dimanche 18 novembre 2012

Après... mais

Vu Après mai d’Assayas, version revisitée, amplifiée et pour le coup "réchauffée" de son hivernal Eau froide, via le petit texte Une adolescence dans l’après-Mai, sous-titré "Lettre à Alice Debord", qu'il écrivit en 2004, le situationnisme tel un journal Debord qui aurait accompagné le jeune Assayas dans les années 70, de la contre-culture au punk, de la peinture au cinéma... A l’arrivée, une sorte de marshmallow cinématographique, pas désagréable mais pas vibrant non plus, dû au style très fluctuant de la mise en scène, comme toujours chez Assayas, que n'arrange pas le caractère très léché de la reconstitution historique (Après mai est un vrai film rétro avec ce que cela suppose d'académique), ce qui fait que j'ai passé une bonne partie du film à rêvasser devant tous ces accessoires vintage qu'il accumule (fringues, mob, autos, ronéo...), au son de Syd Barrett (Terrapin), Nick Drake (Know), Captain Beefheart (Abba Zaba), Kevin Ayers (Decadence)..., ou bien à établir des correspondances idiotes (avec Garrel, bien sûr - Après mai c'est un peu Les Amants déréglés -, auquel ressemble d’ailleurs le jeune héros, ou encore entre le personnage de la jeune Américaine et la petite rouquine aux seins nus qui orne la célèbre pochette de Blind Faith, celle qui ouvre la rangée de vinyles aperçus dans le film). Un film d'autant plus pâlichon qu'on a l’impression d’avoir déjà vu ça cent fois (les seventies comme si vous y étiez, rien n'y manque, des affrontements musclés avec les CRS au trip vers Katmandou, en passant par les mouvements lycéens, les AG, les films de propagande, les camarades italiens, les rassemblements hippies, la drogue, l'avortement, etc.). Sauf à trois moments: 1. Quand la jeune fille qui vient de se faire avorter en Hollande découvre au musée Frans Hals d’Haarlem les deux Portraits de groupe, ceux des Régents et des Régentes, placés l'un en face de l'autre (moment très court mais intense - magie de la longue focale); 2. Quand le jeune héros se dispute avec son père, scénariste à la télé, au sujet de Simenon, Maigret et Jean Richard (moment assez drôle mais sans suite); 3. Quand, à la fin, le personnage se retrouve en Angleterre sur le tournage d'un film bis avec nazis et bête préhistorique (moment franchement délirant, écho à la propre expérience d'Assayas sur le tournage de Crossed swords de Richard Fleischer avec Oliver Reed et Raquel Welch, c'est là qu'il rencontra Laurent Perrin, stagiaire comme lui - Après mai lui est dédié). Soit l'impossibilité de la peinture, le rejet de la télévision, le plaisir du cinéma. C'est ici, dans les replis de la création, qu'Assayas se montre le plus convaincant. Parce que pour ce qui est du politique, je reste perplexe. J'évoquais au début la question du situationnisme qui traverse le film en filigrane, expliquant la distance prise progressivement par le héros (Assayas donc) vis-à-vis du gauchisme, quand celui-ci s'est radicalisé et a basculé dans le terrorisme (dans la scène où le personnage fait exploser une voiture, c'est un autre acteur qui tient le rôle: indisponibilité du comédien ou volonté d'Assayas de se démarquer ainsi de cette dérive vers le terrorisme?) [ajout du 19-11-12: l’interprétation de cette scène a suscité un petit débat dans les commentaires dont il résulte que si Assayas a utilisé un acteur qui ressemble au héros ce ne serait que pour ménager le suspense: est-ce bien le héros? se demande-t-on au début... bah non c’était pas lui, découvre-t-on à la fin..., suspense parfaitement inutile]. C'est que le cinéaste ne se contente pas de marginaliser son héros en lui faisant choisir la voie - à la fois individuelle et collective - du cinéma, il le dote aussi d'une conscience politique supérieure aux autres: le personnage lit Les habits neufs du président Mao, le livre de Simon Leys (édité par René Viénet, ancien situationniste et futur auteur de la Dialectique peut-elle casser des briques?) qui dévoilait le vrai visage du régime maoïste et de la Révolution culturelle. Or là, évidemment, ce n'est plus l'Assayas adolescent qui nous est montré, mais celui d'aujourd'hui, réinterprétant son adolescence à l'aune du situationnisme. Soit une forme de glorification a posteriori du personnage. Intellectuellement parlant, je ne trouve pas ça très honnête.

18 commentaires:

Anonyme a dit…

Mais... après?

