mardi 14 août 2012

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Sono à fond.

Vu Guilty of romance de Sion Sono. Une réelle expérience. D’abord parce que c’est le premier film de Sono que je vois. Ensuite parce que je ne connais pas grand-chose de ce courant du cinéma japonais qui mêle manga et roman porno des années 70 et dont Sono serait aujourd’hui le meilleur représentant. Donc j’ai vu... Et alors? Je ne sais trop quoi penser. Sion mélange les genres - le film apparaît comme une sorte de thriller érotico-gore - avec une extrême brutalité, ce qui fait passer le spectateur par tous les états. Une entrée en matière assez belle (des cadavres mutilés et recomposés avec des mannequins) mais aussi parfaitement écœurante (ça grouille de vers), soit le programme même du film. Beauté du premier chapitre, très bunuélien, sur l’aliénation du désir féminin et sa libération progressive, via la commercialisation du corps. Premier chapitre d’autant plus réussi que l’humour y est présent (cf. la vente des saucisses, de plus en plus grosses à mesure que l’héroïne s’épanouit sexuellement). Qui dit Buñuel dit Sade, qui dit Sade dit Bataille, et c’est là que ça déraille. L’humour devient plus grinçant, le temps de faire exploser quelques ballons remplis de peinture rose, puis disparaît complètement. Changement de décor. Adieu les surfaces aseptisées de la réalité japonaise, bonjour le réel, celui de la jouissance féminine, mais vue du côté de l’homme, donc forcément faux, une jouissance finalement moins féminine que profondément perverse. Et le film de descendre encore plus bas dans la déchéance et l’abjection, à travers les love hotels de Shibuya, où l’héroïne rencontre son "initiatrice" (prof de littérature le jour, psycho-pute la nuit), avant l’entrée dans le Château (référence à Kafka, mais je cherche toujours le rapport), passage "obligé" (par l’auteur) pour se libérer enfin de la domination masculine. Vraiment? La femme a beau chevaucher son mari à la fin, la position de l’Andromaque reste ici un fantasme éminemment masculin, au même titre que de regarder une femme en train de pisser, image pour le moins dégradante (et que ce soit sous les yeux d’enfants rigolards n’y change rien). Si le point de vue est celui de l’homme et, à travers lui, de la société japonaise, qu’en est-il de celui de l’artiste? Impossible de savoir tant Sono s'ingénie à noyer le poisson en jonglant continuellement entre exacerbation (des formes) et provocation. Il n’y a ici pour la femme que deux issues possibles: accepter d’être un objet de désir, mais alors le faire payer (dans tous les sens du terme), ou bien le refuser et préférer mourir. Alternative terrifiante, d’autant plus difficile à avaler que cette mise en scène tout en excès (excès qui doit peut-être au théâtre japonais, en particulier au kyogen et son côté grotesque, soulignant par contraste la dimension tragique du - soit aussi l’opposition entre ce qu’on aspire à être et ce qu'on doit accepter d'être) se révèle par moments particulièrement indigeste (cf. la résolution lourdement œdipienne de l’énigme policière). Bref, une puissance d’écriture indéniable (rien à voir avec la gratuité d’un Park Chan-wook) mais trop ambiguë en ce qui me concerne, du fait même de ses outrances, pour que j’y adhère totalement.

Allons donc...

Des JO de Londres je retiendrai surtout, côté natation: le finish dévastateur de Yannick Agnel dans le 4x100m nage libre, le départ fulgurant de Florent Manaudou dans le 50m nage libre et, bien sûr, Michael Phelps et sa "mission/moisson (im)possible", même si l’accumulation de médailles (22 dont 18 en or réparties sur trois olympiades), ça finit par lasser; côté athlétisme: le cavalier seul de David Rudisha sur 800m (certainement le plus bel exploit de ces jeux), l’essai victorieux de Renaud Lavillenie à la perche et, bien sûr, Usain Bolt, même si le grand show médiatique qui accompagne chacune de ses courses, ça finit par lasser (sans parler de cette histoire de "légende", franchement ridicule, qui m’a fait penser moins à Jesse Owens ou Carl Lewis qu’à...
Liberty Valance, surtout après le 200m où ni Bolt ni Blake ne semblent être allés au bout de leur effort, comme si un accord secret avait été conclu en haut lieu: retarder l’heure de gloire de Blake pour non seulement permettre à Bolt d’entrer définitivement dans la légende mais, plus encore, pouvoir profiter encore pleinement de sa valeur commerciale - hé hé, moi mauvaise langue?); enfin les sports co, évidemment, avec les Experts, les Braqueuses, les Femmes de Défis... un vrai plaisir, ce qui nous change des footballeurs français (OK pas tous) et leur mentalité de merde.

PS. Je ne parle pas de Teddy Riner, tout simplement parce que sa victoire semblait tellement acquise, ses adversaires tellement sur la défensive, que je n’ai à aucun moment vibré (et puis le judo aujourd’hui, avec son système de pénalités, est devenu très ennuyeux à regarder, il faut bien l’avouer).

