vendredi 26 octobre 2012

Rubafix

Amor vanitatum.

Vu Amour, la palme dure d’Haneke. La deuxième. Après le Ruban blanc, le Rubafix (marron). Haneke plus pernicieux (et prétentieux) que jamais. Beaucoup, parmi ceux qui pourtant n’aiment pas le film, reconnaissent la première partie (avant la première attaque d’Emmanuelle Riva), voire les deux premières parties (avant la seconde attaque), comme une grande réussite qui, malheureusement, serait gâchée par une dernière partie odieuse, où l’on retrouverait le côté malsain et manipulateur d’Haneke. Je ne suis pas d’accord. C’est justement parce que tout est construit, selon un dispositif de confinement et de repli de plus en plus massif, pour amener le spectateur à ce finale - et quel finale! Trintignant étouffant Riva avec l’oreiller (OK je spoile mais je m’en fous), le geste d’amour par excellence, le seul dans le fond qui intéresse Haneke (justifiant à ses yeux le titre, plus que l’harmonie conjugale qui prévalait avant l’accident, plus que le dévouement d’un homme pour sa femme après l’accident) -, bref pour nous faire accepter l’inacceptable, que tout le film, et pas seulement sa dernière partie, est à rejeter.
On va me rétorquer: "Oui mais quand même, Trintignant et Riva sont magnifiques!" La belle affaire. C'est justement parce que les deux comédiens sont magnifiques que la manière avilissante avec laquelle Haneke les filme - sensibilité, mon œil! - est absolument insupportable. Franchement, à quoi ça rime de montrer nue ou la culotte baissée une actrice de 84 ans qui jusque-là ne s'était jamais déshabillée dans un film? Ou de montrer un acteur de 81 ans perdant l'équilibre, trébuchant et se relevant péniblement, ce qui manifestement apparaît comme un incident de tournage? On peut supposer que si la scène n'a pas été retournée c'est à cause de sa relative complexité - c'est celle où Trintignant doit attraper le pigeon - mais rien n'empêchait Haneke de faire un plan de coupe, une fois le pigeon attrapé, sauf que non, il lui fallait à tout prix son plan-séquence qui souligne à quel point l'acteur/le personnage était diminué physiquement, gage de vérité, sinon de jouissance sadique, pour l'Artiste.
Quant à la mise en scène, on la dit impressionnante, bof... c'est surtout par sa précision qu'elle impressionne. C'est du travail d'orfèvre, qui fait d'Amour une œuvre implacable (ah, l'implacabilité d'Haneke!), mais qui, là encore, relève surtout de l'obsession vériste (pour une poésie de l'inéluctable, on repassera). La conception qu'a Haneke du cinéma est tout ce qu'il y a de plus élémentaire: représentation et identification (cf. le concert au début du film). Et pour ce qui est de la musicalité... ah oui, c'est très musical... Comme s'il suffisait de mettre en scène deux personnages mélomanes, mieux des professeurs de musique, de faire jouer les "Impromptus" de Schubert, mieux de les interrompre brutalement - la scène où Trintignant imagine Riva jouant du piano puis met fin à la "vision" en coupant le son de la chaîne hi-fi est néanmoins très belle -, de montrer quelques plans de l'appartement désert, dans le plus parfait silence évidemment (demi-soupir), pour conférer une musicalité au film. Non. Haneke ne fait qu'exécuter sa petite partition habituelle, empreinte de perversité et d'effets bien calculés... que le spectateur, ainsi conditionné, va pouvoir intérioriser. Amour n'est pas un film de chambre, c'est du cinéma chambré, servi à bonne température, pour émouvoir les "belles âmes", comme  ce couillon de Lefort...

Post-scriptum post mortem. Les tous derniers plans du film sont assez beaux. Haneke recourt à l'imaginaire alors qu'il avait travaillé jusque-là dans le cru, une manière, je suppose, de ne pas tomber dans le pathos, ou dans ce que lui-même considère péjorativement comme du kitsch (cf. le plan rapide sur le lit de la défunte couvert de fleurs)... Trintignant rejoint Riva dans la mort (vraisemblablement un suicide par le gaz, expliquant la scène d'ouverture et... le Rubafix!), mais à la place du plan "attendu" - Trintignant allongé aux côtés de Riva -, Haneke préfère nous montrer les deux vieux amants bien vivants, réunis comme au début, et quittant l'appartement. C'est beau parce que c'est la fin du film, que la scène ne présage plus de rien, en termes de manipulation, qu'on peut la réceptionner telle quelle, Haneke en ayant fini lui aussi avec ses petites manigances, libérant enfin (mais trop tard) le spectateur.

PS2. Le vrai mérite d'Amour c'est de nous rappeler que Bergman, dans le fond, c'est pas si mal (hé hé).

PS3. Alléluia... Non seulement Julia Hasting ne s'occupe plus des couvertures des Cahiers (je n'y suis pour rien, même s'il me plaît d'imaginer le contraire), mais surtout la revue, qui n'aime pas Amour, se fend dans son dernier numéro d'un bel ensemble anti-Haneke et non d'une petite note assassine. Bon d'accord, c'est aussi parce qu'il s'agit de la Palme d'or, mais quand même, en ces temps d'aveuglement critique la chose mérite d'être soulignée. Et saluée.

37 commentaires:

Edouard a dit…

Ah oui, ça c'est une bonne nouvelle (je parle des Cahiers). Je crois que je vais l'acheter, tiens...

