dimanche 1 juillet 2012

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Faut-il opposer le cinéphile au geek, comme le fait Delorme dans son texte sur les experts (texte qui a le mérite de soulever la question)? Déjà faudrait-il savoir ce qu’on entend par cinéphile et par geek? Pour Delorme, "le cinéphile est une figure d’amateur, du moins tel que, de Bazin à Daney, le cinéphile s’est construit... La cinéphilie, c’est l’art d’aimer, pour reprendre le titre définitif de l’ouvrage de Jean Douchet", alors que "le geek est une figure d’expert... qui sait et montre qu’il sait... fan et collectionneur... il n’est impressionné que par ce qu’il connaît déjà", son univers est celui du web, et si Fincher représente à ses yeux "le grand cinéaste de l’époque" c’est "juste parce qu’en deux films [The social network et The girl with the dragon tatoo] il lui a renvoyé de manière flatteuse son image en miroir". Rappelons d'abord que l'image du cinéphile et celle du geek ont suivi avec le temps des trajectoires opposées, la cinéphilie étant aujourd'hui connotée de façon beaucoup plus négative, sinon péjorative, qu'elle ne l'était dans les années 60, alors que pour le geek, par rapport à la fin des années 90 (où il était encore confondu avec le nerd, confusion qu'entretient Delorme dans son texte), c'est exactement l'inverse - jusqu'à considérer Godard comme le plus grand cinéaste geek actuel... Mais le problème est surtout que le geek tel que le présente Delorme n'est rien d'autre qu'un cinéphile à ses débuts. Car qu'est-ce qu'un cinéphile si ce n'est, à l'origine, un fan, un collectionneur, un spécialiste, qui sait et montre qu'il sait... Le cinéphile de la fin des années 50 qui passait son temps au cinéma, et qui d'ailleurs n'était pas forcément dans la mouvance des Cahiers (ainsi les mac-mahoniens et les nickel-odéoniens), était un vrai geek. Et Skorecki?... il n'y a pas eu plus geek que lui. La question serait alors de savoir quand et pourquoi un cinéphile cesse d'être un geek. Le débat est ouvert (pour ceux que ça intéresse)...

45 commentaires:

Christophe a dit…

Pour le moins hâtif votre rapprochement entre "geekerie" et cinéphilie des années 50.
En intervenant pour une fois avant que le premier commentaire ne soit publié, je compte bien tuer dans l'oeuf un énième débat fumeux qui n'a pas lieu d'être.
Que je sache, le cinéphile des années 50 (façon Rivette, Mourlet ou Rohmer) est quand même autrement plus intelligent que le fan moyen de Batman.
Quel que soit son amour immodéré des listes, son rapport au cinéma ne se borne pas au fétichisme du collectionneur. Il est souvent pétri d'une solide culture classique aussi bien que moderne qui lui permet de pondre des articles d'une autre teneur conceptuelle que ceux du thuriféraire lambda de Peter Jackson. Il appréhende ses cinéastes favoris non seulement par rapport au reste du cinéma mais aussi par rapport à d'autres arts et par rapport au monde en général.
De plus, comme il affirme le primat de la mise en scène, c'est à dire de l'organisation d'un rapport au monde, j'ose affirmer que son goût est plus sûr que celui du nerd qui juge d'abord les films sur une série de signes de connivence et n'a alors aucun souci à porter au pinacle des pompiers (Peter Jackson), des entrepreneurs de parcs d'attraction (Burton) ou encore des attrape-couillons purs et simples (Nolan).
J'ajoute enfin que la culture littéraire du cinéphile années 50 généralement plus élevée que celle du nerd (qui lit rarement des longs textes sans image) se manifeste aussi dans son style d'écriture et que le style est une, si ce n'est la, qualité essentielle d'un critique. http://signododragao.blogspot.nl/2009/12/edward-ludwig.html

Ensuite, je vous rappelle que le Mac-Mahonisme est né, littérairement parlant, dans Les Cahiers du cinéma et que donc, l'opposer à la "mouvance Cahiers" n'a guère de sens, n'en déplaise aux révisionnistes de tout poil (dont je ne vous accuse pas de faire partie). Quitte à citer une mouvance franchement différente de celle des Cahiers, vous auriez pu parler des surréalistes attardés de Positif.