Buster a dit…

Après... rien.

nolan a dit…

Selon moi, la scène de l'explosion de la voiture c'est un subterfuge : le héros a choisi de ne pas le faire, c'est donc un autre qui fait tout péter mais le spectateur le découvre au dernier moment. Je pense que ça n'a pas de rapport avec quelque indisponibilité de l'acteur.

Anonyme a dit…

Ce n'est pas le même acteur qui fait exploser la voiture, et pour cause : ce n'est pas le même personnage! Bizarre que ça vous ait échappé.

Buster a dit…

Oui mais quand même, si c’est le héros qui finalement a choisi de ne pas faire sauter la voiture, pourquoi celui qui le remplace lui ressemble-t-il à ce point (même coiffure, mêmes fringues, il me semble que le héros porte à un moment du film la même veste militaire)? Soit c’est une "doublure" (ce qui est peu probable en effet), soit c’est un autre, mais alors, du fait même qu’il ressemble au héros, on peut y voir la volonté d’Assayas de ne pas apporter de réponse quant à la décision de son personnage (qui est censé être Assayas lui-même): a-t-il oui ou non accepté de faire exploser la voiture? Assayas ne dit pas oui, la preuve, c’est joué par un autre acteur, mais il ne dit pas non, non plus, puisque cet acteur ressemble beaucoup au héros (il aurait été facile de choisir un acteur très différent physiquement). Donc voilà, ce n’est pas le même acteur, mais on ne peut pas dire si c’est le même personnage ou pas...

Lucie a dit…

Une autre hypothèse est que vous étiez en train de rêvasser au moment de la séquence ! :D

Buster a dit…

Oui c'est possible... Merci Lucie :-)

Anonyme a dit…

Non non, je vous assure Buster, les deux acteurs ne se ressemblent pas tant que ça, on voit bien qu’il ne s’agit pas du même personnage.

Buster a dit…

OK, si tout le monde en est convaincu, je n’insiste pas… de toute façon ce n’est pas très important. Le film lui-même n’est pas très important. Je viens de voir Augustine d’Alice Winocour, c’est cent fois mieux, même si la fin est ratée.

gaston a dit…

ah bon c'etait pas le meme acteur, je m'en etais pas aperçu

Anonyme a dit…

Quant à moi, je dirais bien qu'il y a effectivement une vague ressemblance, mais qui n'est là que pour nourrir le suspense, au début de la scène : est-ce lui ou un autre?

Buster a dit…

C'est la meilleure interprétation en effet: une vague ressemblance pour ménager un vague suspense parfaitement inutile.

après mai - le déluge !-D a dit…

Désolé, d'intervenir un peu retard, mais, je viens de voir le film hier soir... Ha ! C'est dire si j'étais pressé de le voir !-D

Le même acteur ou un autre, qui fait exploser la voiture ?

Eh bien, pas de doute : c'est effectivement un autre personnage ! En étant très schématique, et même grossièrement caricatural, notre personnage principal (le "héros") a les traits à peine déguisés de notre Stéphane Delorme chéri (sauf la rousseur) et sa doublure a bizarrement un vague faux-air de... Sylvester Stallone (ahem !-], maîgrichon, il est vrai : on peut le voir dans un plan furtif d'à peine deux secondes, où il grimpe à l'arrière de la moto de son copain !?! Ressemblance(s) frappante(s), et qui ne lassent pas d'interroger !?

On se dit alors qu'Assayas a volontairement cherché à brouiller (mais sans forcer non plus) les pistes, mais pas selon moi dans le but de nourrir un suspense superflu : au contraire, on se dit que cette doublure pourrait être l'incarnation d'un possible autre lui-même (un autre Assayas) qui a pu être séduit ou tenté par les idéaux de son époque. Un avatar, qu'il sait n'avoir jamais pu (voulu ) être, trop "émotif", "sensible" ou "sentimentaliste" - euh, oserai-je dire mièvre ?-] qu'il a tourjours été !

En somme, tout comme son film (que je ne rejette pourtant pas) : agréablement insipide !-D