Sinon, par rapport à ta pique de l'autre jour sur le "dossier Haneke" de Positif (qui n'en est pas un, MC te dirait que c'est juste un "ensemble" :)), moi je la trouve bien la critique (de Stanislas Bouvier, si je ne me trompe). Bon, le reste (que je n'ai pas encore lu), c'est sûrement le train-train mensuel (entretien avec Haneke puis avec les acteurs)...
Mais le texte a réussi à lever certaines réticences chez moi. Je verrai après le film et reviendrai lire le tien (oui, je sais, c'est terrible de se dire que l'on va aller voir un film que l'on risque détester, mais le Hong Sang-soo n'est pas près de passer dans le cinéma le plus proche, alors...).

Buster a dit…

Ah bon, tu la trouves si bien que ça la critique dans Positif? Moi elle m’est littéralement tombée des mains, le style est quand même très précieux, et puis ça ressemble surtout à une "explication de texte", il y manque un vrai regard critique. Stanislas Bouvier, c’est le peintre qui crée les affiches du festival de La Rochelle?

Edouard a dit…

Je ne l'ai lu qu'une fois, il y a 2/3 semaines maintenant (et je ne l'ai pas, là, sous la main), mais oui, elle m'a semblé solide et "parlante". Les premières lignes font effectivement un peu peur, avec les références accumulées et l'impression que l'on ne fait que suivre le fil du film, deux choses qui empêchent la moitié des critiques du Positif d'aujourd'hui de sortir du lot, mais au fur et à mesure, S. Bouvier m'a semblé tenir quelque chose par rapport au film.
Ou alors j'ai été abusé par l'aspect "nouvelle signature"... :) (je n'en sais pas plus que toi sur l'auteur, apparemment, c'est bien lui).

Julia Hasting a dit…

Buster, comment ça vous n'y êtes pour rien... Salaud !

le sapeur Camembert a dit…

Quelque chose me dit que Coulommiers va être pleinement d'accord avec votre critique du film d'Haneke

Anonyme a dit…

"Bergman c'est pas si mal",vous le découvrez maintenant?C'est effectivement 100 coudées au dessus d'Haneke ..et de beaucoup d'autres.

Fatty a dit…

Malec

Vous concédez beaucoup de qualités (une « magnifique interprétation », une mise en scène précise, la scène où Georges hallucine sa femme jouant du piano serait « néanmoins » une très belle scène , tout comme la scène finale qui libèrerait « mais trop tard » le spectateur) à un film qu'il faudrait pourtant, selon vos mots, rejeter dans sa totalité.

Pour cause de vérisme (lardé d'absences, de rêves et de cauchemars cependant, car le film se place explicitement dans une lignée romantique), de voyeurisme (une « belle âme » comme la vôtre semble répugner à voir une femme représentée à moitié nue) et de conception élémentaire du cinéma. Avec « entre parenthèses » : représentation et identification (diagnostiquer cela chez un des derniers représentants européens d'une certaine forme de distanciation brechtienne restera comme un apport original à l'approche critique de l'oeuvre de Haneke : personne encore, même parmi ses plus grands détracteurs, n'avaient avancé cet argument. Par peur peut-être de passer pour des sophistes !)

Bref, tout dans votre post baclé est hors-sujet, et si le dernier film de Haneke n'est pas sans faiblesses, vous semblez incapable de mettre le doigt dessus,tout comme vous fûtes incapable de voir dans A Dangerous Method un chef d'oeuvre.

Encore un effort Malec pour devenir cinéphile !

Fatty


PS : Maintenant que vous avez découvert que Bergman « c'est pas si mal (hé hé) ». J'attends avec impatience votre critique de « Cris et Chuchotements ».

âne et queue a dit…

Deux numéros de suite des Cahiers que vous vantez Buster, vous seriez vous rabiboché avec Delorme et Tessé? Faut-il s’attendre à vous lire bientôt dans la revue? Quelle déception!

chambre - à hère (gloups !-D a dit…

L'air de rien, il faut quand même remarquer que c'est un film très... "maîtrisé" (hum, hum). Je ne parle pas de la rigidité de la mise en place (il serait plus approprié de parler de prise d'otage émotionnelle, mais bon), que les critiques médusés croient être de la mise en scène, qui plus est... "rigoureuse" ! (ha !-]

Eh oui ! ce péteux d'Haneke (il faudrait même dire "pisseur", euh, et ce, pas seulement pour le robinet !-] a pensé à tout !

La preuve : à quoi elle sert donc, Huppert, ici, hein ?! (appart... pardon, à part, renvoyer l'ascenseur pour la précédente palme ?-]

La réponse est dans le dernier plan, "magistral"... Voilà, le réalisateur nous a encore donnés une bonne leçon !

Aaah, c'est beau, l'amour (grumph !-D

(merci pour ce billet, il fait vraiment du bien !-D

Buster a dit…

Bon alors...

Anonyme de 12h42 > Bergman "pas si mal", c’est de l’humour évidemment…

Ane et queue :-) > Delorme et Tessé, je ne les connais pas, donc ni clash ni rabibochage. J’exprime simplement mes goûts et mes idées… et je ne me contente pas, comme certains, d’intervenir uniquement quand je ne suis pas d’accord ou que ça ne me plaît pas, j’ai suffisamment brocardé les Cahiers dans le passé pour ne pas passer sous silence le fait que j’aime bien leurs 2 derniers numéros.

