dimanche 15 juillet 2012

Carax OK

... Ou ne me demandez pas pourquoi!

Saints moteurs, moteurs sacrés. En 1980, à 19 ans, Carax écrivait dans les Cahiers: "Il suffit au cinéaste-Stallone de dire moteur! pour que Rocky-Stallone se mette à exister sacrément sur l’écran." Trente ans après, il suffit au cinéaste-Carax de dire moteur! pour que Alex Oscar-Lavant se mette à exister sacrément sur l’écran. Holy motors est peut-être un film sur le cinéma, c'est assurément un hymne à l’acteur (qui je le rappelle n'est pas le comédien). La beauté du geste c’est d’abord lui, l'acteur: Denis Lavant, vrai moteur du film. Et c'est aussi Marey et Muybridge, le mouvement décomposé, à la fois figé et démultiplié, dans la vérité de l'instant. Soit un corps en mouvement, qu'il soit fluide, comme dans la séquence de motion capture, ou au contraire saccadé, heurté, comme celui de M. Merde, rappelant Jean-Louis Barrault dans le rôle d'Opale... NB. Le Testament du docteur Cordelier célèbre lui aussi le jeu de l'acteur, à la différence que chez Renoir ça passe moins par la multiplication des incarnations - deux seulement - que par la multiplication des caméras - jusqu'à huit -, enregistrant simultanément les scènes, afin que le jeu de l'acteur soit le plus "continu" possible, comme au théâtre.
Si on boite souvent chez Carax (comme chez Browning ou Buñuel), c'est tout son cinéma qui en fait est boiteux, bancal, instable. Dans Holy motors, ça claudique beaucoup, d'un segment à l'autre, et même à l'intérieur des segments. A ce titre le film est plutôt disgracieux. Sauf que la question ne se pose pas en ces termes. Il ne s'agit pas de savoir si c'est beau ou pas, même s'il peut y avoir une réelle beauté (sauvage) dans la boiterie, mais comment ça boite: bien ou mal? Dans les Amants du Pont-neuf, ça boitait mal ou trop ou mal à propos... dans Pola X, ça boitait mieux car en phase avec le déséquilibre général du film. Là, ça boite de façon irrégulière. On pense aux travaux de Marey sur le galop du cheval. La réalité, perceptible uniquement si on analyse le mouvement, est que pendant un court instant le cheval au galop se retrouve sur une seule patte. Eh bien dans Holy motors, c'est pareil, les moments les plus forts sont ceux pendant lesquels le film se retrouve sur une patte, quand le déséquilibre, fugace, non seulement n'entrave pas la bonne marche du film mais au contraire participe de sa course.
Cocteau a toujours hanté le cinéma de Carax. Ici encore et pas seulement à travers l’aspect phénixologique du film, qui voit Lavant renaître au moins trois fois de ses cendres, mais aussi, via Godard et Franju (grands admirateurs de Cocteau), dans la manière avec laquelle Carax agence ses images - Holy motors est une étrange machine, avec segments et pistons - depuis le rêveur/spectateur du début (Carax himself), pénétrant, par une porte dérobée, dans une salle de cinéma endormie, jusqu’au "sanctuaire" des limos, pressentant la fin des machines, en passant par le personnage de... Merde mangeur de fleurs, vision grotesque, turgescente, obscène - ob-scène, qui est au-devant de la scène - du poète, lequel, dans le Testament d’Orphée, piétinait de rage des pétales d’hibiscus en disant "merde! merde! merde! merde! merde!"
Holy motors c'est donc Carax regardant à la fois en arrière, un cinéma qui n’existe plus (en tant que machine à rêves), mieux: le cinéma avant qu'il existe (Marey/Muybridge) et devant soi, l’après-cinéma: le virtuel absolu, cinéma total, au sens de Bazin, ou de Barjavel: lorsque ces personnages [ceux du cinéma] se libèreront de l’écran et de l’obscurité des salles pour aller se promener sur les places publiques et dans les appartements de chacun, cinéma total qui est aussi cinéma zéro, cinéma à zéro caméras (devenues invisibles), zéro spectateurs (100% hybrides), zéro machines... et finalement zéro rêves?
On trouve tout chez Carax, comme jadis à la Samaritaine, le meilleur (l’arrivée en combinaison de l’acteur de motion capture, M. Merde dans les allées du Père Lachaise, une troupe d’accordéonistes dans une église, le rire lugubre d'Edith Scob, le retour de l’homme au foyer, au milieu des "siens"), le pire (la mendiante sur le pont Alexandre III, M. Merde dans sa grotte avec la Belle) et le moins bon (un mélo-clip dans ladite Samaritaine, vieux paquebot désaffecté...). Sauf que, justement, on n'est pas à la Samaritaine, on n’est pas là pour faire son marché, choisir ce qui nous plaît et laisser ce qui nous plaît pas. Holy motors est comme un kit (parfois un peu kitsch), qu'on ne peut dissocier, sous peine non seulement d’éparpiller les pièces mais surtout de rompre le fil secret qui court tout le long du film, entre les différents segments, via les motifs du masque, du double, de la mort... ce qui, là encore, rappelle Cocteau - Holy motors: un cocktail de Cocteau? -, ce qu'on pourrait appeler "l'effet Carax" (qui n'a rien à voir avec le culte dont bénéficie le cinéaste), comme il y a "l'effet Cocteau" (dixit Godard), agissant sur le spectateur (encore un holy motor), presque malgré lui, au point non pas de le leurrer mais disons... de lui faire tolérer ce que chez d'autres il n'aurait peut-être pas supporté.
Qu'est-ce qui court ainsi dans Holy motors, si fort que les défauts du film (les nœuds du fil) finissent par passer à la trappe? Difficile à dire, d'autant que si "la beauté est dans l'œil de celui qui regarde" comme il est rappelé dans le film, le fil en question relève lui aussi d'un effet miroir, agissant d'autant plus fortement sur le spectateur que c'est le spectateur lui-même, par son désir d'interprétation, qui le fait exister. Alors? Disons d'abord que le mouvement du film est celui de l'introspection, ainsi que le suggère "la Marche funèbre" de Chostakovitch qui rythme les séquences. En cela, le film se rapproche du Cosmopolis de Cronenberg. Les stretch limos comme support de l'introspection? Sauf que l'introspection chez Carax ne dépasse pas un certain stade. L'horizon du film n'est pas la conscience de soi. Holy motors navigue dans une sorte d'entre-deux qui toucherait à l'éternel retour. D'un côté, l'histoire du cinéma, qui se répète, sous des formes nouvelles, différentes mais semblables dans leur essence, c'est le versant mélancolique du film (la tristesse que provoque cette répétition du même), tel qu'il apparaît dans la séquence du retour à la maison (cf. la chanson sublime de Manset qui confère à la séquence toute sa résonance); de l'autre, le désir de cinéma, perpétuellement réactivé, qu'il soit satisfait ou non, machine libérant l'énergie, c'est le versant pulsionnel, ludique, du film, tel qu'il apparaît lors de l'entracte musical (magnifique) ou encore dans la séquence finale, disneyienne (aujourd'hui on dit pixarienne), des limos qui parlent. Holy motors ou l'éternel retour de Leos Carax.