P.S: initialement, un geek est un fondu d'informatique. J'ai postulé que vous et Delorme parliez de nerd.

§ a dit…

Si la cinéphilie a désormais mauvaise réputation c'est justement parce qu'on la confond trop souvent avec un fanatisme fétichiste de type "nerd". La cinéphilie des années 50 avait une dimension existentielle que Daney a su définir et qui allait bien au-delà de la collection. A peu près tout ce qu'il y a eu d'important dans le cinéma Français depuis cinquante ans se situe dans le prolongement de cette cinéphilie productive de textes et de films : de la Nouvelle vague à Bozon, en passant par Eustache ou Vecchiali.

Anonyme a dit…

Un cinéphile c'est un geek qui a mal tourné (Terry McKay)

(Zohiloff aurait dit un geek qui a viré neuneu)

Buster a dit…

Oui mais ici il ne s’agit pas de comparer Bazin, Rivette ou Daney au cinéphile moyen. La question n’est pas celle de la critique, mais de la cinéphilie en général, et plus particulièrement du cinéphile dans sa jeunesse. Quand je dis qu’un cinéphile au début est un geek, je parle bien du geek et non du nerd (qui lui est vraiment un fondu d’informatique), le geek tel qu’on le conçoit aujourd’hui, c’est-à-dire un type passionné, fétichiste, qui dévore plusieurs films par jour (hier exclusivement en salles, de préférence au premier rang, puis par le biais de la télé, de la VHS, du DVD et aujourd’hui du streaming), qui élit ses cinéastes préférés, fait des listes, aime le cinéma par lequel il s’évade littéralement, sans forcément avoir un sens critique très développé, bref moi à 17 ans. C’est ça qui coince dans le texte de Delorme (et que je n’ai peut-être pas assez souligné): il compare d’un côté une cinéphilie prestigieuse (celle des Cahiers) qui a donné les meilleurs critiques et de l’autre le geek lambda qui vit simplement, pleinement, sa passion du cinéma, mais qui n’a pas nécessairement vocation à devenir critique. Le cinéphile des années 50/60 dont je parle n’est donc pas celui qui écrit dans les Cahiers mais plutôt celui qui les lit (éventuellement les collectionne, au même titre que les affiches). Et à ce stade il y a du geek chez lui. Après, s’il devient critique, c’est autre chose. Que devient alors sa cinéphilie? Que reste-t-il de son côté geek, qui doit bien réapparaître de temps en temps, mais à quelles occasions et sous quelles formes? c’est ça aussi qui m’intéresse...

Sinon Christophe, je sais très bien que les mac-mahoniens sont passés aux Cahiers mais surtout pour y marquer leur divergence, à travers le texte-manifeste de Mourlet et un numéro spécial Losey, c’est pour ça que leur collaboration n’a duré qu’un an, pour moi les mac-mahoniens c’est surtout Présence du cinéma à partir du numéro Cottafavi.

Ben a dit…

Votre comparaison ne tient pas la route, Buster. Qu'il écrive dans les Cahiers ou qu'il les lise, le cinéphile des années 50 est uniquement attiré par l'inconnu, pas par ce qu'il connait déjà : le cinéma américain comme continent à défricher, la cinémathèque de Langlois comme vaisseau d’explorateur, etc. La comparaison est hors sujet : le fait de voir beaucoup de films ne dit rien de la manière dont les voit, ce n'est pas un critère qui permet d'assimiler le geek au cinéphile.

§ a dit…

Oui, mais je crois que vous oubliez le principal, cher Buster : les objets de la passion. On n'aime pas Hawks comme on aime Lucas, ou Rossellini comme Tarantino, ou Straub comme Fincher. Il n'y a pas de "cinéphile moyen" mais différents types de cinéphiles qui n'attendent pas exactement la même chose du cinéma. Et je ne pense pas que ce soit vraiment une question d'âge. Personnellement, je me sens presque plus "geek" (je reprend votre mot mais il ne me convainc guère tant il est lié à une culture assez définie et limitée) aujourd'hui que pendant mon adolescence où je recherchais plutôt dans le cinéma une forme de maturité. Après, la question du fétichisme, des collections et des listes, relève d'un besoin d'appropriation essentiel à l'expérience de spectateur. J'irais même jusqu'à dire que la liste est la forme la plus primaire de la critique cinématographique.

