vendredi 3 août 2012

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Lancelot du lac de Bresson. Vu il y a longtemps, très longtemps, jamais revu depuis (jusqu'à aujourd'hui) de peur d’abîmer le souvenir si intense que j’en avais gardé. Le revoir vingt-cinq après n’était donc pas sans appréhension. Et alors? L’émotion n’est plus la même, forcément, et pourtant... Dieu que c'est beau (d’une beauté fracassante, ça va sans dire). Le film est vraiment unique, non seulement par rapport à ce que Bresson appelait de manière condescendante le cinéma, mais aussi par rapport au reste de son œuvre. Beaucoup de ses admirateurs ont été décontenancés par le film, certains lui reprochant de théoriser son art là où il faut plutôt voir une forme de jusqu’au-boutisme, la volonté chez Bresson non pas d'imposer ses idées mais d'aller le plus loin possible dans ce qu’il estime être la vraie voie du cinéma. Jamais peut-être, avec ce film, il ne s’était approché aussi près de ce qu’il a toujours recherché (son Graal à lui), le cinéma le plus épuré qui soit, réduit à des signes, des sons, une sorte d’absolu du cinéma, c’en est presque terrifiant. Film obsessionnel, d’une maniaquerie totale, mais aussi d’une simplicité confondante (on peut voir Lancelot du lac comme le passage du symbole - exemplairement présent dans le monde médiéval - au signe).
"Celui dont on entend les pas avant de le voir, il mourra dans l’année... Même si c’est les pas de son cheval..." Le fait est: le son précède souvent l'image dans Lancelot du lac, film monté à l'oreille, rythmé par les mêmes bruits (chevaux, armures, loquets, joutes...), s'imbriquant dans tout un système d'échos et de résonances, en accord avec les cadrages en plans rapprochés, typiquement bressoniens - ici, entre autres, les jambes des chevaliers et de leur monture -, fragmentant la réalité, à l'image du tournoi, pour mieux faire surgir le réel. Et quel réel! Un monde en train de disparaître, ce que semble pressentir le cheval (œil effaré, hennissement) bien plus que son maître. La fin est inscrite dès l'ouverture, une des plus sidérantes jamais vues, évoquant davantage les ravages d’une guerre sainte - un chevalier en armure qu'on décapite, du sang qui jaillit, des corps qui brûlent... - que les errements d'une quête mystique. Violence d'un monde que Bresson exprime dans toute sa matérialité, au fin fond d'une forêt ou dans les lices d'un château... Quelques hommes survivent encore mais plus pour longtemps. La suite est comme un baroud d'honneur - le tournoi remporté par Lancelot, la fuite de Lancelot et Guenièvre - avant le finale, qui vient donc sceller la fin d'un idéal, à travers la mort de Lancelot, le premier chevalier qui est aussi le dernier, s’écroulant au milieu des siens - un tas de ferraille - en prononçant le nom de sa bien-aimée...

34 commentaires:

Vincent a dit…

"le son précède souvent l'image". Un peu comme avec les noix de coco de Sacré Graal ?

Buster a dit…

Mouais...

Anonyme a dit…

Non mais sans rigoler, ça veut dire quoi "le son précède souvent l'image dans Lancelot du lac"

Vincent a dit…

Pas pu résister. Le film des Pythons a beaucoup perturbé mes visions des films tournant autour des romans de la table ronde.
Je n'ai toujours pas vu le film de Bresson. Quand il est sortit je me souviens de l'affiche avec cette grande flaque de sang sortant du casque du chevalier stylisé (qui vient je suppose de la scène du début dont vous parlez. J'étais impressionné mais on ne m'a pas emmené voir le film. Plus tard, j'ai lu le découpage dans "L'avant scène". il est peut être temps que je me décide.

Buster a dit…

OK Vincent ;-) (et l'affiche de Savignac est géniale)

Anonyme, ça veut dire simplement que dans le film le son d’une séquence débute souvent à la fin de la précédente, ça veut dire surtout qu’il faut voir le film (et l’écouter).

Mat a dit…

"Voir ce film" : en dvd ça tient ??
Très envie de voir ce film jamais vu, avec le bel Humbert Balsan, futur producteur et à l'époque assistant de Bresson, et comédien donc...

Buster a dit…

Oui, revu en dvd dans sa version d’origine non restaurée, superbe même si voir le film sur grand écran aurait été mieux

Anonyme a dit…

c'est bien, incomparablement mieux dans mes souvenirs que le Blanche de Borowczyk, qui lui ressemble un peu et qui est tout de même rigolo. J'aime bien l'idée que Jean Yanne ait produit le film.

