dimanche 11 novembre 2012

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"Comme toujours chez le cinéaste, l'enfermement - volontaire ou forcé - des personnages est le gage de leur liberté, comme si en se retirant du monde, en se soustrayant au regard commun, ils pouvaient exister à loisir dans une marge close, en un milieu excentré qui recréerait ses propres règles de vie, son atmosphère et son rythme, ses turpitudes et ses manies..." Une critique enthousiaste d'Amour d'Haneke? Pas du tout, il s'agit d'un extrait du texte de Camille Nevers (Sandrine Rinaldi) sur la Maison du sourire de Ferreri ("Bouche-à-bouche", Cahiers du cinéma n°451, janvier 1992), un film que § - cinéphile émérite qui intervient de temps en temps sur le blog - avait évoqué dès le lendemain du palmarès de Cannes comme possible antidote à l'étouffe-chrétien (si je puis dire) hanékien. En lisant cet autre passage du texte de Camille Nevers on comprend pourquoi: "Ingrid Thulin, vieillie et enfantine, traverse la maison du film dans un long sourire qui, au bout du compte, se transforme en celui d'un vampire aux canines hypertrophiées, signe qu'elle est enfin prête à croquer la vie à pleines dents... Ferreri filme le visage de l'actrice au plus près, l'encadre de gros plans qui n'appartiennent qu'à lui, à la fois sans concession (elle a vieilli) et pleins d'attention (elle a bien vieilli). Ceux qui lui reprocheront encore une fois de ne pas faire dans la dentelle, d'y aller un peu fort, devraient comprendre que ce n'est pas Ferreri qui exagère mais la vie, et chaque film de Ferreri provoque la vie. Donc que ce soit l'histoire amoureuse, sexuelle entre Ingrid Thulin et Dado Ruspoli [qui joue le rôle d'un ancien professeur de musique!, ndlr], ou l'histoire du dentier volé, il s'agit moins d'insister sur les attouchements de deux corps un peu vieux, de sonder la béance d'une bouche, que d'observer le sursaut de vie qui soudain (ré)anime tous ces laissés-pour-compte. Tout le travail du cinéaste semble consister à chercher au fin fond de la trivialité la forme d'une poésie, Villon moderne, à trouver au cœur même du blasphème une nouvelle mystique. Ainsi les plus belles scènes de son film se situent-elles en "Afrique" [partie de la maison de retraite réservée aux malades en fin de vie, dénommée ainsi dans le film parce que le personnel infirmier qui s'en occupe est noir, ndlr], là où la déchéance du corps et de la vie est à son comble, là où la fin appelle les origines. La belle vieille femme, malade, qui confie son dentier à la maîtresse de son mari, lui disant qu'ainsi elle aura l'impression, toutes les fois qu'ils s'embrassent, d'embrasser un peu celui-ci, offre l'image par excellence de la trivialité et de la poésie comme les deux faces d'une même idée." A côté de celui de Ferreri, l'humanisme d'Haneke fait vraiment tout petit.

PS. La phrase la plus con lue dernièrement: "Beckett, s’il n’avait pas été photogénique, il n’en resterait pas grand-chose." (Aurélien Bellanger)

13 commentaires:

Anonyme a dit…

Pour un film que vous dites détester je trouve que vous lui consacrez beaucoup de temps. Comme quoi il vous a marqué. Sans cautionner les imbéciles qui vous insultent dans leurs messages, je pense que vous ne voyez pas le film de façon objective, vous lui faites dire des choses qui n’y sont pas. S’il n’était pas signé Haneke, vous pourriez même lui trouver des qualités. Peut-on détester Funny Games et aimer Amour? C’est mon cas. Pour vous j’ai l’impression que c’ est impossible.

Brice a dit…

On le trouve où le commentaire de § ?

Brice a dit…

Oups, Brice et l'anonyme de 21:10 ne sont qu'une seule et même personne !