15 commentaires:

Anonyme a dit…

vive Christophe Lemaitre, le Carax du sprint français.

oscaro.com a dit…

Très beau texte. C'est étrange je suis quasiment d'accord sur tout ce que vous dites sauf que moi je n'aime pas du tout le film. Mais vous-même l'aimez-vous vraiment? Vu tous les défauts que vous lui trouvez je me pose la question. J'ai l'impression que beaucoup se forcent quand même pour aimer ce film de peur d'être rangés du côté des ringards (Le Figaro, Positif, je mets à part votre copain Valzeur qui est vraiment à part). L'effet Carax, sûrement, mais on doit pouvoir y résister non?

Buster a dit…

C’est vrai que ça tient à peu de choses. On peut avoir vu pratiquement le même film sans en tirer les mêmes conclusions. Vous, vous n’arrivez pas à l’aimer, moi je n’arrive pas à le détester. Pourtant je ne suis pas un inconditionnel de Carax. Son style est à des années-lumière de ce que j’aime habituellement au cinéma. Mais disons qu’il y a quelque chose qui me touche dans son dernier film et que je n’arrive pas à bien analyser. Est-ce une forme d’innocence voire de naïveté dans le regard qui persiste encore aujourd’hui, malgré les blessures... Peut-être mais il y a sûrement autre chose.

oscaro.com a dit…

Il y a de l’innocence en effet, mais ça ne suffit pas à sauver le film. Vous rapprochez au début de votre texte le Carax de 1980 et celui de 2012. Le problème est peut-être là. Carax a vieilli mais n’a pas grandi.