Pierre Léon a dit…

Je trouve, cher A, votre question plutôt curieuse. Aujourd'hui, la grande majorité des films et des séries est montée de cette façon. Le son de la séquence à venir déborde systématiquement sur la précédente. Du coup, c'est plutôt le montage cut qui surprend (je n'ai pas d'exemples en tête, excusez-moi). J'ai toujours pensé que cette astuce, plutôt grossière, répondait à la panique des producteurs à l'idée de "perdre" des spectateurs en route. Il sont, si vous voulez (et les monteurs de Panurge avec), les messieurs Dimanche qui font du Bresson sans le savoir. Sauf que chez Bresson, et c'est la grande différence, le son est lui-même traité comme une image, et qu'il ouvre sur la profondeur. Cela dit, ce n'est pas lui qui a découvert ça, voyez les films de Renoir ou Hawks de l'époque du cinéma "muant", entre 1930 et 1935 environ, d'avant le mixage, et vous verrez/entendrez quelles merveilles ils tirent de ce procédé technique.
Vincent — je crois qu'un dvd, ça va très bien, il faut juste que le son soit bon, justement :) Sinon on perd tout l'aspect non seulement plastique de la composition, mais également comique. Il y a, chez Bresson, comme chez Rohmer, beaucoup de joie enfantine devant la machine. On peut le voir et l'entendre, pour peu qu'on y prête un peu d'attention.
Oh, Buster, j'oubliais : c'est chouette ce que vous dites.

Buster a dit…

C’est vrai que c’est devenu très courant comme procédé, au point qu’on y fait même plus attention. Cela dit dans le film de Bresson, c’est vraiment très manifeste par moments, pour certaines séquences le son démarre très tôt à la fin de la précédente, c’est sûrement en rapport avec l’adage qui ouvre le film (celui dont on entend les pas avant de le voir, etc), peut-être aussi comme effet d’annonce, à l’image du biniou dans le tournoi, ou des oriflammes... ou encore pour marquer une sorte de prédestination quant au monde de la chevalerie. On ne peut pas faire plus simple.

Blanche de Borowczyk, vu lui aussi il y a très longtemps mais plus beaucoup de souvenirs sinon celui d’un film très pictural, soit le contraire du Bresson. Yanne c’est marrant en effet de le retrouver comme coproducteur
cf
où il raconte une journée de mixage avec Bresson, entièrement consacrée à régler le son d’un tisonnier!

Pierre Léon a dit…

Pardon, Mat, c'est à vous que s'adressait la fin de ma réponse, pas à Vincent. Pardon, Vincent, etc.
Je suis d'accord, chez Bresson (pas seulement dans Lancelot), c'est poussé jusqu'à la stylisation extrême (mais d'où lui vient ce sobriquet stupide de janséniste ; s'il y a un cinéma baroque, enfin, c'est un autre sujet), comme sa théorie des modèles, mais les inventions prébrssonniennes sont plus nombreuses qu'on le pense.

Mat a dit…

En tant que monteur-teuse rompu-e aux trucs et astuces... je dirais qu'anticiper le son de la séquence sur la fin de la précédente est un procédé aujourd'hui a priori plutôt vieillot, mais c'est vraiment un choix de montage, je n'ai jamais vu un producteur avoir ce genre de demandes, ils s'en garderaient bien. Et c'est surtout un outil qui fait partie de la grammaire du cinéma, comme l'ouverture en fondu (... à l'iris) qui peut être très ringarde, ou sublime.
En matière de montage (en artisanat en général ?) il n'y a pas de règle absolue de bon goût, juste des choix... Ce qu'on ne ferait pour rien au monde dans un cas on adorera le faire dans un autre, c'est tout le plaisir du montage, justement. Question d'époque aussi, mais justement le sublime est parfois dans cette "transgression" du goût de l'époque. On est souvent bridés par des règles lues ou entendues des gens qu'on admire, qui pratiquées dans un autre contexte sont dénuées de sens, de charme. L'Homme (l'humain) est par essence un imitateur, à nous d'être fins, de nous amuser, de s'inspirer mais plutôt de la créativité de celui qu'on admire que de reproduire "bêtement". Le-a réalisateur-trice est obsessionnel-le par nature, à chacun son propre dosage d'obsessions personnelles ou "copiées"...
Donnons du champ aux monteurs qui souffrent parfois (et de plus en plus ?) des photocopies des dogmes des autres..

