samedi 7 juillet 2012

Et Sokourov gravit la montagne

"Une copie de Faust c'est bien, mais Fausto Coppi c'est mieux." (adage moulletien)

Début de l'ascension... Comme on pouvait s’y attendre, Faust n’est pas le chef-d’œuvre annoncé un peu partout. Il relève plutôt du "grand œuvre", ce qui n’est pas pareil et, à la limite, c'est tant mieux. Le film se veut pure alchimie (Faust c’est d’abord Sokourov), visant à on ne sait quelle transmutation, digitale peut-être: transformer, via tout un travail d’étalonnage, le "soufre" du numérique pour retrouver (et finalement dépasser?) la pureté "mercurielle" de la pellicule argentique - la formulation est précieuse mais c'est voulu. De ce point de vue, Faust ne peut être qu'un échec, le film n’ayant pas la beauté plastique, loin s'en faut, d’autres œuvres de Sokourov comme par exemple Pages cachées ou Mère et fils. Tel un alchimiste, Sokourov travaille les couleurs, qu'il nuance en permanence, jusqu’à ce fameux plan du visage de Margarete irradiant de jaune, couleur même de la sublimation (en même temps, la jeune fille se nomme Marguerite, hum...), plan sur lequel tout le monde s'extasie (au passage, rien à voir avec une peinture d'icône), on se demande bien pourquoi tant Sokourov en a filmés de beaucoup plus beaux. Bah oui, si l'image n'est pas si belle c'est moins la faute à Delbonnel (ça rime) qu'au numérique qui a pour lui son côté pratique mais n'a pas et n'aura jamais (quel que soit le travail d'étalonnage) la rondeur et la douceur de l'argentique (c'était déjà le cas pour le Soleil mais le résultat était plus probant).

La pente se durcit... Qui dit alchimie dit extraction. D’où cette impression de décantation progressive de l'image (parallèlement à la dissolution de Margarete), expliquant le finale au milieu des pierres (philosophales?) et des geysers, image autant du chaos à venir - les grands tyrans du XXe siècle, puisque, on le sait, Faust marque la fin pour Sokourov de sa tétralogie du pouvoir - après Moloch (sur Hitler), Taurus (sur Lénine) et le Soleil (sur Hiro Hito) - tout en se plaçant en amont, au point d’origine, tel L’Or du Rhin dans le Ring de Wagner, sauf que situé à la fin, le film aurait aussi valeur de synthèse) - donc, image autant du chaos que d’une materia prima en fusion, avec tout ce que cela suppose sur le plan métaphysique, quant au dualisme de la matière et de l'esprit. On notera au passage la "transformation" du format de l’image, passant du carré au panoramique, d'un cadre trop étroit dans lequel ça grouille et ça déborde à un cadre élargi, aéré, rectifié, bref épuré. Du terrestre au divin? Non, le sublime chez Sokourov est ici-bas. Passage seulement d'un monde (moyenâgeux) à un autre (renaissant), qu'on ne peut saisir qu'en se tenant là, sur la crête, entre transcendance et immanence (la position de l'artiste selon Sokourov, entre Dieu et les hommes), la transcendance ne servant finalement qu'à maintenir l'homme au sommet, à l'empêcher de retomber du côté de l'immanence, ainsi lorsqu'il cherche à satisfaire par tous les moyens - jusqu'à pactiser avec le diable - ses désirs les plus fous, de la jeunesse éternelle au pouvoir absolu... (NB. Si Sokourov a rajeuni son personnage - qui n'a plus besoin de recouvrer la jeunesse pour séduire Margarete - c'est que le devenir-tyran de Faust est bien l'horizon du film)

De plus en plus dur... Ce qui intéresse Sokourov c'est donc, plus que le pacte, ce qui pousse Faust à le signer: une forme de détresse qui évidemment dépasse le simple désir de posséder Margarete. En fusionnant les deux Faust de Goethe (tout en sacrifiant beaucoup dans le second) en une sorte de maëlstrom, esthétique autant que métaphysique, Sokourov exprime moins l’idée d'un narcissisme démesuré, voire d'une tyrannie en germe, que celle de la folie qui leur est liée, folie que le film s’attache à extraire, là aussi, tel le noyau d’un fruit en phase de pourrissement. Car Faust c’est d’abord cela: un film de décomposition. Soit l'Allemagne luthérienne du XVIe siècle, en proie aux pires angoisses, quant à la mort et au salut de l'âme (la peste et les grandes famines sont passées par là). La mort, l'amour, un peu l'amour, surtout la mort... L'enfer sur terre. Les références abondent. On évoque Bosch bien sûr (alors que la dimension cosmique/cosmogonique du film, à laquelle fait écho l'ouverture, renvoie plutôt à Altdorfer - et sur le plan cinématographique à certaines œuvres de Werner Herzog), je n'insiste pas, si vous voulez un commentaire savant du film, lisez Positif, moi c'est à un autre peintre que j'ai pensé, un Faust à sa manière, je veux parler d'Holbein.

