiques." et surtout de montrer en quoi c'est particulièrement prégnant et impressionnant dans Guerillas au point d'en oublier toutes les tares que j'ai notées sur mon blog et d'en faire "un des plus beaux films de Lang".

Buster a dit…

Bon, le style de Biette est parfois un peu lourd, les phrases sont longues et tortueuses, ce qui peut paraître amphigourique, mais sur le fond ce n’est pas si compliqué. Pour moi la phrase veut dire qu’il y a chez Lang, le Lang américain des années 50, une propension de plus en plus grande à la schématisation, ce qu’on retrouve de façon peut-être insatisfaisante mais néanmoins réelle dans Guérillas, à travers les différents personnages, chacun incarnant une qualité humaine (Tyrone Power l’abnégation jusqu'à l'absurde, le personnage de Miguel la confiance presque aveugle - cf l'opération chirurgicale -, celui du planteur les convictions...) ou un défaut (Jack Elam en profiteur de guerre, et lâche… il disparaît aussi vite qu'il est apparu), sans oublier Mac Arthur qui débarque à la fin et ramasse la mise sans considération pour ceux qui lui ont préparé le terrain… Ils sont là pour moi tous les points de regard dont parle Biette, ici sur la guerre, qui font résonner l’ensemble dans ses perspectives morales, politiques, historiques, ce qui fait que le film n’est pas qu’un produit de studio sans intérêt, qu’il se révèle au contraire particulièrement critique sur le genre même qu’est le film de guerre hollywoodien et son aspect propagandiste. Non?

Quant à la posture, elle est relative, Biette se contente de critiquer la majeure partie des critiques "idéalistes" de l’époque qui reprochaient au Lang américain un pessimisme exacerbé, de plus en plus noir, jusqu’à ne voir dans ses dernières productions (la Cinquième victime et Invraisemblable vérité), à l’image de Bazin, que bassesse et abjection.

Christophe a dit…

1. Là où je vois des archétypes taillés à la hache très mal incarnés, vous voyez une préfiguration du schématisme des chefs d'oeuvre des années 50. Bon...Je dirais que c'est la mise en scène, le style général, qui m'empêche absolument d'apparier Guerillas aux films ultérieurs. On est très très loin de la proverbiale rigueur langienne. Ce côté vaguement documentaire, dont vous parlez et que je reconnais, n'a rien à voir avec la fascinante épure de Règlements de compte ou L'invraisemblable vérité et c'est pourquoi je ne vois en Guerillas qu'un film boiteux ayant mal digéré ses conventions; un mauvais film de propagande tourné en pilotage automatique comme il s'en tournait des dizaines par an à Hollywood. Dans à peu près tous les films hollywoodiens, vous avez plusieurs personnages donc plusieurs points de vue...En faire une singularité du film est pour le moins capillotracté. Et Lang était je crois d'accord avec moi. Même si Moonfleet, les metteurs en scène n'ont pas toujours tort sur leurs films.

2. Soit. Je ne savais pas que La rue rouge, Chasse à l'homme, Frank James...et, donc, Guerillas compagnie étaient dénigrés pour leur pessimisme.

Buster a dit…

Fritz Lang détestait Guérillas comme il détestait Invraisemblable vérité comme il détestait beaucoup de ses films des années 50, comme il détestait Hollywood, etc… Je n’ai jamais dit que ce film comptait parmi ses plus beaux (et j’attends toujours qu’on me cite la phrase de Biette), à bien des égards il n’est pas convaincant, à commencer par l’histoire d’amour entre Tyrone Power et Micheline Presle et de la scène tartignolle de Noël, mais qui relève surtout du désintérêt évident de Lang pour cet aspect du film (sur ce plan le film est en effet sans intérêt, Micheline Presle c’est pour le marché français, Lang s’en fout complètement)… Les personnages tels que je les décris c’est pour aller dans le sens de Biette, mais il n’y a pas que ça évidemment et ce n’est pas ce qui m’a le plus retenu, même si je trouve le personnage de Tyrone Power finalement très beau…

Et là je réponds à l’anonyme qui veut savoir si j’aurais parlé autrement du film s’il n’avait pas été signé Lang… ce qui n’a pas de sens dans la mesure où la réception d’un film n’est jamais neutre, c’est justement parce que je sais que c’est un film de Lang que je le regarde non pas avec indulgence mais sous un angle forcément différent, particulier, qui ne peut qu’en enrichir la perception. Si le personnage de Power est si fort c'est aussi parce que sa "reconversion" dans des domaines qui ne sont pas les siens (comme monter et diriger une station radio...), l’ingéniosité dont il doit faire preuve, prennent encore plus de sens quand on connaît les rapports difficiles de Lang avec Hollywood (ici assimilé à l’armée américaine? Mac Arthur = Zanuck?), engagé pour tourner un film de propagande (la guerre de Corée est proche), genre dans lequel il n'est pas spécialement compétent, ce qui favorise le rapprochement avec le personnage de Power… Vous allez me dire que c’est extérieur au film, que ça ne doit pas entrer en ligne de compte dans l’appréciation du film, eh bien si, un film d’auteur suppose plusieurs niveaux de lectures, ce qui fait qu’il ne pourra jamais être réduit à un simple produit de studio quand bien même il ne serait pas totalement convaincant… Je ne dis pas qu'un film raté d'un auteur sera toujours supérieur à un film de studio même excellent (l'auteurisme à outrance serait là) mais qu'un film d'auteur même raté ne peut être dénué d'intérêt. Vous ne voyez en Guérillas qu'un film de guerre aux conventions mal digérées par Lang, moi j'y vois un auteur se débrouillant avec (à l'instar de son héros), en même temps qu'une envie chez lui vers plus de dépouillement (les deux ne sont pas incompatibles), ce qui rend le film beaucoup plus passionnant qu'il n'y paraît...