Pierre Léon a dit…

Je ne doute pas, Mat, de vos compétences (j'en ai quelques-une en la matière aussi), et j'ai dû mal m'exprimer, encore une fois. Je parlais évidemment de la rhétorique générale : tout cinéaste qui se respecte n'y prête guère d'attention (et souvent il le paie très cher). D'ailleurs pourquoi un réalisateur serait-il par nature "obsessionnel"? Expliquez-moi. J'ai tant d'exemples contraires que je crains de me tromper. Tout à fait d'accord sur les règles. Tout ça, c'est de la foutaise, la grammaire, etc. Chaque film invente sa propre loi.

françois a dit…

désolé de jouer les rabat joie mais lancelot du lac est quand même un petit bresson si on le compare à des chefs d'oeuvre comme pickpocket ou balthazar. question montage le film est assez pauvre, bresson se contente de faire du bresson.

Anonyme a dit…

Mais Buster, éclairez moi, non pas que ça ait quelque chose à voir avec le post (comme vous, j'aime beaucoup The Courtship of Eddie's Father), mais c'est l'été, c'est bien l'année des méduses ? Comment ça se compare avec Pauline à la Plage ?

Buster a dit…

Bresson fait du Bresson? J’aurais tendance à dire qu’il ne fait que du Bresson, mais il ne se répète pas, il avance, imperturbable, et c’est ça qui est beau... C’est quoi un montage pauvre? Sans inventivité ou qui élague de manière excessive? Dans Lancelot il y a des ellipses terribles, ça participe du travail de dégraissage: éliminer tout ce qui n’est pas strictement nécessaire... on peut trouver que Bresson va trop loin, moi non, même si dans sa volonté de donner la primauté au son, totalement recréé chez lui, on peut se demander si parfois Bresson n’élimine pas aussi des passages dont justement il ne serait pas totalement satisfait au niveau du son.

Anonyme, vous éclairer je ne demande pas mieux, mais sur quoi? je n’ai pas compris le sens de votre intervention.

Anonyme a dit…

Y a-t-il de l'exosquelette dans Lancelot du Lac ? :)

Buster a dit…

Rien du tout! juste deux squelettes de pendus :-)

françois a dit…

en tous les cas c’est bazin qui parlait de jansénisme à propos de bresson. au sens d’austérité je suppose.maintenant si bresson n’est pas janséniste j’aimerais qu’on m’explique en quoi il est baroque.

Jeff McCloud a dit…

Chouette le billet et chouettes les interventions de Pierre Léon ;-)

Dernière projection de Lancelot du lac, à la Cinémathèque, le 25 mai 2008 - c'est précisé sur le site (pourtant la copie est belle et il y avait du monde si mes souvenirs sont bons)... Effectivement pas facile à voir (ou revoir) sur grand écran.

Buster a dit…

François, c’est Pierre Léon qui a parlé de baroque, je ne vais donc pas répondre à sa place…
(faut-il entendre baroque comme musique baroque, une musique qu’on dit austère mais qui ne l’est pas?)

Chouette le commentaire Jeff ;-)

ludo a dit…

Merci Buster, vous donnez vraiment envie de voir les films que vous défendez. Après "Le Camion" de Duras que j’ai découvert grâce à vous, je vais me précipiter sur ce Bresson que je ne connais pas !

Pierre Léon a dit…

François, pardon de répondre tardivement — mais l'analogie musicale de Buster me semble très appropriée.
Quand je parle de baroque, je l'entends tel qu'il était à l'origine, et le rococo. Si vous êtes parisien, ou si vous passez par Paris, par exemple (je ne parle pas de Rome où la Jesù est le prototype de toutes les premières églises baroques), regardez l'église Saint-Paul. C'est une alliance entre la rigueur des volumes et la souplesse des lignes. En même temps, je n'ai aucune compétence particulière en la matière, donc peut-être que je dis des bêtises qui vont scandaliser les historiens érudits. En tout cas, il y a, dans ce que j'en vois et comprends, une mise au jour permanente d'un rapport dialectique. Et, pour revenir à Bresson, j'ai toujours eu le sentiment qu'il y avait une tension entre l'austérité du propos moral et une habilité technique qui s'affirmait sans complexe : je pense au montage de la scène à la gare de "Pickpocket", bien sûr, mais aussi à ce Monteverdi collé sur la mort de Mouchette. Je n'y vois pas grand-chose de pascalien. Je me trompe peut-être. (c'est vrai aussi que je suis un bressonnien plutôt modéré:))

Buster a dit…

Merci Ludo merci Pierre

(impossible de commenter, connexion trop merdique)

Pierre Léon a dit…

pourtant je me relis, mais là, y a un truc qui a sauté.
dans la phrase "Quand je parle de baroque, je l'entends tel qu'il était à l'origine, et le rococo", il manque évidemment "et pas le rococo auquel on l'associe trop facilement"
Mes excuses

Anonyme a dit…

Monteverdi collé sur la mort de Mouchette est un exemple d'habileté technique au même titre que Bach collé sur la scène de bibliothèque dans Seven (les exemples doivent être innombrables)? Un peu léger quand même, mais je vous remercie de reconnaître que vous ne connaissez rien à ce dont vous parlez. Sérieusement, cette honnêteté se fait de plus en plus rare. Imaginez Civeyrac s'excuser dans son article de transfuge sur Boulez parce qu'il ne connaît rien au solfège par exemple. Impossible!

