dimanche 16 septembre 2012

Wrong (2)

Si c'est Wrong c'est pas carré.

A la toute fin du film (c’est-à-dire après le générique), telle une postface, on voit maître Chang installé dans sa piscine, devant une machine à écrire, comme si c’était lui qui venait de nous raconter l’histoire. Normal, l’histoire il en est le concepteur: enlever momentanément un animal de compagnie, renforcer, par le manque ainsi créé, l’amour que lui porte son maître, puis assister aux retrouvailles en espérant que l’émotion soit la plus intense possible. Jouissance perverse. De son côté, Dolph, le héros, outre la douleur de la perte, doit aussi affronter les assauts du normatif: la femme et son désir de foyer, les collègues de bureau refusant qu’il fasse semblant de travailler, etc. Portrait d’une certaine Amérique? Je ne crois pas. Si l’horizon du cinéma de Dupieux est américain cela ne veut pas dire qu’il nous offre là une image, même démythifiée, de l’Amérique. C’est que l’Amérique a plutôt valeur d’universalité. C’est à la fois le centre et l’ailleurs. Dolph est de nulle part. Sa souffrance est la nôtre et en même temps il représente ce dont on ne veut pas souffrir, ce qui est tabou. Ce tabou, on peut lui donner le nom qu’on veut, je l’ai appelé pédérastie, peu importe, on peut dire aussi folie, en tous les cas c’est ce qui exclut. Wrong est entièrement gouverné par ce principe d’exclusion, qui fait que le personnage ne peut trouver sa place, non seulement au travail mais également chez lui. Ce qui le fait tenir c’est d’avoir pu élire un objet d’amour, quitte à en devenir prisonnier. Si l’homme aime son chien, cela ne veut pas dire qu’il aime tous les chiens, de la même manière que s’il aime un enfant, cela ne veut pas dire qu'il aime tous les enfants (il s’agirait dès lors moins de pédérastie que d’attachement pédéraste). La force du film vient de cette adéquation entre exclusion (au monde) et fixation (sur un objet), sans qu'on sache laquelle est cause de l'autre, comme un grand bain dans le réel.

40 commentaires:

Anonyme a dit…

Vous avez l'air à l'aise avec le film, moi j'ai strictement rien compris.

Buster a dit…

Pourtant c’est simple: Wrong car Why... comme dirait Jérôme M. :-)

Mademoiselle Chang a dit…

Ah bon, on lui a volé son chien à Wong Kar Wai?

§ a dit…

Wrong est un film assez ruizien dans sa façon de jouer sur le langage et sur les paradoxes. C'est très intelligent et drôle.
J'y ai aussi vu à certain moment une réjouissante moquerie de l'esbroufe lynchienne (les rendez-vous mystérieux dans un lieu mystérieux avec un personnage mystérieux...).

Sinon, si vous voulez lire une critique merdique, un cas d'école :
http://www.critikat.com/Wrong.html?var_recherche=wrong

Buster a dit…

C’est vrai, beaucoup évoque Lynch à propos de Dupieux (la scène dont vous parlez a un petit côté Twin peaks), mais il en est surtout le "miroir inversé". Il y a une trentaine d’années Lynch avait créé un comic strip intitulé The angriest dog in the world, Wrong se serait plutôt The softest dog in the world. Dupieux travaille le soft, créant une atmosphère mystérieusement ouatée qui enveloppe et finit par noyer le dispositif de départ, c’est pour cela que je parle de grand bain, comme si le film était vu à travers un voile, voilant ainsi l’intime, pour ma part je trouve ça très beau.

> Mademoiselle Chang :-D

Anonyme a dit…

Dupieux à côté de Lynch c'est tout petit, c'est peanuts. Wrong n'est pas un mauvais film mais ça ne tient pas sur la durée, il manque de coffre au niveau du récit.

Buster a dit…

Peanuts? vous voulez dire Snoopy? :-) Oui bon, Lynch c’est juste une référence... mais puisque vous parlez de récit, disons que chez Lynch c’est plus retors, il y a quelque chose d'inextricable qu’il ne sert à rien de vouloir démêler, le sens y est définitivement perdu. Chez Dupieux c’est moins tordu, c’est simplement un monde incohérent, comme dans le burlesque: sens dessus dessous.