Buster a dit…

Ben > vous rigolez ou quoi? Ce n’est pas parce que Delorme affirme que le geek est attiré par ce qu’il connaît déjà qu’il faut prendre ça pour parole d’évangile. Au contraire il n’y a pas plus attiré par l’inconnu que le geek... S’il y a une différence avec le cinéphile c’est peut-être dans le rapport passion/lucidité qui est justement ce par quoi Douchet concevait la cinéphilie comme art d’aimer. Chez le geek la passion l’emporterait sur la lucidité, alors que chez le cinéphile, si au début c’est pareil (aspect geek du cinéphile), avec le temps, le rapport s’inverserait, de plus en plus de lucidité au détriment de la passion (hypothèse).

Tout ça me fait penser à ce qu’écrivait Skorecki dans son pamphlet contre la nouvelle cinéphilie (celle d’après 68). Pour lui le "vrai" cinéphile c’était le cinéphile à la fois "aveuglé", immergé dans le film, et "lucide", capable d’extraire de telles séances du "discernement" et de "l’idée"...

§ > cinéphile moyen, non pas comme le français moyen ou la ménagère de cinquante ans, mais comme un cinéphile quelconque, n’importe lequel... Sinon oui, chacun n’attend pas la même chose du cinéma, mais pour le geek c’est pareil, ce qu’il a de commun avec les autres geeks c’est sa manière d’aimer, intense, exclusive, quand bien même il s’agit d’objets différents. Après c’est d’ordre culturel... et générationnel aussi. Si j’ai de la tendresse pour le geek, le vrai geek (mais peut-être n’est-ce qu’un fantasme, c’est la raison aussi de cette note), c’est que j’y perçois une forme d’innocence et même de déraison qui ne peut que se perdre avec le temps... En ce qui me concerne ce n’est pas une forme de maturité que je recherchais dans le cinéma quand j’avais 17 ans, mais quelque chose de vraiment radical. Mon carré d’as n’était qu’une paire d'as: Bresson et Godard qui pour moi représentaient LE cinéma. J’ai tout lu sur eux, vu tous leurs films qui m’étaient à l’époque accessibles, jusqu’à écrire des scénarios pour Wiazemski et Kébadian... (ce qui ne m'empêchait pas de voir plein d'autres films)

K a dit…

Parce que selon vous on ne peut pas être geek et critique ?

Sarah Siddons a dit…

Vos distinctions me semblent arbitraires. Entre la passion et la lucidité tous les dosages existent. Un cinéphile qui tient un blog de cinéma totalement inepte est plus proche du geek tel que vous l'entendez qu'un geek éclairé qui ne fait pas de critique parce qu'il est intimidé par l'exercice. L'adage truffaldien de notre époque s'est renversé : tout le monde n'a pas deux métiers.
De plus, suis-je vraiment obligés de rappeler que les imbéciles cultivés sont légion ? Ils ont tout lu tout vu et devraient continuer à lire et à voir au lieu d'ajouter leur grain de sel. Il y a des cinéphiles qu'on voudrait plus bavards et d'autres qu'on voudrait plus taiseux. Voilà la vraie distinction, peu importe les goûts de chacun.

§ a dit…

Godard-Bresson ? Vous aviez bien raison ! Mais les aimiez-vous comme un collectionneur aime ses figurines ou parce qu'il vous faisaient voir le monde autrement ? Quand j'évoque une recherche de "maturité", je veux simplement dire que le cinéma m'aidait enfin à sortir de ma chambre et même à envisager une vie sociale ! Or, pour moi, le geek est surtout quelqu'un de recroquevillé sur lui-même, s'enfermant dans ses jeux, se cachant derrière ses fétiches et son savoir. Je n'ai rien contre, ça peut même être admirable dans certains cas, mais ce n'est pas mon idée de la cinéphilie.

dr orlof a dit…

Le texte de Delorme est ambigu. D'une certaine manière, je suis assez d'accord avec ce qu'il écrit et que traduit parfaitement le commentaire de Christophe que je rejoins.
Ce qui est plus agaçant, c'est cette manière de délimiter la "cinéphilie" comme un territoire "réservé" (celui de la critique "institutionnelle" que représentent les revues) et de camper sur une position finalement assez proche de celle d'un Michel Ciment (tout ce qui vient d'Internet représente le Mal).