Fatty > vous êtes du genre cinéphile… lourd.
Evidemment qu’on peut rejeter un film, malgré l’interprétation et quelques belles scènes (grâce aux acteurs justement), au seul motif qu’on ne supporte pas le regard que porte le cinéaste sur ses personnages et la façon dont il traite le spectateur… Expliquez-moi par exemple l’intérêt d’une 2e infirmière dans le film autrement que pour en rajouter encore plus dans tous ces rapports d’humiliation qu’affectionne Haneke (et d'ailleurs pourquoi est-elle russe cette infirmière?)
Quant à la distanciation, c’est justement l’argument béton avancé par les tous les admirateurs du "maître" pour répondre aux accusations de perversité et de complaisance. Mais elle est où cette distanciation? Dites-le moi... Pff, soit elle n’existe pas, soit, pire, elle est feinte. Brecht c’est quand même autre chose.
En tous les cas, c’est pas avec ce genre de leçon que je vais améliorer ma cinéphilie (dont je n’ai rien à foutre, soit dit en passant)

Chambre à hère > Tu es encore plus sévère que moi! :-D

Anonyme a dit…

d'accord avec fatty, votre critique passe à côté de l'essentiel, ce film est un chef d'oeuvre mais comme vous détestez haneke vous êtes incapable de le reconnaître

Christophe a dit…

qu'entendez vous par "feindre une distanciation" ?

Fatty a dit…

"C'est toi Malec, c'est moi Fatty, c'est moi le gros et c'est toi le petit !"

Pour ce qui est du fond,encore une fois vous avez mal lu.
Bien sûr qu'on peut rejeter un film tout en lui reconnaissant certaines qualités, je ne suis pas idiot Malec !
Je veux savoir si c'est bien raisonnable d'écrire que « tout dans le film, et pas seulement sa dernière partie, est à rejeter » pour ensuite passer le reste de son papier à énumérer ce qui y est « néanmoins » magistral.

Autrement dit, pourquoi au lieu de parler de « totalité » à rejeter ne pas parler, puisque c'est de cela dont il est question au fond, de jugement moral a priori.
Vos considérations esthétiques (vérisme, etc) étant fausses, seul le procès d'intention (inacceptable, etc) motive votre point de vue (qui n'est d'ailleurs pas tout à fait le vôtre puisqu'on peut lire votre texte comme un digest des articles de Tessé et Lepastier, et ce n'est pas vos deux ou trois maladroites tentatives de distinguer votre pensée -totalité à rejeter plutôt qu'une partie à sauver- qui suffiront à exhausser le goût de votre paraphrase qui évoque plus la viande reconstituée qu'autre chose.)
Vous n'êtes d'ailleurs pas le seul à être marionnetté, parlé plutôt que parlant ; on l'est tous bien sûr, mais plus ou moins consciemment, plus ou moins honnêtement surtout. Le travail critique commence à ce seuil que vous n'avez pas encore franchi : travailler consciencieusement plutôt que de se laisser aller à la facilité de recourir sans cesse au « travelling de kapo » (d'autant plus tentante ici qu'il s'agit encore d'Emmanuelle Riva ; les connections sont presque évidentes même si beaucoup de critiques qui ne cessent de se demander si le sort fait à Emmanuelle Riva par Haneke est intolérable n'ont pas encore conscientisé cette évidence : Amour est surtout pour eux une nouvelle occasion de mimer le geste de leurs glorieux aînés (Rivette et Daney qui furent en effet des critiques majeurs) et de se dérober à leur pensée propre c'est-à-dire à ce qu'elle devrait avoir d'intime et de neuf à la fois, de contemporain.
Quand on est à ce niveau critique – le vôtre, je veux dire - c'est-à-dire dans la singerie consistant à édulcorer la pensée de Daney pour en faire de la Danette électronique, je crois moi, puisqu'on parle de morale, qu'il serait soit préférable de se taire, soit nécessaires de reconsidérer sérieusement vos automatismes.

Fatty

PS : Ceci étant dit, derrière la virulence de mon propos qui répond au ton presque toujours méchant de vos critiques négatives (il faut bien que quelqu'un se dévoue pour renvoyer la balle), je garde au bout du compte, en gentleman que je suis, du respect pour votre entreprise d'écriture. C'est mon côté "belle âme".

Buster a dit…

Anonyme de 8h13 > si l’essentiel c’est de répéter comme la plupart (bêêê…) que Haneke nous livre là son plus beau film, questionnant avec une sensibilité extrême mais sans le moindre sentimentalisme, un sujet ô combien sensible: comment affronter la déchéance progressive, physique et mentale, de l’être aimé après des années de vie commune et harmonieuse... bah oui, je passe à côté parce que je refuse d’être la marionnette d’Haneke. Vous ne voyez donc pas que tout ici est stratégiquement pensé pour que cette dégradation nous bouleverse au maximum et que le geste final ait valeur de délivrance. Et comment procède-t-on? Eh bien en partant du plus haut possible: une femme merveilleuse, douce et intelligente (Emmanuelle Riva actrice rêvée)... ce qui rend la pente longue, raide, et d’autant plus longue et raide qu’elle se veut parfaitement réaliste à travers tous ces détails cliniquement vrais (on a pris l’avis de médecins, des pontes de la médecine forcément) que distille Haneke. Vous parlez d’essentiel, mais que reste-t-il d’un mélodrame (parce qu’à la base Amour est un mélo) quand tout ce qui fait le côté sublime du genre y est volontairement détruit, pour ne pas dire sali?

Christophe > feindre la distanciation, c’est parsemer le film de petits effets de recul (une scène de cauchemar, Tharaud en double interprète, etc, l’exemple type c’est le personnage de Funny games s’adressant au spectateur), pour donner le change, alors qu’en sous-main on travaille sur l’identification, non seulement de l’acteur à son personnage (Trintignant est Georges) mais aussi du spectateur aux personnages: "Chambre à hère" posait perfidement la question de la présence d’Isabelle Huppert dans le film, en fait elle est surtout là pour compléter le tableau, afin que chaque spectateur - vieux, jeune, parent, enfant - se projette "douloureusement" dans ce que vivent les personnages.

