dimanche 9 septembre 2012

Choses vues

La règle de trois.

A perdre la raison de Joachim Lafosse. Dur... "à perdre la raison", c’est ce que je me dis à propos de ceux qui ont aimé le film, trop submergés je suppose par l’émotion - je les imagine très bien s’effondrant en larmes en même temps que l’héroïne au volant de sa voiture pendant que Julien Clerc nous bêle "Femmes je vous aime" - pour conserver un peu de sens critique. Au départ, un sujet fort comme on dit (et pour cause, un quadruple infanticide!) mais que Lafosse, pas sceptique du tout (hum... pardon) sur ses talents de metteur en scène, se fait fort, lui, de traiter avec la plus extrême finesse. A l’arrivée, un film totalement insignifiant, pour ne pas dire inepte, tant Lafosse se révèle incapable de transcender son sujet, la faute, entre autres, à une conception pour le moins rudimentaire de l’ellipse et du hors-champ. Le film est constamment le cul entre deux chaises, entre le désir du réalisateur de transformer son récit en tragédie et la faiblesse de sa mise en scène (ah l'horrible caméra portée dont on recourt aujourd'hui ad nauseam), aussi excitante que celle d'un étudiant en première année de cinéma (deuxième année, si on veut).
Ne pas vouloir donner de sens à un geste par définition insensé, c'est très bien, encore faut-il arriver à nous le faire pressentir ce geste, et autrement que par des éléments purement biographiques (la présence pathologique, étouffante, du pseudo-beau-père adoptif) ou socioculturels (le rôle de la femme dans la culture arabe), qui pour le coup deviennent lourdement signifiants. Las, c'est filmé si platement (expliquant sans doute que Lafosse ait réduit le nombre de grossesses de l'héroïne à quatre - en réalité il y en a eu cinq - de peur que le spectateur ne s'endorme en cours de route), si platement donc que la seule chose qu'on se dit pendant tout le film au sujet de cette pauvre Emilie Dequenne c'est: "quelle vie de merde!"
Car tout le problème est là. Limiter la psychose du personnage à son incompréhensible passivité n'est tenable qu'à partir du moment où le film épouse son point de vue. Or non seulement Lafosse ne choisit pas cette option, mais en privilégiant la relation triangulaire Rahim-Arestrup-Dequenne tout en reconstituant le couple du Prophète - grosse erreur de casting qui d'entrée pipe les dés -, il exclut automatiquement Dequenne, selon le principe bien connu qu'une relation à trois se fait toujours au détriment d'un des tiers. Bref, il rejette à l'arrière-plan le personnage féminin, ce que d'aucuns prendront comme la manifestation même de sa passivité, alors que par ce mouvement, vu de l'extérieur et non pas vécu de l'intérieur, le film ne fait rien d'autre finalement que ce que fait la société en général: ostraciser le monstre. Lafosse dit ne pas vouloir juger, sa mise en scène, elle, fait exactement le contraire.

9 commentaires:

Lucie a dit…

Coucou me revoilou !
Entièrement d’accord, j’applaudis des deux mains, et avec les pieds si je pouvais, ce film est atroce. Dommage pour Emilie Dequenne qui est une grande actrice.

Buster a dit…

Salut Lulu, content de vous retrouver!

Lucie a dit…

Oh non, pas Lulu, on dirait mon grand frère ;)

Buster a dit…

Vous avez raison, Lucie c'est plus joli ;-)

la raison - qui brûle ?-D a dit…

Là, d'un point de vue "sociologique" (culturel), on gagnera plus en se penchant sur l'exosquelette (valzeurien) qu'à regarder ce film, assez improbable ?-D

Velléitaire... Ha ! Drôle de neutralité, que le "refus de juger" du jeune réalisateur, qui se traduit par une (quasi) absence de point de vue ?!!

Alors, peut-être un des meilleurs... mauvais exemples de "docu-drame", qu'on ait pu voir au cinéma jusqu'à présent ?-D

Buster a dit…

Velléitaire, c'est exactement ça... j'avais d'ailleurs utilisé le mot dans un passage que j'ai supprimé (le texte était beaucoup trop long par rapport au peu d'intérêt éprouvé pour le film, mais un film dont je voulais quand même parler puisque c'est le grand film de la rentrée pour... Positif!)

Sinon prochaines "choses vues": Cherchez Hortense (pas mal), Wrong (très bien)...

Anonyme a dit…

"A perdre la raison" c'est mieux que "Moonrise Kingdom" !

Christophe a dit…

Un bien sale film. Selon moi, c'est encore pire que ce que vous en dites ici. Je n'arrive même pas à développer. En rogne contre Lafosse, d'autant plus que j'avais bien aimé quelques aspects de ses deux premiers longs. Cordialement.

Buster a dit…

C’est vrai qu’on pouvait attaquer le film sur plein d’autres points, mais je ne voulais ni m’étendre ni me limiter à une réaction de colère, d’où peut-être le ton mesuré de mon billet. "A perdre la raison" est un mauvais film, déjà parce qu’il est inconséquent, Lafosse ne sait pas exactement où il va... il ne veut pas tomber dans le trash, pas faire du Haneke non plus, il a choisi un sujet casse-gueule, et pour éviter de se casser la gueule, eh bien il passe à côté de son sujet... Ce qu’il raconte ce n’est pas l’histoire d’un infanticide mais simplement le dysfonctionnement d’une famille, du coup l’épilogue (l’infanticide) vient là comme un cheveu sur la soupe.