Si certaines tendances "geek" peuvent effectivement agacer (cette culture "alloCiné", ce nivellement du goût et cet engouement pour les gros nanars estampillés Jackson, Nolan ou Shyamalan...), il faut aussi savoir nuancer. Certains cinéphiles ET internautes ont de très belles plumes (Ludovic de Cinématique, Griffe, et beaucoup d'autres) et nous offrent un regard sur le cinéma extrêmement plus stimulant que ce que l'on peut trouver dans des revues comme "Positif" ou "Les inrocks".
Delorme devrait pourtant le savoir dans la mesure où le meilleur de ses chroniqueurs (Joachim Lepastier) vient de l'univers des blogs et du monde "geek"...

Buster a dit…

Merci § de préciser les choses, vous touchez là un point essentiel. Si le geek accumule un savoir qui le rend incollable dans son domaine (c’est son côté Uncle Ben’s!), on peut se demander en effet ce qu’il en fait? C’est pour cela que je veux absolument dissocier le geek du nerd. Au départ c’est la même chose, mais le nerd est décrit comme celui qui s’enferme complètement dans ce domaine qu’il a investi, au point de se couper du monde. Le geek lui a un rapport à la fois décalé au monde, dans son rapport aux autres, et totalement hanté par ce monde qui ne correspond pas à celui dont il rêve. Et ce savoir qu’il accumule lui sert précisément à ça: réagencer le monde, via le cinéma, comme s’il comblait ce qui lui échappe par des bouts de cinéma, pour que ce monde soit plus conforme à ses désirs... Disant cela je me rend compte que c’est peu ou prou la phrase de Mourlet reformulée par Godard, le cinéma substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs... pas surprenant, puisque les mac-mahoniens étaient de sacrés geeks qui le sont restés jusqu'au bout, c’est peut-être pour cela d'ailleurs que le mouvement a disparu assez vite… (je parle bien de la cinéphilie dans sa forme et non du discours qu’elle produit)
Donc je n’ai pas répondu à votre question, mais un peu quand même, au sens où ma cinéphilie quand j’étais jeune entrait sûrement dans ce type de rapport au monde, analyse rétrospective puisque, bien sûr, je n’en avais nullement conscience à l’époque.

Dr > vous avez raison il faut nuancer. Maintenant on peut se demander pourquoi Delorme, rédacteur en chef de la plus célèbre revue de cinéma, se croit obligé pour s’attaquer au geek de sortir la grosse artillerie (l’héritage des Cahiers, de Bazin à Daney, excusez du peu)? Convoquer les grands maîtres de la cinéphilie pour signifier l’infériorité du geek en la matière, ça ne rime à rien.

§ a dit…

Ce qui est gênant dans cette citation de Delorme, c'est le fait d'attaquer des cinéastes à partir de leur supposé public. ça n'a pas tellement de sens, surtout lorsqu'il s'agit de cinéastes à la fois "grand public" et très défendus pas certains cinéphiles très différents les uns des autres. Il est plus difficile de s'attaquer précisément à leurs films, ce que de moins en moins de critiques savent faire. Je trouve par exemple injuste que Nolan soit si souvent considéré comme un nul, comme si cela allait de soi, sans que l'on ne parle réellement de l'étrangeté de ses films. C'est de la politique des auteurs inversée : Nolan est devenu une tête de turc. La première chose à faire serait d'admettre que Nolan et Finsher ne sont pas vraiment des auteurs ; et à partir de là, constater que si Seven est une horreur, Zodiac est plutôt très bien, ou dire que le type qui s'appelle Nolan a un jour fait un très beau film qui s'appelle Le Prestige, film qui peut aider à comprendre que moins que des "attrape-couillons" ses films se veulent de très sérieux (c'est-à-dire sans second degré aucun) numéros de prestidigitation.

Anonyme a dit…

Hier, les Cahiers du cinéma tapaient sur la Qualité française, sur l'abjection au cinéma, sur Malraux, sur la bourgeoisie, sur la mode "rétro", sur les "fictions de gauche", sur "le mijoté à la Tavernier ou le frichti Berri" etc., et aujourd'hui ? Sur les "geeks". On est donc passé d'une critique esthétique et politique à une sorte de racisme de classe. Pas très classe.