Fatty > c’est vous qui me lisez mal... quand je dis que le film est à rejeter dans sa totalité c’est parce qu’un film est un tout et qu’on le juge globalement. A partir du moment où la dernière partie m’apparaît ignoble et qu’elle est ce vers quoi le film tend depuis le début (ici c’est bien la fin qui éclaire tout le film), je ne peux que le rejeter, c’est aussi simple que ça… Sinon je ne passe pas le reste de mon texte à énumérer ce qui est néanmoins magistral (d’ailleurs je n’utilise pas le terme), je pointe seulement le piège (grands acteurs, mise en scène au cordeau...) que constitue ce genre de film, une habitude chez Haneke. Quant à Daney et le travelling de Kapo, ça n’a rien à voir, ne m’assimilez pas aux critiques actuels des Cahiers, que j’ai d’ailleurs moi-même critiqués sur cette question. Ce que disent Tessé et Lepastier j’y adhère d’autant plus facilement que je l’ai déjà écrit dans de précédents billets, et que beaucoup d’autres l’ont certainement déjà écrit aussi (et en mieux, je veux bien le croire), ça n’a vraiment rien de nouveau.
Au lieu de me contredire et de me faire la leçon, donnez moi plutôt votre approche du film, qu’on voit un peu à quel degré d’originalité critique vous êtes arrivé. Belle âme, tu parles!

Anonyme a dit…

C'est vrai que la façon d'écrire de Fatty est d'une lourdeur que semble indiquer son pseudonyme. Je la préfère néanmoins, à ma grande surprise, à la vôtre, Buster, évanescente et chochotte. "Voir une vieille femme semble vous répugner" patati, patata, est l'argument le plus intéressant que j'ai pu lire dans l'infâme texte de Fatty (on y reconnaît le type laborieux, que je préférerais toujours à l'imposteur).
C'est correct en français, ceci étant dit, ne devrions-nous pas dire :"cela étant dit". Je vous pose la question parce que vous avez l'air à la fois très sûr de vous, et d'une pédanterie extrème, le genre de personne capable de dire que "A Dangerous Method" est un chef d'oeuvre, alors que l'ennuyeuse adaptation d'une pièce middlebrow et vulgarisatrice.

Anonyme a dit…

Et où peut-on lire vos anciens textes sur Haneke?

Fatty a dit…

Lol,

Vous revendiquez à juste titre le droit d'écrire des critiques de films sans pour autant être cinéaste (vos vidéos l'attestent d'ailleurs).
Vous seriez offusqué si, après avoir lu votre critique, Haneke vous écrivait un mail en vous disant : "T'as ka faire un film sur l'amour toi-même pour voir si t'es si malin !"
Et pourtant vous utilisez envers moi le même procédé, sans m'accorder un droit que de votre côté vous usez sans vergogne.
Faut-il être soi-même critique de cinéma pour critiquer un critique de cinéma ? Ou est-ce que le statut de simple lecteur-spectateur suffira ?

Fatty

Buster a dit…

Anonyme de 14h58 > vous semblez parler à deux personnes à la fois, difficile de vous répondre. Pour ce qui est de mon côté chochotte, le problème n’est pas la vision, forcément crue, du corps de vieux acteurs (j’en ai vu d’autres, comme on dit) mais d’en percevoir la nécessité. Or dans la mesure où le spectateur en sait autant (et certains beaucoup plus) que Haneke sur ce qu’est un grabataire, la dépendance aux autres, la violation de l’intime, l’emmurement progressif, etc, sachant aussi que le film n’est évidemment pas un documentaire sur les soins en fin de vie, qu’on m’explique la nécessité de s’attarder sur toutes ces petites marques de décrépitude... pour moi c’est du naturalisme et pas du meilleur.

(Si j’ai évoqué le plan où Trintignant "voit" Riva en train de jouer du piano, c’est parce que c’est un des rares moments où Haneke nous montre autre chose que la déchéance des corps, l’abnégation, la colère retenue, le sentiment de fatalité... Haneke filme littéralement la séparation des deux amants, chacun évoluant dorénavant dans deux mondes différents - ils ne se retrouveront que dans la mort - et c’est sur ce terrain que j’aurais aimé que le film s’aventure.)

J’ai parlé de réalisme dans un précédent commentaire, je me suis trompé, c’est naturalisme que je voulais dire. Le naturalisme c’est reproduire (bêtement?) la réalité, alors que le réalisme, comme disait Allio (un vrai brechtien), c’est d’essayer de la comprendre… Haneke, lui, ne se pose pas de question, il sait parfaitement où il va, prenant plaisir à faire durer le supplice (un AVC c’est pas assez, il y en aura deux…). Mais pas du tout, nous répondent les admirateurs d’Haneke… Et de nous rappeler la distanciation hanekienne, que derrière tout ça il y a forcément de grandes questions existentielles (bah oui, Haneke a fait des études de philosophie), l’important étant bien sûr non pas d’y répondre (encore heureux) mais de les poser. Chez Haneke, c’est formidable, la mise en scène est toujours à l’unisson des thèmes abordés. Pfff… Et en plus faut dire merci!

Anonyme de 16h01 > là par exemple: theballoonatic.blogspot.com/2009/10/les-noms-du-pere.html
Je me posais déjà les mêmes questions à propos du Ruban blanc, mais en des termes différents… à la limite le Ruban était moins détestable car lui au moins avançait à visage découvert et non masqué comme Amour.

