vendredi 19 octobre 2012

Lifeguard

On connaît la méthode HSS. Une note de départ et des scènes qui vont se greffer au fil du tournage. Une construction chaotique, fondée sur l’intuition, et des petits blocs qu’il faut ensuite harmoniser. Des blocs de vie: manger, boire, faire l’amour, raconter des histoires... Et recommencer. Le cinéma de Hong Sang-soo est un langage à lui tout seul. Il y a eu le Mizo, un art de la modulation. Il y a eu le Ozu, un art du plein (et non du vide, merci Hasumi). Il y a aujourd’hui le Hong, un art de... de quoi, au juste?
Soit In another country, le dernier HSS. Dans un autre pays. Huppert chez Hong, billet retour d'un précédent voyage: Hong chez Rohmer (Night and day). Si Huppert se révèle soluble dans le cinéma de Hong Sang-soo, c’est qu’elle y est parfaitement à l’aise, manifestation non pas de son talent (elle minaude un max) mais du caractère étonnament digeste du cinéma de Hong, qui permet d’intégrer un élément étranger, de l’assimiler à travers trois petits récits, comme autant de variations sur un même thème - la rencontre amoureuse et donc impossible entre une Française et un jeune lifeguard coréen - pour finalement le restituer, apparemment intact mais en fait profondément remanié, de l'intérieur, car nourri d'une expérience qu'on pourrait qualifier de méta-pata-physique (via un soupirant prisonnier de sa femme enceinte, un amant trop vieux et un moine bouddhiste attaché à son stylo Mont Blanc), de sorte qu'à la fin, si on sait qu'il s'est passé quelque chose, plein de petites choses même, à la fois identiques et différentes, sérieuses et ridicules, on ne sait pas quoi exactement.
Mais est-ce bien sûr? Pour qu'une telle structure, lâche, digressive et répétitive, résiste à l'effilochage narratif qui menace tout film de HSS, il faut une base solide sur laquelle elle puisse s'appuyer. Une base qui se construit en même temps que le film, de manière invisible mais bien réelle, conférant à l'ensemble cet équilibre faussement fragile qui caractérise le cinéma de Hong. Si le lieu et la météo (ici une station balnéaire, un temps maussade) servent toujours chez lui de points de départ pour lancer le récit, si l'alcool (ici le sojuy coule toujours à flots pour griser le récit, si les situations narratives, enrichies de leurs rimes visuelles (ici la figure "dragueuse" du maître nageur, avec le phare comme image du désir, la ligne de crawl et la petite tente de camping comme motifs de séduction...), se démultiplient à l'envi, pour diffracter le récit, on devine derrière tout ça, et dans ce film plus encore que dans les précédents, l'image secrète qui alimente le récit. Récit non pas en creux, ni même en pointillé, mais saisi dans l'instant, et donc obligé, du fait même de cette instantanéité, de se répéter (en variant les points de vue) pour faire surgir quelque vérité.
Et quelle vérité se révèle dans In another country que Hong Sang-soo ne connaissait pas encore au début de son film et qu'il a entrevue petit à petit, à mesure que le film se faisait? Il ne s'agit que d'une intuition, bien sûr, mais ce qu'on découvre ici, une fois rassemblées les trois parties du film - où se mêlent rêve, désir et dépression -, à travers le personnage d'Isabelle Huppert, actrice chabrolienne s'il en est, c'est que Hong Sang-soo nous a tout simplement livré sa Madame Bovary.



La bande-annonce du film.

PS. A lire évidemment l'excellent dossier Hong Sang-soo paru dans les Cahiers.

11 commentaires:

Anonyme a dit…

Pas idiot la piste Madame Bovary, il aurait fallu la creuser.

Buster a dit…

Oui mais c’est un billet pas une thèse. Les commentaires sont justement là pour ça, aider à aller plus loin... En tous les cas l’hypothèse d’une version "hongienne" de Madame Bovary, c’est ce qui m’est apparu subitement à la fin du film, beaucoup d’éléments m’y ont fait pensé: Isabelle Huppert qui a incarné le personnage chez Chabrol, la femme délaissée, les amants, l’ennui, l’idée du suicide...

Lucie a dit…

Madame Bovary, je n'y aurais jamais pensé. Il n'y a que vous Buster pour aller chercher des trucs pareils ! :)
A part ça, j'aime beaucoup le film, mais pas autant que The Day He Arrives.

Buster a dit…

Je suis d'accord, c'est peut-être le plus "équilibré" des films de HSS mais je préfère aussi The day he arrives et bien sûr Hahaha (pour ne parler que des derniers).

un lecteur a dit…

"l'excellent dossier Hong Sang-soo paru dans les Cahiers" : n'exagérons rien, quand même.

Buster a dit…

J'exagère toujours un peu, dans les louanges comme dans les critiques (histoire de se faire entendre).
Cela dit le dossier est vraiment très bien (comparé à celui sur Haneke dans Positif).

Romuald a dit…

Hello Buster, pour appuyer votre théorie « bovaryste »,on pourrait ajouter que le lifeguard répète trois fois à la femme « I protect you », il est donc à la fois sauveteur et protecteur, ce qui évoque une autre madame Bovary, celle de Sokourov « Sauve et protège ». Hong Sang-Soo y a-t-il pensé ?

Buster a dit…

Inconsciemment peut-être, en tous les cas c’est bien vu...
Sinon, on est bien d’accord, quand je parle de Madame Bovary, c’est juste au niveau de la trame, parce que chez HSS c’est quand même plus guilleret!

Anonyme a dit…

Pardon , Buster, le bovarysme, d'accord ... mais ne pourrait-on pas tout aussi bien faire le rapprochement avec le poème de Verlaine?

Vous savez :

"Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend."

Anthony Prunaud.

PB a dit…

Le film s'éclaire sous un jour tout différent depuis que vous m'avez fait penser à Mme Bovary. Merci.

Buster a dit…

Anthony > Hé hé... après Aragon - la Femme est l'avenir de l'homme - pourquoi pas Verlaine? C'est la part mélancolique du film.

Sinon merci à vous PB.