Buster a dit…

Je ne connais pas bien le cinéma de Nolan. Concernant Fincher j’ai toujours pensé que la qualité de ses films dépendait beaucoup de la qualité du scénario (les trois premiers étaient ineptes), en ce sens il n’est pas un véritable auteur en effet.

Pour revenir au texte de Delorme, c’est vrai que le ton adopté est assez méprisant à l’égard d’un certain public. Très élitiste. D’un côté la cinéphilie dans ce qu’elle a de plus noble, héritée de Bazin, Daney, etc., qui "sait" aimer un film, de l’autre, le bas peuple des geeks qui n’aiment que ce qu’ils connaissent déjà.
Ça me rappelle le texte de Duras, Ah! Ernesto, l’enfant qui ne veut apprendre que ce qu’il sait déjà. Et comment l’enfant Ernesto compte-t-il apprendre ce qu’il ne connaît pas encore? demande le maître. En rachâchant, répond l’enfant. Dans le film qu’en ont tiré les Straub, l’enfant a une vraie tête de geek... Et comment le geek compte-t-il aimer ce qu’il ne connaît pas encore? demande le maître Delorme. En rachâchant, répond le geek... Rachâcher c’est ça, apprendre à aimer les films en se passant de la critique institutionnelle (l’école de la cinéphilie)…

En rachâchant

§ a dit…

Tout à fait d'accord avec l'anonyme de 22h38 : racisme de classe où l'esthétique et la politique passent à la trappe. Car pour les Cahiers, le summum de l'esthétique c'est désormais Sokourov et sa gouache. Purée, c'est qu'il adapte Goethe et prépare ses étalonnages à l'aquarelle ! Et ça, en plus de faire de belles illustrations, c'est forcément incontestable... Même Frodon trouve que c'est un chef-d'oeuvre, c'est vous dire !

Buster a dit…

Hé hé... Pas encore vu le Sokourov (pour l’instant il ne passe dans aucune salle à moins de 100km de chez moi), mais c’est prévu quand même. Sinon Frodon qui voit un chef-d’oeuvre? Bah, comme toutes les semaines, non?

§ a dit…

Moi non plus je n'ai pas vu Faust ! Mais j'ai vu d'autres Sokourov, qui est très bon dans le genre "Chef d'oeuvre éphémère" ou "film du mois en attendant le mois prochain". Le type même de cinéaste qui doit sa gloire à la médiocrité générale du cinéma. Dans les années soixante, il aurait été remis à sa place très secondaire. La bande-annonce de Faust m'a déjà donné une overdose de filtres caca d'oie, de miroirs déformants, de boue tarkovskienne et de lyrisme slave pour chrétien de gauche. Si j'étais le petit bonhomme de Télérama, j'en sauterais de joie ! Au fond, pour répondre à Christophe, est-ce tellement moins pompier que Peter Jackson et moins attrape-couillons que Nolan ?

Buster a dit…

C'est sûr, vu comme ça, ça donne pas envie... cela dit, il y a des Sokourov que j’aime bien, même beaucoup comme Pages cachées, Mère et fils, le Soleil, certains documentaires aussi. En revanche les deux premiers volets de la tétralogie sont franchement indigestes, surtout Moloch, très fort visuellement mais là plus pompier que bon oeil :-)

§ a dit…

Oui, je suis forcément injuste. Le Soleil et L'Arche Russe étaient bien. Je n'ai pas vu Pages Cachées et j'ai beaucoup de mal avec Mère et fIls. Disons que ce n'est pas un cinéma qui me touche, et l'unanimité dont bénéficie Faust me rend méfiant. ça semble tellement fait pour être pris pour un chef-d'oeuvre que je me demande ce qui me reste à faire à part l'admirer ou m'emmerder, c'est-à-dire, de toute façon, ne pas y trouver une place pour moi.

Buster a dit…

L'Arche russe oui, je l'avais oublié... Mère et fils, il y a le côté doloriste, mater dolorosa, qui rend le film par moments insupportable mais que Sokourov arrive aussi à transfigurer, idem pour Pages cachées, film de ruines, très déprimant et pourtant... Pour Faust, c'est vrai que lorsque Sokourov en parle comme du sommet de la pensée artistique européenne, on est en droit de se méfier. On verra...