Fatty > La plupart de mes notes sur les films sont écrites à chaud (dans les 24h qui suivent la vision du film), il y a donc un côté inabouti, voire insatisfaisant, mais c’est la règle que je me suis imposée pour conserver l’impression première ainsi ressentie. C’est un blog, faut-il le rappeler, je ne suis pas plus critique que cinéaste (j’exerce mon "art" dans un domaine totalement différent), juste un spectateur, comme vous donc, mais qui tient un blog. Vous lisez, moi j'écris… Très bien. Restons-en là.

Anonyme a dit…

Vous laissez entendre que la mort de Riva était inscrite dès le début. En êtes-vous si sûr? Pour moi, il y a vraiment deux parties dans le film. Vous évoquez à juste titre la belle scène où Trintignant imagine Riva au piano. C’est à ce moment-là qu’il envisage la mort de Riva comme seule issue, non ?

Buster a dit…

Et son geste de couper le son, comme on coupe la vie? Possible. Mais ce n’est pas incompatible, car ce dont je parle, c’est du dispositif construit par Haneke pour nous amener lentement mais sûrement à la scène de l’oreiller. Ce que sait Haneke depuis le début (forcément), le personnage de Trintignant ne le découvre que secondairement, et peut-être dans cette scène, en effet… A partir de là le film devrait s’accélérer, quelque chose se précipiter, mais ce n’est pas le cas, Haneke attend son heure (la scène du piano arrive-t-elle avant ou après la seconde attaque de Riva, je ne sais plus), fait monter la tension entre Trintignant et les autres personnages (Huppert, la seconde infirmière), Riva refuse de s’alimenter, prend une gifle, gémit de plus en plus... et c’est au moment où elle exprime un certain apaisement que Trintignant l’étouffe. Pourquoi ce décalage? Pour bien faire ressortir le geste, en même temps qu’on le rend inexplicable... C'est fort et un peu con, non?

John a dit…

Pourquoi écrire si vite et ne pas attendre que votre impression sur le film murisse, vos textes y gagneraient?

valzeur a dit…

Hello Buster,

Moi qui croyait que vous n'étiez qu"'Amour", je suis déçu en bien depuis deux-trois semaines (enfin pas pour l'insignifiant In Another Country).
Je viens de subir le dernier Haneke, et permettez-moi deux-trois remarques improbables. Plusieurs motifs d'Amour semblent empruntés à Oasis de Lee Chang-Dong : recouvrement imaginaire de l'être aimé dans une scène de rêverie, aplat figuratif d'un (ou plusieurs) paysage représenté qui exprime l'apaisement. Jusqu'à la main droite crochetée de Riva sur son fauteuil qui évoque l'héroïne d'Oasis... C'est vraiment très curieux, sachant que le film, quand même moins déplaisant que le Haneke, joue à l'inverse l'outrance et le grotesque. Par ailleurs, Haneke a toujours autant de mal avec l'Humanité qu'il ne filme que dans le sens "dumontien" du terme. Aucun "rayon de soleil secret" (pour évoquer cet admirable film de LCD), en lieu et place un pigeon doublé : l'âme d'Emmanuelle Riva - pas une colombe, remarquez- ou le spectateur. Comme toujours, les acteurs sont exceptionnels, et les intentions assez abjectes, à l'image de la scène avec la seconde infirmière que vous décrivez : remarquons que Trintignant n'assiste pas au peignage carabiné de Riva, et l'eût-il fait qu'il serait certainement intervenu dans l'instant ; qui voit donc la scène sinon le spectateur ? Trintignant, lors du renvoi est de dos dans l'axe, il est de façon très claire le double du spectateur dont il prévient les désirs inconscients (virer la maladroite infirmière étrangère). Tout ce qui touche à l'argent dans le film est assez infâme ; Haneke ne semble pouvoir envisager des rapports humains non basés sur le contrat ou l'échange financier : cf l'obséquiosité latente du couple de concierges que Trintignant rétribue à chaque plan (est-il inenvisageable, même à Paris, d'avoir des voisins ou concierges serviables "pour rien" ?), le passage avec Tharaud qui monnaye sa gêne avec le CD envoyé (d'un coût de 20 euros, si on se souvient de la réplique de Trintignant), et les placements de Huppert dont elle régale sa mère sous perfusion après un double AVC. Quant à l'Amour du dit couple, il est mis en perspective par la froideur glaciale du personnage de Trintignant (dont le protestantisme putatif récemment avoué en interview a bien du plaire à Haneke). Le vrai mystère d'Amour - cette antiphrase - n'est pas la dissolution de Trintignant dans son appartement polanskien (cf le Locataire, non ?) mais que Moretti, soi-même, lui ait remis la Palme d'Or. Dans l'une de ses inoffensives fantaisies scooterisées, celui-ci érigeait Henry, Portrait of A Serial Killer en horreur absolue par un extrait vidéo. Or, Amour est, au fond, bien plus effroyable que le film de Mc Naughton, et même un véritable calvaire de connerie dans sa seconde partie, avec des fautes de goût à tomber par terre tout du long (la culotte, la douche, la bouillie et pour les plus subtilement attentifs, le souvenir évoqué d'un premier "rapport" avec Riva bredouillante : "j'étais coincé", dixit Trintignant). De fait, on sort un peu plus sale d'Amour qu'on y était rentré, (alors qu'on sort un peu plus stupides des films de Moretti, si je puis me permettre...). Les deux devaient bien finir par s'entendre...