§ a dit…


C'est drôle cette phrase pitoyable d'Aurélien Bellanger, parce que justement l'un des nombreuses choses qui m'a dissuadé d'acheter son livre est sa gueule de con placardée partout, jusque sur la couverture de son livre, comme le veut une mode ridicule que Beckett n'aurait certainement pas acceptée. Dans le cas de Bellanger, ça joue contre lui : on nous parle d'un nouveau génie mais sa photo trahit une indéniable fatuité. Et il suffit de l'entendre à la radio pour ne plus avoir de doute sur sa bêtise. Alors je fais ce qu'il fait avec Beckett : je m'arrête aux photos et je piétine ses livres.

Buster a dit…

Bonjour §, toujours en pleine forme à ce que je vois :-)

Bellanger "wikipédant"?

Buster a dit…

Brice, le commentaire de § se trouve

Sinon, c’est vrai qu’il est difficile quand on regarde un nouveau film d’Haneke de faire abstraction des précédents, mais être sur ses gardes ne veut pas dire qu’on va s’y opposer systématiquement (cf. Dumont que je n’aime pas beaucoup mais dont le dernier film m’a plutôt convaincu). Si je m’attarde sur Amour ce n’est pas qu’il m’a marqué plus que je ne le crois, c’est juste que l’enthousiasme quasi général autour du film me sidère. Je ne comprends pas qu’on en sorte bouleversé sans avoir perçu à aucun moment tout ce qu'il y a de bassement stratégique chez Haneke quant au lien entre Riva et Trintignant, d’abord resserré au maximum (pensez, Riva et Trintignant en petits vieux craquants, entourés de personnages qu’Haneke s’arrange à ne pas rendre sympathiques, Huppert plus énervée qu’autre chose, les concierges serviles, l’infirmière brutale…) puis le desserrer sournoisement, sous couvert de réalisme, pour finalement nous le faire péter à la gueule, à la faveur d’une scène choc... Comment peut-on s’émerveiller devant un tel spectacle, comment peut-on croire un seul instant qu’Haneke ait changé, ou encore qu’il ait seulement dérapé sur la fin, que sans cette fin Amour serait un chef-d’oeuvre alors que tout le film est construit pour y arriver. Et qu’on ne me parle pas d’euthanasie, non seulement ce n’est pas le sujet du film, mais la question ne se pose même pas. Haneke ne laisse planer aucun doute. La mort de Riva ne témoigne que de sa fascination pour la violence et sa volonté de violenter le spectateur. Le mot Amour c’est de la pure ironie, comme le mot Funny dans Funny games. Trintignant tue Riva avec une froideur comparable à celle d’un nazi (grand mélomane c’est bien connu). Etat nazi plus qu’euthanasie (ha ha, OK en allemand ça marche pas)… Enfin bref, on n’est pas dans la dialectique du monstre et du gentil mais bien dans la mécanique perverse instaurée par Haneke qui joue avec le spectateur un peu comme le chat avec la souris… c’est le noyau du film, après on peut s’intéresser à l’enrobage philosophique et culturel, sur l’Amour, la Musique, la Vieillesse, la Mort... merci mais sans moi.

§ a dit…

En forme, je ne sais pas... Mais agacé par ceux qui cherchent à se faire remarquer en piétinant le passé. Les attaques de Bellanger contre le Nouveau roman dans Politis sont du même ordre que celles dont est régulièrement victime la Nouvelle vague. C'est à la mode de cracher sur les années soixante, en mettant tous le monde dans le même sac. Car il y a au fond peu à voir entre Duras et Robbe-Grillet ou entre Claude Simon et Beckett. Je veux bien que l'on n'aime pas Truffaut ou Beckett, ou que l'on trouve que Godard et Duras on fait du mal à leurs disciples, mais il faut le prouver en parlant de cinéma ou de littérature plutôt qu'arrogamment embusqué dans son plan de communication. Quand on affiche sa tête partout, il faudrait éviter de se moquer de la photogénie d'un génie, photogénie qui ne relève d'ailleurs pas de la pause mais de quelque chose qui échappera définitivement à Bellanger : l'intelligence du regard, la dignité du maintien.