§ a dit…

Lynch est surestimé (beaucoup de poudre aux yeux) et Dupieux sous-estimé (parce que faussement potache). Mais je ne veux pas lancer ce débat, il y a tellement d'adeptes du "maître"... En tous cas, je trouve que Wrong parvient très bien à tenir sur la durée, justement parce que ce n'est pas un monde incohérent, comme vous dites cher Buster, mais un monde qui a sa propre cohérence. C'est en fait un film très logique où tout s'enchaîne assez naturellement.

Buster a dit…

Vous avez raison cher §, mais comme vous le dites très bien c’est une cohérence interne, vu de l’extérieur ça paraît moins cohérent (incohérent est peut-être trop fort, je l’entends au sens de discordant, dont on ne perçoit pas clairement la logique), comme dans le burlesque. Voir la séquence absolument géniale sur le logo de la boîte de pizza. Les questions que se pose le personnage sont d’une logique implacable, ce qui l’amène à la conclusion qu’un lièvre sur une moto pour signifier que la livraison est rapide c’est redondant puisque la moto allant plus vite que le lièvre, peu importe qui est dessus... Cohérent tout ça, mais vu de l’extérieur on prendra pour une forme d’incohérence (au niveau non plus du raisonnement mais du comportement) le fait de s’attarder si longtemps sur un détail somme toute sans importance pour au final ne rien commander.
Bon je parle du monde tel qu'il nous est présenté, le film, lui, est parfaitement cohérent.

Griffe a dit…

Pas entièrement d'accord avec vous, Buster, quand vous écrivez que chez Lynch "il y a quelque chose d'inextricable qu’il ne sert à rien de vouloir démêler, le sens y est définitivement perdu." C'est vrai pour Eraserhead et sans doute pour Lost Highway (titre programmatique) et pour son dernier (qui, plus qu'inextricable, me paraît complètement idiot et gratuit), mais pas pour Mulholland Drive, dont je m'étonne encore que l'évidence et la rigueur de sa logique faustienne aient frappé si peu de monde.

Buster a dit…

La logique faustienne de Mulholland, bien qu’évidente, ne m’avait pas frappé moi non plus. Mais est-ce vraiment le sens du film ou une interprétation parmi d’autres, si nombreuses d’ailleurs qu’elles témoignent indirectement de cette impossibilité à accéder au sens de l’oeuvre.

Griffe a dit…

Disons que je n'ai rencontré aucune interprétation satisfaisante à part celle-là. Les autres interprétations font d'une partie ou d'une autre de Mulholland Drive un rêve, alors que cette logique faustienne ne rejette rien du film dans l'obscurité d'un délire ou d'un cauchemar, le moindre détail s'y rapporte. Plus j'en parlais à des amis et plus ceux-là même qui avaient leur interprétation découvraient, en se souvenant du film, d'éléments qui penchaient en faveur d'une histoire méphistophélique de substitution d'identité. Que Lynch ait voulu, avant de saborder sa carrière comme on sait, présenter Hollywood comme un nid de démons qui décident du sort des actrices et des films en dit long sur son amertume... (A l'époque sortait aussi Sauvage innocence de Garrel, qui adopte en gros le même point de vue sur le cinéma.)

Buster a dit…

Eh bien, merci… je n’ai plus suffisamment en tête le film pour juger du bien-fondé d’une telle interprétation, mais ça me donne envie de le revoir.

§ a dit…

Ce n'est pas très loin de ce que dit Hervé Aubron dans son livre sur Mulholland Drive : une transmigration d'âmes, une circulation d'images, plutôt qu'une plate opposition rêve/réalité.

Buster a dit…

Ah oui? Métempsychose + ruban de Möbius = Mulholland Drive.

Anonyme a dit…

un palmier qui se transforme en sapin du jour au lendemain c'est vachement cohérent

Anonyme a dit…

J'aime les films limpides pas ceux qu'il faut interpréter, ou pour lesquels une interprétation serait limpide.

§ a dit…

Anonyme de 11h13, l'histoire du palmier qui devient sapin est effectivement l'un des éléments totalement arbitraires du scénario. Mais n'oubliez pas, et c'est important, que nous n'avons jamais vu le palmier en question. Outre le fait que ça autorise des explications rationnelles (ce palmier n'a jamais existé, ou ce pourrait être le jardinier qui a fait le remplacement, ou quelqu'un qui sauve les palmiers comme d'autres sauvent les chiens...), c'est une belle façon de jouer avec la croyance du spectateur. La preuve : on vous montre un sapin en vous disant qu'avant c'était un palmier et vous y croyez au point d'y voir une incohérence...