Buster a dit…

Pour moi Carax est un enfant du cinéma (Boy meets girl) qui a grandi trop vite (Mauvais sang), s’est cassé la gueule (les Amants du Pont-neuf) et s’en est jamais remis (Pola X). Avec Holy motors il regarde dans le rétro et fait le bilan mais sans chercher à modifier la trajectoire (le peut-il seulement?)

oscaro.com a dit…

Il ne le peut pas et c’est peut-être ce qui vous a touché dans le film. Carax ne sait toujours pas raconter les histoires. Et la pulsion qui l’anime n'est plus très opérante.

Anonyme a dit…

Bonjour Buster
"Ne me demandez pas pourquoi!" est le titre de votre billet. J'ai quand même envie de vous demander pourquoi le film s'appelait Holly Motors au départ et qu'il est devenu par la suite Holy Motors avec un seul "l"? je n'ai trouvé la réponse nulle part. Merci

Buster a dit…

Oscaro,
Carax n’est pas un cinéaste du récit. Le récit ne l’intéresse pas. Après je ne vois pas Holy motors sous cet angle quand même très désespérant. Ce qui me touche c’est moins la mélancolie du film que le fait que Carax s’y révèle un faux moderne (ce qu’il a toujours été mais avant c’était davantage masqué, là on a l’impression que les postiches servent au contraire à faire tomber le masque de la modernité), le cinéma de Carax est inventif mais assez classique finalement, d’ailleurs un vrai moderne ne serait pas aussi nostalgique des grosses machines d’autant... il y a dans Holy motors une forme de dévoilement parfois maladroite mais au final très émouvante.

Anonyme,
Je ne sais pas. Holly motors ça ne veut rien dire, mais c’est vrai que c’est sous ce nom que le film est d’abord apparu (on le voit sur certains claps de tournage), il s’agit peut-être d’une faute d’orthographe. En tous les cas, Holly avec deux "l" c’était plus stable, la nouvelle orthographe explique peut-être le côté bancal du film :-D

Anonyme a dit…

"Holly Motors", c'était un hommage à Buddy Holly, pour avoir été le premier à avoir apprécié à sa juste valeur The Searchers de John Ford ;-)

Buster a dit…

:-)

Griffe a dit…

Simple hypothèse : si Carax avait choisi l'orthographe "Holly", il aurait par là insisté outre-mesure sur ce que le cinéma doit à Hollywood, alors que Holy Motors (le film) provient plutôt de Godard, Cocteau, Franju...

Buster a dit…

Possible d’autant que Holy motors fait penser à The Holy terrors, titre anglais des Enfants terribles de Cocteau. Enfants terribles comme les personnages des précédents Carax (Alex, Mireille, Anna, Michèle, Pierre...), enfants terribles comme Carax lui-même et son maître Godard, les enfants terribles du cinéma.

Anonyme a dit…

vous le dites vous-même Holy Motors est un film raté, alors arrêtez avec ce genre de pose snobinarde qui consiste à défendre les choses ratées, c'est aussi ridicule que de démolir un film qu'on trouve réussi.

Anonyme a dit…

Au lit, mots tors!

Buster a dit…

Anonyme de 21:34
Avant de me faire la leçon, commencez par me lire correctement. Où est-ce que j’ai écrit que j’aimais Holy motors parce que c’était un film raté? Ce que je dis seulement c’est que j’aime le film malgré son imperfection, qui d’ailleurs fait partie intégrante du cinéma de Carax. Chez Carax il y a toujours des choses ratées, ce n’est pas pour ça que j’aime ses films, je crois même avoir dit le contraire. Si j’accepte dans une certaine mesure les ratages d’un film c’est à l’aune des risques pris par l’auteur. Carax c’est du cinéma risqué, à haut risque même, des fois ça passe, en dépit de ce qu’il peut y avoir de raté, des fois ça ne passe pas (cf. les Amants)... Mais tout le monde avait compris.

(inutile de répondre, ce genre d’échanges me fatigue)

Anonyme de 22:44 ;-)