Plus dur encore... Holbein, je l'avais déjà évoqué à propos de l'Arche russe, à travers son tableau Les Ambassadeurs. Là, il s'agit d'un autre tableau, Le Christ mort, celui-là même qui impressionna Dostoïevski, si fortement qu'il lui fit dire (par la voix de L'Idiot), "qu'en le regardant un croyant peut perdre la foi". Quel rapport avec Faust? Je dirais: la mort dans sa terrible réalité qui fait que même le Christ apparaît comme effroyablement humain. On retrouve dans le film cette même tonalité glauque, cadavérique, qui caractérise le tableau d'Holbein, et ce dès la première scène où l'on voit Faust en train de disséquer un cadavre, y cherchant désespérément l'âme, jusque dans les viscères... Bref un monde sans Dieu, en tous les cas qui doute, croit plus au Diable qu'à Dieu, étant entendu que l'un ne peut exister sans l'autre, ce que résume Wagner, l'assistant demeuré de Faust quand il dit (la vérité de l'idiot): le bien n'existe pas, mais le mal, lui, existe bien... On est ici dans la partie la plus massive, un peu étouffante du Faust... C'est aussi l'aspect tératologique du mythe, via l'homonculus et toute ces figures à têtes de monstres, pas le plus ragoûtant, que n'arrange pas la vision gris-vert, vert-de-gris, d'un monde de puanteur, en pleine putréfaction. Les entrailles du film dont on accéderait par le sommet.

Mieux vaut redescendre... Pour y trouver quoi? Quelque chose de plus léger, grotesque, voire carnavalesque (au sens de Bakhtine), à travers le personnage de l'usurier (Méphisto), de loin le plus passionnant du film (pas étonnant qu'il soit joué par un clown russe). Et même le plus beau. Car dans ce cloaque qu'est le monde de Faust (qui je le rappelle n'est pas celui, romantique, du Sturm und Drang), où est la beauté? Question mélancolique par excellence. Moins dans le visage irradiant de Margarete, simple image du désir - qui transforme sa bouche en cul-de-poule en véritable bouton de rose - que dans le corps difforme de l'usurier, beauté qui n'a rien de caché, bien sûr, qui au contraire s'exhibe, magnifique, comme dans la scène délavée du lavoir (la plus belle du film), où l'œil s'attarde non pas sur les corps éthérés des jeunes femmes mais bien sur celui, distordu, de l'usurier, qu'on peut voir comme l'in-carnation de la fameuse distorsion sokourovienne (expliquant du coup que Sokourov y recourt moins que d'habitude), mais aussi figuration du cloaque à travers son petit robinet accroché à l'arrière ("spiritualité, mon cul!", semble dire le personnage).

Retour à la base... Alors qui est Faust? Sokourov d'accord, mais encore? Restons dans l'époque. Il y a Paracelse, le célèbre alchimiste, également astrologue, qui faisait du microcosme (l'homme) le reflet du macrocosme (la nature). Il y a donc Holbein, le peintre de la mélancolie et de la danse macabre. Qui d'autre? Traversons le temps, l'espace, et voyons côté russe: on trouve Gogol, c'est Sokourov qui le dit, pas un personnage de Gogol, non, l'écrivain lui-même, le Gogol mystique, qui considérait après coup son roman Les Ames mortes comme une représentation de l'enfer sur terre, roman dont il ne pourra écrire la suite, faute d'avoir trouvé en lui ce perfectionnement moral qu'il réclamait pour la fin de son œuvre. Paracelse, Holbein, Gogol, qu'ont-ils en commun? Je dirais: d'avoir beaucoup voyagé, comme Faust (une fois le pacte signé), même si Sokourov ne le montre pas (mais c'est vrai qu'on n'arrête pas de marcher dans le film); surtout d'avoir côtoyé le sublime (au niveau médical, pictural, littéraire) et en même temps l'infâme (à replacer évidemment dans le contexte de l'époque): ainsi Paracelse témoignant d'un antijudaïsme très virulent, Holbein devenant le peintre officiel d'Henry VIII, tyran parmi les tyrans, et Gogol adhérant aux principes de l'autocratie... Avaient-ils pactisé avec le Diable? C'est qu'on le dit aussi de Sokourov, pour sa conversion au numérique, plus encore, pour avoir fait appel à Poutine afin qu'il débloque les 8 ou 9 millions d'euros nécessaires à la réalisation de son film. Mais tout ça c'est de la blague... Mouahahaha (rire diabolique)

3 commentaires:

luc moullet a dit…

Pas mal. Vous êtes monté avec quel braquet?

Buster a dit…

39x21 :-)

Anonyme a dit…

Hé Buster, seriez pas un peu dopé par hasard ;)