Sinon Buster, n'hésitez pas à tester le fallacieux contrepoison à Amour élu par les Cahiers : le roublard/télévisuel Into the Abyss : ça vaut quand même son pesant de cacahuètes...

Buster a dit…

John > Bah ça ne m’intéresse plus, des textes travaillés j’en ai publiés au début mais ce n’était pas franchement adapté au format du blog. Le fait de publier vite impose une vitesse d’écriture, avec le risque de survoler le sujet mais ce n’est pas grave, ça favorise l’échange, le texte est réactif et du coup suscite les réactions, c’est en répondant aux commentaires, même désobligeants :-) que je peaufine ou même réajuste mon point de vue, c’est plus vivant…

valzeur > C’est pas drôle, on est d’accord :-) je me suis limité dans mon texte à la question de la vieillesse parce que c’est au coeur du film mais c’est vrai que si on recense comme vous le faites toutes les scènes assez immondes du film, ça devient hallucinant. On parle de misanthropie chez Haneke, elle existe mais ce n’est pas le problème, les grands artistes sont souvent misanthropes, il y a vraiment quelque chose d’autre dans son cinéma, comme un fond d’infamie, non seulement il ne peut s’empêcher d’avilir ses personnages, mais en plus il verrouille ses dispositifs, machines répugnantes et non désirantes, pour qu’il n’y ait pas d’échappatoire pour le spectateur. C’est vraiment un petit cinéaste.
Sinon comment interprétez-vous la disparition finale de Trintignant?

Anonyme a dit…

"La misanthropie n'est pas le problème",effectivement,et on comprend mal pourquoi les Cahiers utilisent ce qualificatif pour discréditer Haneke,c'est assez incompréhensible...

Anonyme a dit…

AVC vite le 15 !

(Journée mondiale de l'AVC)

valzeur a dit…

Bonne question, Buster. Je pense que l'hypothèse de votre post (suicide au gaz) est la bonne, il faudrait revoir le film et suivre le trajet du flic dans l'appartement au début (a-t-il ouvert toutes les portes ?). Il est cependant étrange qu'Haneke finisse sur Trintignant avec la scène fantasmée de sortie conjugale au concert : Amour a donc un point commun avec Peter Ibbetson, on n'y aurait pas cru au départ. Cette disparition de JLT est l'habituel point aveugle qu'il intègre à ses films pour gripper ses mécaniques à perfection surplombante (ex : les scènes manquantes avec les enfants du Ruban Blanc, au départ conçu comme une mini-série et réduit en long-métrage : un autre point commun avec Lynch par le biais de Mulholland Drive, cette fois-ci). Et fondamentalement, on peut penser que le sort de JLT lui indiffère une fois que celui-ci est parvenu à ce que Haneke attendait de lui : le faire assassiner la femme qu'il aime, et prendre une fois de plus en défaut le grand bourgeois culturel déchristianisé (cf la quasi-intégralité de sa filmographie). La scène avec les fleurs que coupe JLT est vraiment ratée (elle n'est là que pour combler un vide, non pas une émotion que le film maquille par la durée parfaitement inutile). L'art et la culture ne protègent ni du mal, ni du pêché, et toute l'oeuvre d'Haneke peut se lire comme une tentative calviniste de faire expier à l'humanité son pêché originel. La peut-être spécificité d'Haneke est que l'humanité pour lui est constituée de personnages, mais également d'acteurs et de spectateurs (et de metteur en scène ?). Tous doivent être punis, les personnages un peu plus que les acteurs et spectateurs toutefois (on ne les assassine pas encore). Il est quand même frappant qu'en terme de direction d'acteurs, Haneke est ce qui se fait de plus fort aujourd'hui. Il souhaite profondément que ses spectateurs passent un éprouvant moment de douleur morale et de culpabilité, et il arrive sans coup férir à ses fins (que l'on refuse d'entrer dans son jeu n'empêche pas que l'on passe un épouvantable moment aussi). Dans la salle de cinéma comble où j'ai vu le film, à la belle scène de cauchemar (quoiqu'un peu lisible : il faut avoir vu trois films dans sa vie pour ne pas saisir que c'est un rêve), quand le bras surgit derrière Trintignant, plusieurs personnes ont poussé un cri et un grand frisson a parcouru le public (qui jusque là n'osait même pas tousser). Il suffit de comparer avec le laissez-aller de Herzog, autre démiurge à dents longues (option démence cette fois-ci) qui tente de se faire passer pour Mère-Grand dans Into the Abyss. A bien y réfléchir, le Herzog est tout aussi douteux que le Haneke, quoique sur un autre plan ; et sa laideur de fond le rend finalement plus détestable qu'Amour.
Encore un mot sur Haneke ; comment un cinéaste aussi brutal avec son public peut être autant admiré - au moins par les professionnels et la frange la plus téléramesque des amateurs de film d'auteur ? C'est certainement qu'il représente confusément pour eux une caution morale, et que sa flagrante incroyance à une humanité perdue dans un monde sans Dieu est une valeur tellement peu partagée aujourd'hui qu'on se sent obligée de la singulariser par des prix. Sans vraiment aimer son cinéma, je dois reconnaître qu'il m'impressionne parfois sur une ou plusieurs séquences (dans Amour : l'ouverture, le premier rêve, le robinet, la scène avec Tharaud, plus généralement Riva et Trintignant - surtout Riva) et qu'après tout ce n'est pas mal ("mal…mal…") qu'il existe.