Brice a dit…

Merci Buster pour cette longue réponse. Je vois que vous êtes inflexible. Je n'insiste pas. Avez-vous lu le texte de Renzi sur Independencia ?

Buster a dit…

§ > C’est vrai que les entretiens de Bellanger respirent la suffisance. On peut parfaitement critiquer le nouveau roman (posture postmoderne convenue), surtout si on le compare aux grands romanciers du XIXe (Balzac, Flaubert...), mais bon y inclure Beckett c’est un peu grossier (l’étiquette "éditions de Minuit"), parce que franchement l’oeuvre de Beckett ne s’inscrit dans aucun mouvement, c’est un des plus grands écrivains du XXe (peut-être même le plus grand) et le réduire non seulement au nouveau roman, pire à sa "photogénie", est d’une bêtise sans nom. Et puis quand on descend un auteur il faut en avoir les moyens, le "roman scientifico-informatif" (la wikipédia-littérature, qui n’a rien de balzacien) de Bellanger semble très inférieur, sur ce que j’en ai lu, à du Houellebecq qui lui-même, bien que je ne déteste pas, n’arrive pas à la cheville d’un Beckett.

PS. Une des mes citations préférées de Beckett: Que foutait Dieu avant la création? (c’est dans Molloy)

Brice > Bon je viens de lire les notes de Renzi… j’ai rien compris, c’est confus, je me demande même si Renzi ne se contredis pas à un moment donné, faudrait relire le texte.
En fait parmi les défenseurs du film il y a les "énamourés" (Burdeau, Bégaudeau, B comme Bisounours), qui prennent le film presque au premier degré (bah oui c’est ça l’amour), il y a ceux qui se veulent lucides, prenant en compte le système hanékien, pas dupes, disent-ils, mais quand même admiratifs devant tant de maîtrise... Et il y a ceux qui cherchent à retourner le dispositif en leur faveur, prouver qu’ils sont plus intelligents que les autres, philosophant à tout-va, surinterprétant (la serrure fracturée, le robinet qui coule, le CD, le cauchemar, le pigeon…), ça les rassure. Maintenant répondre à la prétention par la prétention.

Anonyme a dit…

Après Amour, Après mai ?

Buster a dit…

Hé hé... chaque chose en son temps.

dr orlof a dit…

Merci pour ces références : je pense effectivement que le film de Ferreri est le meilleur antidote à celui d'Haneke. Et Murat (pour une fois lucide), au "Masque et la plume", a aussi évoqué avec une grande justesse le "Promesse" de Yoshida (un film magnifique)...

NB : Pour le premier commentateur : j'aime "Funny games" mais je déteste "Amour". Pour moi, si l'on fait abstraction de ses considérations moralisatrices d'instit sévère, Haneke est un grand cinéaste de genre. "Funny games" est un grand film d'horreur et la seule scène que j'ai trouvé intéressante dans "Amour", c'est celle du cauchemar (en trois, quatre plans, le cinéaste arrive à foutre la trouille...)

Buster a dit…

Promesse de Yoshida, difficile de ne pas y penser en effet. Je l’ai vu il y a déjà longtemps, je me souviens que la vieillesse y était montrée là aussi sans concession, ce qui m’avait mis un peu mal à l’aise, il était également question d’euthanasie (la mère ne se retrouvait pas étouffée sous un oreiller mais la tête noyée dans une bassine), ça tournait pas mal autour de la question du désir, je situerais le film entre Amour et la Maison du sourire, mais plus près du second quand même.

D’Haneke, j’avais bien aimé Benny’s video, vu très jeune lui aussi, très influencé par ce qu’en disait Païni à l’époque… Mais j’ai vite déchanté. Haneke et le film d’horreur, j’ai du mal à le concevoir, ou alors dans le genre... snuff movie! :-)