Buster a dit…

En plus il semble y avoir un jeu de mots entre palm tree et pine tree, palmy = heureux, pine = dépérir, on peut penser que la transformation du palmier en sapin représente le moment où le chien a été enlevé, soit le passage chez Dolph du sentiment de bonheur à celui d’abattement (quand je vous dis que c’est poétique!)

Anonyme a dit…

ça devient n'importe quoi vos jeux de mots, buster. Et bientôt nous lirons vos critiques dans le marc de votre café?

Buster a dit…

OK c’était un peu far-fetched, je vous en propose un autre mais qui tourne autour de la même idée: palm = Paul, pine = Pain, le palmier renvoie au toutou, le sapin à la douleur que provoque sa disparition, c’est mieux comme ça?

§ a dit…

Buster, c'est drôle comme ceux qui ne veulent pas jouer à votre jeu lacano-biettien prennent la peine de vous le dire ! L'anonyme de 00:10 me rappelle le flic de Wrong, le personnage qui refuse d'entrer dans le mouvement du film au nom de son pouvoir arbitraire. L'important pour lui n'est pas de refuser l'autre mais d'arriver à le lui dire en face !

§ a dit…

Palm et pine = paume et pine = masturbation. C'était pourtant limpide !

Buster a dit…

Bon alors c'est dit!

Moi je voulais pas de peur que les détracteurs du film me lancent en retour que Wrong c'est de la branlette! :-D

§ a dit…

D'accord, arrêtons-nous là... Mais c'est dommage, nous aurions pu essayer de comprendre pourquoi au grand pine se substitue un petit pine...

Buster a dit…

Un petit pine ou un petit palm?

§ a dit…

Ah, oui, vous avez raison... C'est donc plutôt le surgissement inopiné d'un pine... entre deux palm...

Buster a dit…

hé hé... masturbation, érection... avant la castration?

inversion - originale a dit…

Hum, continuons, continuons...

Que trouve-t-on d'autre alors dans le "Petit Rubber" illustré ?

Mmh, voyons, voyons...

Kidnapping... dognapping...

Non : (A)Dolph est victime d'un... PET-napping !!!-DDD Euh, et c'est la raison pour laquelle le film a été tourné en langue anglaise... Je-ne-vois-pas-d'autre-explication-à-cela !-D

La piste "pédéraste" (et masturbatoire) est intéressante - surtout si on cherche à quoi peut rimer la séquence de l'analyse vidéo dans le bureau du détective (ahum !?-D

Mgr 23 a dit…

oh la la, ça commence à déraper ici, attention Buster !

Buster a dit…

Désolé Excellence, mais c’est la faute à §, c’est lui qui a commencé, et je crains que l’arrivée de Ahum n’arrange pas les choses :-)

Pet-napping! :-D

Pédéraste et masturbatoire, donc film de palmiped!

Cardinal Barbarin a dit…

Ce blog est une honte, bientôt on y fera l'apologie de l'inceste !

Eric Judor a dit…

Hein? Paul était le fils de Dolph ? Je savais pas.

Ramzy Bédia a dit…

Moi je savais. C'est pour ça que j'ai pas voulu jouer dans le film

Jean Douché a dit…

Et dog c'est bien sûr god.

Eric et Ramzy a dit…

Bon allez-y pour les interprétations d'oesophage !
http://www.youtube.com/watch?v=ZYqNBE7Pjp4

Buster a dit…

Jean Douché: dog, god... En attendant Dogot, évidemment
Eric et Ramzy, vous avez fait mieux encore avec le mot contrepèterie - à la fin on entend Eric dire "contre palm tree" :-D

Lucie a dit…

Palm tree a peut-être à voir aussi avec le groupe Tahiti Boy & The Palmtree Family. Qu'en pensez-vous cher Buster ?

Buster a dit…

Oui, sûrement, il doit y avoir un clin d’oeil:

Bon alors, pour vous Lucie:
Resolution (Tahiti Boy & The Palmtree Family)

Pour §: Penis elbow (Irina Palm)

Et pour moi: Wrong cops

Lucie a dit…

Merci Buster, j'aime bien la musique.