Buster a dit…

Oui, ça fait partie des leurres pseudo-fantastiques que glisse Haneke pour alléger le dispositif… Ici il y a aussi un petit côté Shyamalan, comme dans le Ruban blanc d’ailleurs.
Sur l’admiration critique que suscite Haneke, je ne suis pas vraiment surpris. La pompe soulève souvent l’admiration (cf Malick, von Trier…), mais dans le cas d’Haneke, c’est plus complexe, ses films ne sont certainement pas perçus de manière identique parmi ses défenseurs. En gros, il y a ceux qui nient son côté "chat à neuf queues" (le chat Haneke), les ravis de la crèche qui ne voient pas où est le mal, et ceux qui l’intègrent en disant que c’est dans l’art même du cinéma que de manipuler, bousculer, brutaliser son spectateur en titillant ce qu’il y a de pervers et de voyeuriste en lui… mais ils se gardent bien d’ajouter le mot dominer. Pourtant le problème est là: les admirateurs d’Haneke sont surtout des critiques qui inconsciemment revendiquent un maître, ce qui sous-entend un discours fait à la fois de commandement et de châtiment. Avec Haneke on peut dire qu’ils sont servis...

Anonyme a dit…

tout ce blabla pour un film aussi insignifiant.

Guillaume a dit…

Et le Herzog ?

Buster a dit…

Anonyme de 15h59 > Rien ne vous oblige à le lire, ce blabla, et le film est tout sauf insignifiant.

Guillaume > Pas vu (les documentaires, c'est pas vraiment mon truc, d'ailleurs je ne les regarde qu'à la télé)

Christophe a dit…

Je l’ai vu hier et j’ai l’impression d’être complètement passé à côté du film.
Ce que je ne comprends pas, c’est que tout le monde, laudateur comme détracteur, reconnaît à Haneke sa capacité à émouvoir le spectateur, fut-ce, comme l’affirment ses détracteurs, par des procédés dégueulasses de manipulation etc. Or pour ma part, Amour, film censé si j’ai bien compris nous montrer l’amour qui unit deux personnes âgées jusqu’à la tragédie finale, est un échec, voire une arnaque, dans la mesure où le style clinique de Haneke est en totale antinomie avec son sujet. Une mise en scène aussi glaciale, aussi délibérément dévitalisée, des cadres aussi statiques empêchent pour ma part toute forme de lâcher-prise et donc de fascination. Impossible de ne pas voir l’emprise du dispositif dans la façon dont est mise en scène le premier entretien entre Huppert et Trintignant. Cette distance de la caméra et ce statisme TOTAL de l’image. Cette totale absence de naturel donc d’humanité. Pareil pour les coupures du montage brutales et arbitraires. C’est de la mesquinerie de démiurge selon moi parfaitement contre-productive.
L’amour de Trintignant pour sa femme est dit mais n’est pour ainsi dire jamais montré par des élans, des mouvements inattendus. Il y a zéro geste de tendresse dans leur couple. Zéro baiser je crois. Et qu’on ne me parle de pas de pudeur de part d’Haneke… A part peut-être cette scène vers la fin où Riva met la main sur son mari après qu’ils aient évoqué leur premier rapport. Pour ce coup, c’est une jolie scène, et je ne vois pas du tout ce qu’elle a d’abject, fus-je un « ravi de la crèche ».
Le lien affectif s’exprime ici essentiellement sous une forme hystérique (Huppert, mauvaise comme tout mais c’est pas de sa faute, faut voir le rôle et les répliques qu’elle se coltine) et c’est dire la valeur qu’Hanake lui accorde. C’est là que pour moi il se gourre complètement. On peut pas filmer une histoire comme ça comme un entomologiste.
Je passe sur le reste parce que (les dialogues exécrables, le jeu à côté de la plaque de Riva, les attrapes-bourgeois couillons du style les plans sur les tableaux) pour moi l’essentiel est là.

Anonyme a dit…

fussé-je, christophe.

Billy Bitzer a dit…

(sans volonté de polémiquer, Buster, ni de mettre en cause vos préférences, une réaction tout de même à votre rapide aparté entre parenthèses parce qu'il peut laisser un peu perplexe) La télé ne passe pas souvent les films documentaires de Robert Flaherty, de Johan van der Keuken, de Frederick Wiseman, de Robert Kramer, de Jean Rouch, de Sergueï Loznitsa, de Pierre Perrault, etc. Si l'on n'aime pas les documentaires, peut-on pour autant se passer de la vision de "Louisiana Story" ou de "Man of Aran" ? Ou les range-t-on parmi les fictions ? À moins qu'il n'y ait par exemple documentaire (passé ?) et documentaire (contemporain ? tourné en vidéo ?).
(à part ce point de détail, d'accord avec vous sur Haneke)

Buster a dit…

Christophe > C’est vrai qu’Haneke est un peu prisonnier de son système dans la mesure où chez lui c’est toujours le même dispositif quelque soit le thème abordé, il y a quelque chose à la fois d’implacable et de complètement plaqué. On ne peut plus voir ses films de façon innocente, on y va bardé de défiance, de soupçon, sinon de résistance, ce qui fausse peut-être, en partie du moins, leur réception. Amour est en effet d’une froideur effrayante... on parle de misanthropie chez Haneke, mais ici ça frise la sociopathie tant le film semble totalement dépourvu d’affects… Que Haneke refuse tout sentimentalisme, pourquoi pas, on peut très bien traiter un tel sujet sans verser dans le pathos, le problème c’est qu’il ne se contente pas de le refuser, il veut surtout montrer à quel point il a le pathos en horreur. Il est clair que l’histoire d’amour entre Riva et Trintignant ne l’intéresse pas du tout, ce qu’il veut c’est faire rendre gorge au sentimentalisme à partir de thèmes justement hypersensibles comme l’amour, la vieillesse, la mort. Pour moi la manipulation se situe à ce niveau… Vous pointez à juste titre le fossé qui existe entre la force du sujet et la froideur de son traitement. Or tout ça c’est bien pour provoquer la réaction du spectateur… Sans faire de la psychologie de comptoir, on peut imaginer trois réactions possibles 1) un surcroît d’empathie envers les personnages pour justement combler le fossé, ressenti comme insupportable; 2) un rejet massif devant de tels procédés; 3) une forme d’indifférence, du fait même de la fausseté de l’artifice, empêchant d’accrocher au film… C’est pourquoi aussi je trouve la distanciation chez Haneke totalement bidon, en tous les cas elle n’a rien de brechtienne, puisqu’elle ne provoque aucun réel questionnement chez le spectateur, juste des réactions à vif, ou à défaut, comme chez vous, une mise à l’écart.