Buster a dit…

C’est vrai que l’acteur ressemble à Delorme, je l’avais remarqué aussi mais je m’étais bien gardé d’en parler pour pas qu’on m’accuse de faire une fixette sur le rédac’chef des Cahiers! :-D
Sinon je vois que tu rejoins un peu ma première interprétation, le deuxième acteur n’est pas le même personnage mais pas non plus un personnage complètement différent, une sorte de double fantasmé, celui qu’il aurait pu être mais qui n’a pas franchi le pas, ou celui qu’il a été mais en qui il ne se reconnaît plus... ça pourrait être intéressant mais comme c’est évacué en quelques plans, on se demande si Assayas y a vraiment pensé.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Enfin vu "Après Mai", film peu convaincant mais un rien étrange. Tout est là, sauf l'esprit - et c'est effectivement un musée des seventies qu'on visite sans déplaisir majeur. J'ai repensé incidemment à une phrase méchante et très juste de Marcel Jouhandeau sur Mai 68. Excédé par les manifestations qui passaient sous ses fenêtres, MJ aurait fulminé devant témoins : "Taisez-vous ! Vous finirez tous notaires !" (ou cinéastes vantés par Jean-Michel Frodon - ce qui revient au même). "Après Mai" revisite donc la jeunesse d'Assayas avec une critique latente qu'il n'ose pas mener à terme. Les figures de l'autorité n'ont rien d'ignoble ; le père est assez touchant, et le proviseur, au fond, juste et digne. On n'en dira pas autant des jeunes gandins gauchistes - dont son double - figurés comme des zombies ânonnant l'une après l'autre les platitudes d'époque. Un signe ne trompe pas : chaque début de scène d'amour (libre, évidemment) est abrégée par un fondu au noir. Pudeur rétrospective ou aveu inconscient que ses personnages n'ont pas de chair ? Les deux, peut-être. Vous tiquez devant les saines lectures de Gilles, anti-Mao. Mais la relative raison politique du personnage n'empêche qu'il est parfaitement velléitaire, un peu à la façon de Frédéric dans l'Education Sentimentale (à mon avis, l'écrasante influence littéraire du film). On dirait qu'Assayas règle ses comptes avec lui-même par double interposé, et que ça n'est pas si confortable que ça. Les séparations d'avec les jeunettes pâlottes donnent ainsi lieu à deux scènes de revanche narcissique. L'artiste insupportable meurt d'avoir voulu contempler en grand secret une oeuvre arrachée au feu de son bel amour perdu. Et sa camarade de réseau revient sur ses pas - au propre et au figuré - pour le reconquérir (après l'avoir lourdé comme un malpropre). Tout ceci est un peu touchant, en plus d'être risible (comme la fin, très "Irma Vep" - qui valait infiniment mieux). Un moment du film m'a vraiment passionné : la scène avec le vigile (l'acteur est magnétique, absolument le seul de toute la distribution) où les deux légumes gaucho-coupables pâlissent d'insignifiance devant lui. Assayas est tellement impressionné par la force et l'instinct de vie qui porte le crypto-facho (ou censément) qu'il en bousille le dernier plan pour ridiculiser le personnage (la reprise forcée du "cassez-vous !" avec les lapins qui détalent). Pour ma part, j'aurais préféré suivre la biographie des jeunes années de ce gars plutôt que ce que l'on voit à l'écran, même s'il y a des passages à sauver - notamment la très cruelle scène de débat après projection avec les communistes italiens qui applaudissent chaque réponse des cinéastes comme des figurants d'émission de télé. Bon, je ne vais pas défendre plus que ça "Après mai" - qui reste bien médiocre. Mais ça n'est quand même pas l'abomination décrite par Jérôme Momcilovic dans Chronicart. Et puis, grâce au film, j'ai découvert "Air" de The Incredible String Band que j'écoute en boucle depuis hier.

Buster a dit…

C’est vrai que la grande référence du film c’est l’Education sentimentale. Ce qui est marrant c’est qu’à la même époque l’ORTF, où travaillait le père d’Assayas, produisait une adaptation sous forme de feuilleton du roman de Flaubert avec Jean-Pierre Léaud, figure majeure du cinéma politique de l’époque, dans le rôle de Frédéric. Si le film d’Assayas est aussi pâle c’est qu’il y manque outre l’ironie une vraie dimension romanesque. Dans le fond, Après mai aurait dû faire l’objet d’une grande série télévisée, ce qui aurait réduit ce côté muséal du film. Maintenant si le film se laisse regarder c’est peut-être aussi du fait qu’il brasse (avec beaucoup de vent) toute une époque, ceux qui l’ont connue ne pouvant que céder à une certaine tendresse nostalgique, alors que les autres y découvriront l’époque de papa, non sans déplaisir, l’occasion de piocher ici ou là ce qui les intéressent, comme des pièces de collection.

PS. Momcilovic doit régler un compte avec Assayas, c’est pas possible autrement.

Anonyme a dit…

le papier de Lepastier dans les cahiers sur le Assayas était excellent.

Buster a dit…

Oui le texte de Lepastier situe bien les problèmes posés par le film (le côté catalogue, la position du héros…). Je note d’ailleurs que la plupart des détracteurs disent à peu près la même chose du film (moi compris).

Sinon, pour ce vieux hippie de valzeur:

Air de The Incredible String Band