Buster a dit…

Monteverdi et Bresson, c’est comme du baroque sur du baroque, et trop de baroque parfois tue le baroque, comme la fin dans Mouchette. Monteverdi fonctionne mieux je trouve dans le Diable probablement.

Buster a dit…

Reste que si on considère le baroque comme un mélange de rigueur (qui n’est pas austérité) et d’habileté technique, le baroque chez Bresson s’exprime peut-être mieux encore dans les séquences sans musique. Celle du tournoi dans Lancelot est un bon exemple c

françois a dit…

vous avez bien fait de corriger pierre, j’allais justement vous reprendre sur le rococo qui est le côté kitsch du baroque et n’a rien à voir avec bresson en effet.

Pierre Léon a dit…

Cher A. O'Nyme, je n'ai jamais dit que je ne connaissais rien à ce dont je parlais. Vous ne trouvez pas que c'est vous qui êtes un peu léger, là ? J'en sais assez pour me faire une idée, que j'ai expliquée, me semble-t-il, le plus simplement possible.Vous ne retenez de ce que j'ai dit que les termes d'habileté technique, alors que je parlais de la tension entre celle-ci et l'austérité du propos moral (vous m'expliquerez peut-être le rapport entre "Lancelot" et "Seven", que je n'ai pas vu et que n'ai aucune intention de voir, mais je je suis prêt à essayer de comprendre quand même). Pourquoi déplacez-vous cette discussion sur ce terrain ? Est-ce que je vous demande, par exemple, vos certificats de compétence en matière de montage et de réalisation ? La plupart des gens ne savent même pas comment se fait un raccord dans un film, ni comment une musique est mixée avec le reste des sons, bref, ne connaissent rien à la technique du cinéma, et ne cessent pourtant de disséquer doctement les films, sans que personne ne leur en fasse le reproche. Je vous remercie pour l'honnêteté, sauf que vous l'avez imaginée au mauvais endroit. Ou bien c'était une blague ? Alors ça va. J'aime bien les blagues. Même anonymes.

signé furax a dit…

Non, je crois avoir compris ce que vous disiez au sujet de Monteverdi et de Mouchette, mais j'en ai profité pour envoyer une pique mesquine à Civeyrac (ahahaha). J'ai peur que les propos qui vont suivre vont être très décousus, trop décousus en fait pour que jes écrive en entier. Bresson a un peu baissé dans mon esprit depuis que j'ai vu les films de Bruno Dumont, qui le copie, mais c'est un autre problème. Je suis en train de relire Zeroville de Steve Erickson, c'est pas terrible et insupportablement naïf mais c'est pas mal. Et là j'en viens à la FIN. Le nom que je me suis choisi est vraiment BOF.

Anonyme a dit…

Je viens de (re)finir zeroville, et c'est pas du Dosto. Traduire: c'est de la merde. Mais un script passable (pas du Dosto mais la femme publique était dissuasif dans son genre).

cobalt - hazzard :-] a dit…

Etonnant !

Bresson, dans ses Notes sur le cinématographe, a pensé à "signé furax ! Ci-dessous, quelques fragments :

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Proust dit que Dostoïevski est original surtout dans la composition. C'est un ensemble extraordinairement complexe et serré, purement interne interne, avec des courants et des contre-courants comme ceux de la mer, qu'on trouve aussi chez Proust (d'ailleurs combien différent), et dont le pendant irait bien à un film. (p. 123)

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Bach, à l'orgue, admiré par un élève, répond : « Il s'agit de frapper les notes juste au bon moment. » (p. 126)

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... cependant, sauf erreur, aucune trace de « baroque », de « kitsch », ni de Seven !?!

Enfin, plus généralement, par rapport au billet et aux différents commentaires :

« Il ne faut pas qu'image et son se prêtent main-forte, mais qu'ils travaillent chacun à leur tour pour une SORTE DE RELAIS. » (p. 63)

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« Le silence est nécessaire à la musique mais ne fait pas partie de la musique. Elle s'appuie dessus. » (p. 135)

Buster a dit…

Merci Cobalt... bien travaillé! Moi aussi il faudrait que je relise les Notes de Bresson.