13 commentaires:

Chloé a dit…

Bah oui Buster, qu'est-ce qu'il en sait Sono Sion de la jouissance féminine ?

Buster a dit…

:-)

David Douillette a dit…

Euh... les pénalités, ça a toujours existé au judo.

Buster a dit…

C’est vrai, ce que je veux dire c’est qu’autrefois le judo était quand même plus spectaculaire, plus offensif, aujourd’hui on voit des combats où la stratégie semble uniquement consister à être moins pénalisé que l’adversaire, on voit même des combats où l’un des adversaires, en permanence sur la défensive, dans l’attente d’un contre improbable, prend une, deux puis une troisième pénalité et se trouve ainsi déclaré vaincu sans avoir strictement rien tenté. C’est d’un ennui mortel.

Anonyme a dit…

C'est chiant le judo, mais d'après ce que j'ai compris, c'est aussi qu'aucun concurrent n'a pris de risque contre Riner, qui partait archi-favori. Tant mieux pour lui. J'attendais Lemaitre qui apparemment ne sait pas s'alimenter, ne fait pas de musculation. Donc va te faire voir (c'est bien beau, mais sans ses dispositions naturelles, il ne serait rien, donc fais des efforts - sans parler de son entraîneur de 80 ans). Doucouré, quel dommage ces déboires, il est extrèmement sympathique et de toute façon on attendait rien de lui cette année (tout court ?) hélas. J'étais déçu pour le chinois que j'aime beaucoup, mais ça rappelle pourquoi on ne devrait pas s'intéresser au sport: c'est frustrant. Un peu de raison, et j'y suis personnellement.

Anonyme a dit…

Sono Sion?Bof!Revenir sur les films "aimés autrefois"(cf un texte de Serge Daney,établissant une liste
des films qu'il craignait de revoir)
voilà qui serait fécond,comme le montre votre excellente analyse de
Lancelot...

Buster a dit…

Je parlais du judo en général, le cas de Riner est un peu à part tant il domine sa catégorie. Pour Lemaitre c’est dommage parce que la médaille de bronze était vraiment à sa portée. Sans muscu il ne pourra jamais rivaliser avec les meilleurs sur 100m, mais sur 200m la muscu n’est pas aussi indispensable (cf. Allyson Felix chez les filles, quel régal à voir courir, une vraie gazelle, ça nous change des cuisses d’haltérophiles des autres sprinteuses), le problème de Lemaitre c’est la technique. En deux ans, il n’a pas beaucoup progressé à ce niveau, rien que sur le virage il perd 2 à 3/10 par rapport aux autres, avec une bien meilleure technique il pourrait courir en 19''5/19''6.

Le Lancelot de Bresson est certainement le film que j’appréhendais le plus de revoir. Maintenant découvrir pour la première fois un cinéaste est toujours intéressant même si, dans le cas de Sono Sion et pour paraphraser Daney justement, l’exercice n’a pas été aussi profitable que ça.

Murielle Joudet a dit…

L'aviron, c'était bien aussi.

Buster a dit…

Ah ça j'ai pas vu, mais c'est vrai que c'est beau l'aviron... (surtout sans les Anglais, hé hé)

Anonyme a dit…

Moi j'ai la conviction qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait un rapport pour faire une référence au risque de passer pour pédant. Il y a un côté "je fais feu de tout bois" (par malheur, l'expression vient d'être empruntée servir de titre à un film), et même syncrétique, n'hésiterai-je pas à dire, qui est pour beaucoup dans ce que vous appelez la puissance d'écriture. Ajoutons à cela un côté "je fais fi du mauvais goût", et c'est très stimulant, même si je crois qu'on a tendance à faire trop sur Sono pour le moment. Une femme qui urine ? Plus qu'un fantasme masculin (à vrai dire, vous devez le savoir mieux que moi), peut-être une nouvelle référence à Bataille. Ensuite la dernière question qu'il s'agit de se poser, c'est est-ce que ce n'est pas le principe même de ce genre de film de refuser au spectateur une adhésion entière, ce qui rendrait son cinéma un peu plus aimable. Car il est un peu fatigant Sion Sono, parfois.

Anonyme a dit…

je fais fi du bon goût - pardon.

Anonyme a dit…

Au contraire de Chronicart qui voit dans l'utilisation de la musique une sorte de Reddition à la Culture, je crois que tout snobinard s'accordera à dire que l'usage que fait de la musique et de ses références est de mauvais goût, ou pas justifié, comme vous le suggérez. C'est rafraîchissant.

Buster a dit…

C’est sûr que Sion ne caresse pas le spectateur dans le sens du poil et d’ailleurs c’est pas ce qu’on lui demande. Après, faut voir... cette façon de déranger le spectateur en le provocant, ce côté activiste, c’est vraiment pas ma tasse de thé (ou de saké), c’est pourquoi, contrairement à beaucoup, je préfère la première partie, très classique, du film. L’idée d’une pente que suivrait l’héroïne jusqu’au plus bas de la déchéance ne me gêne pas en soi, le problème est qu’à un moment donné, quand le fond est atteint, Sion s’y complait un peu trop, il se met alors à racler le fond et là le film devient très déplaisant.