Sur le pessimisme OK, j'ai été un peu rapide, disons que la critique idéaliste c'est aussi celle qui considère que la période américaine de Lang ne vaut rien, que Lang s'est perdu après la guerre dans le système hollywoodien...

Christophe a dit…

Votre raisonnement "un film d'auteur ne pourra jamais être réduit à un produit de studio" achoppe lorsque dans la même phrase, vous admettez vous appuyer sur des éléments "extérieurs au film".
D'autant que dans ces "éléments extérieurs", il y a de votre part une certaine torsion de la réalité ("Pas spécialement compétent dans le film de propagande", l'auteur de Ministry of fear, Bourreaux meurent aussi,Chasse à l'homme...??? allons bon).
Plus (vous) ou moins (moi) implicitement, on admet alors que le film qu'on a vu aurait pu être signé par un autre que Lang. Donc l'application de la théorie de l'auteur dans le cas précis du film en question n'a plus lieu d'être.


"un film d'auteur même raté ne peut être dénué d'intérêt", c'est quand même effrayant de dogmatisme je trouve. C'est oublier que le cinéma, a fortiori le cinéma classique, est d'abord une industrie. Avez-vous vu Le bled, Belle of the nineties, Si bémol et fà dièse, Marie Stuart...?


P.S: fordien devant l'éternel, j'avais été étonné de la largesse dont vous avez fait montre à l'égard de Dieu est mort dans le tableau de Ed. Je comprends mieux maintenant. C'est une forme de dogmatisme (encore que le cas soit ici différent de Guerillas car nul ne saurait remettre en question le caractère personnel du film).

Buster a dit…

Je crois qu’on ne se comprend pas, mais c’est pas grave… quand je dis qu’un film d’auteur ne peut être réduit à un produit de studio, ça ne veut pas dire qu’il n’est pas à la base un produit de studio, bien sûr que le cinéma est d’abord une industrie, je dis seulement qu’on ne peut pas le voir, quel que soit son niveau de réussite (ou de ratage), comme un simple film de studio… que d’autres facteurs entrent en jeu dans sa réception, qui ne se limitent pas au seul "cadre" du film… (facteurs extérieurs au film mais propres à l'auteur, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit)
Sur les films de propagande, je pensais surtout aux films de guerre, mais peu importe, ceux que vous me citez s’inscrivent dans un cinéma de propagande, en l’occurrence antinazie, dans un genre que Lang maîtrise parfaitement (films d’espionnage ou film noir pour les Bourreaux…), mais justement qu’est-ce qui fait leur grandeur, l’efficacité propagandiste commune aux autres films antinazis produits par Hollywood, ou au contraire qu’ils s’en démarquent par le génie de l’auteur?
En fait je conçois très bien que vous n’aimiez pas Guérillas en comparaison d’autres Lang infiniment plus grands, ce qui me gêne c’est que vous ne supportiez pas qu’on puisse y trouver des qualités ou même simplement de l’intérêt. Nul dogmatisme dans ma position. Quand on aime un cinéaste et j’aime Lang, rien d’anormal à ce qu’on s’attarde aussi sur ses films les plus méconnus, qu’ils soient mineurs, mauvais ou sous-estimés, peu importe… C'était le sens de ma note.

Pour ce qui est du Dieu est mort de Ford je ne me souviens pas avoir surcoté le film (qui d'ailleurs est loin d'être nul). Bah tiens, puisque vous l'évoquez je vous donne en primeur ma cotation du Lang pour le tableau 1951: deux étoiles, et toc!

Christophe a dit…

notre divergence peut se résumer de la façon suivante:
la permanence ou non de l'état "auteur" d'un cinéaste.
Pour ma part, je considère qu'il y a des tournages où le plus grand des auteurs PEUT se comporter en pur et simple technicien exécutant une commande ne l'inspirant pas. Et que donc il y a des cas où on ne peut juger le film en tant que "film d'auteur", où ça n'a pas de sens.
Mais finalement, même si la mienne me semble plus "réaliste", les deux positions relèvent de la spéculation. N'étant pas dans la tête de Fritz Lang...

Buster a dit…

Oui, on peut voir les choses comme ça. Le terme d’auteur, utilisé par commodité, tend aussi à crisper les positions. Pour ma part je pense qu’un cinéaste de talent lorsqu’il exécute une commande, qui ne l’inspire pas spécialement au départ, laisse quand même passer, à certains moments, dans sa manière de filmer, des éléments plus personnels, peut-être pas suffisants pour transformer l’oeuvre en film d’auteur, mais suffisants pour que le film se démarque de la production courante. C’est d’autant plus vrai si le film s’inscrit dans une période où le cinéaste a, par ailleurs, atteint sa plénitude artistique.

Bon allez, sans rancune, bonnes fêtes à vous.

Christophe a dit…

sans ranucne évidemment et Joyeux Noël