Billy > Désolé si j’ai vexé par ma remarque les amateurs de documentaires. Bien sûr que j’apprécie tous les grands documentaristes que vous citez, mais à travers eux c'est surtout la part foncièrement poétique du documentaire que j’aime (je vais au plus vite)... Le Herzog est peut-être très bien, mais son sujet ne me tente pas beaucoup (en plus il ne passe que dans une seule salle à Paris), et comme lui, en revanche, il sera sûrement diffusé à la télé, je le verrai à cette occasion :-)

Christophe a dit…

Buster> il est évident que Haneke n'est pas brechtien vu que son cinéma est complètement dépolitisé.

Anonyme> merci (j'étais pas très sûr de moi en plus).

Charlotte Garson a dit…

Comment oser critiquer Amour ? Le film s’avance armé non seulement de sa Palme d’or, la deuxième de son réalisateur, mais aussi de sa participation tranchée à un débat de société qui, notre longévité augmentant, ne fera que croître : l’euthanasie. Ajoutons la touche personnelle que le cinéaste, recevant son prix, a tenu à apporter en faisant allusion sur la scène du Palais des festivals de Cannes à une promesse réciproque faite à son épouse quant à leur fin de vie, et voici un film dont le maître-mot – dignité – fait l’unanimité critique.
On a ainsi pu lire dans Libération que « Qui ne versera pas une larme à la vision d’Amour peut être raisonnablement traité de con » (Gérard Lefort). Après deux décennies de controverses, le réalisateur de Benny’s Video, La Pianiste et Caché se serait donc adouci au point de signer un opus minimaliste au titre non ironique ? Une sorte d’Amour à mort, pour reprendre un titre d’Alain Resnais, célébrant de surcroît un grand couple d’acteurs ? À première vue en effet, Amour se pose en défense et illustration de ce que mourir dans la dignité veut dire. Lorsqu’Anna (Emmanuelle Riva), pianiste et mélomane comme son mari Georges (Jean-Louis Trintignant), montre les premiers signes d’une attaque cérébrale qui ira jusqu’à la paralyser, Georges écarte tout acharnement thérapeutique. Bientôt il juge même inopportunes les visites de sa fille (Isabelle Huppert) car Anne « ne veut pas qu’on la voie dans cet état ». Il a commencé son deuil, une mise au tombeau annoncée dès la séquence d’ouverture du film, bond en avant dans le récit : les pompiers forcent la porte d’un appartement où ils découvrent le cadavre d’Anne entouré de fleurs. Ici, nul suspense, on sait bien qu’il ne s’agit ni d’un acte de folie du mari ni d’un suicide grandiose mais – bon titre ne saurait mentir – d’un geste d’amour.
Derrière cette mise en scène de gisant composée par Georges se devine hélas la main lourde du cinéaste autrichien. Tout au long du film, sa rigueur formelle appuyée (plans-séquences, cadrages frontaux, diction ultra-nette, piqué extrême de l’image) amène le spectateur à guetter avec angoisse ce qui rompra cette mécanique de précision : thé qu’Anne verse à côté de la tasse, porte forcée au retour d’un concert… Ces perturbations sont autant de petites et grandes violences faites au spectateur, avec le sadisme que l’on a toujours connu à Haneke. Sadisme envers les personnages : Georges s’entend dire par sa fille qu’elle écoutait enfant ses parents faire l’amour ; dans ce milieu feutré, la confidence crue semble de pure convenance scénaristique, placée là pour préparer d’autres violences. Même chose lorsque Georges tente de faire sortir un pigeon entré par la fenêtre – symbole chrétien, métaphore de l’animus d’une mourante qui ne meurt pas ou combat trivial du quotidien parisien ? En tout cas, le sadisme n’épargne pas l’acteur, Trintignant semblant physiquement affecté par les contorsions imposées à son personnage. Le malaise programmé culmine dans la scène de l’euthanasie, dont la violence semble si calculée pour créer la surprise qu’elle sent l’effet de manches cinématographique. Dans un scénario fondé sur le plaisir d’écoute de la conversation délicieuse d’un couple cultivé et aimant, et sur la souffrance de voir cette conversation interrompue, il n’est pas anodin que la mise à mort survienne au milieu d’une phrase. Et si cette substitution brutale du geste à la parole n’était qu’une façon de prendre littéralement à la gorge le spectateur, de rendre impossible toute distance critique ? Le cocktail hanekien de froideur et d’émotion fonctionne, marque de son indéniable virtuosité. Mais on est en droit de ne pas trouver si digne que cela cette victoire par étouffement conjoint du personnage et du spectateur.

Buster a dit…

Chouette, chouette, chère Charlotte… :-)