Christophe a dit…

§> je conchie aussi bien Jackson que Soukhourov que, ve ce que j'en connais (Le soleil) je suis tout à fait d'accord pour qualifier de "pompier".
Maintenant, assimiler la critique des geeks à du racisme de classe n'est pas très pertinent de votre part dans la mesure les geeks sont généralement des bourgeois, petits ou grands. Au contraire d'ailleurs du public de beaucoup de films défendus par les cinéphiles dans les années 50.

Anonyme a dit…

Que les Cahiers (re)deviennent élitistes et meme minoritaires(cf l'analyse de "l'histoire" des Cahiers
par pascal Bonitzer dans un n°des années 80)c'est plutot une bonne nouvelle,non?

Michel Mourlet a dit…

Moi, un geek ? Hi hi ha ha ho ho... Vous êtes un drôle, Buster !

Buster a dit…

Merci Michel :-)

Sinon cette méfiance à l’égard du Sokourov (en ce qui concerne la réception critique) s’applique aussi au Carax. Quel délire! Au "sublime!" réservé au premier succède le "génial!" pour le second. C’est peut-être vrai, mais gardons la tête froide - j’ai l’impression qu’on évalue le film moins pour ce qu’il est que par rapport au statut d’artiste maudit accordé à Carax. Comme si son génie résidait plus dans tous ses nombreux projets jamais réalisés que dans l’oeuvre elle-même: j’aime beaucoup Pola X, surtout la version télé, Pierre ou les ambiguïtés, mais pour le reste... à moins d’être fan de l’esthétique eighties, les Amants du Pont-Neuf est très inférieur à Mauvais sang qui lui-même ne vaut pas Boy meets girl.

§ a dit…

« Racisme de classe », j'admet que le terme est un peu fort, en tous cas mépris pour un certain type de culture et de public très vaguement définis. Je n'y vois pas un élitisme salutaire, tel que Les Cahiers en aurait sans doute vraiment besoin. S'il y a eu un élitisme dans la cinéphilie des années 50-60, il consistait à placer haut des films absolument pas élitistes tout en critiquant des films qui se voulaient d'une qualité noble. Bien sûr, l'époque n'est pas la même. Aujourd'hui, à peu près toute la critique semble aimer la même chose, et c'est de ce consensus dont voudraient se dégager Delorme et les Cahiers, mais il le font sans grande cohérence, et souvent à coup de massue. C'est la différence avec La lettre du cinéma, qui avait su tracer une ligne très cohérente, avec des goûts et des dégoûts marqués.

Buster a dit…

100% d'accord avec §, de la première à la dernière ligne.

BN a dit…

Désir d’exigence n’est pas racisme de classe...Personnellement j’ai lu le texte de Delorme à la lumière de son édito et je n’y ai vu que franc rejet pour le petit impressionnisme ou narcissisme geek (de la presse papier ou d’ailleurs, mais je ne vois pas où Delorme critique particulièrement le net - comme le dit quelqu’un ici, Lepastier vient en effet du net, sans parler de Tessé ou Malausa qui viennent de Chronicart…). Je trouve personnellement les grands noms glissés au détour d’une phrase (rappel de base sur la cinéphilie) plutôt bienvenus : défendre le dernier Delpy ou encore Juno tout en se réclamant de Daney (ou encore mieux de ce Saint Sauveur Sckorecki… ici je pense bien sûr à Ropert, ravie lors de l’hommage à Daney à la cinémathèque de placer face à Delorme, qu’elle, elle ne défendait pas que les films «nobles »…), c’est d’un snobisme fumeux, et pour le coup je préfère ce que vous nommez « arrogance » et qui pour moi n’est que refus de se laisser porter par l’air du temps… J’ai été lecteur plutôt enthousiaste de la Lettre, je suis avec curiosité Bozon et Ropert, mais là la demoiselle prend une pose totalement déplacée … Delorme a lancé un (petit) pavé dans la (très petite) marre de la critique parisienne. Leur compte-rendu de Cannes publié (où que je sache, n’en déplaise à certains, ça ne tape pas contre les geeks mais contre un certain cinéma d’auteur…), on ne parle encore que de ce texte sur les experts et on ne trouve rien de mieux à dire que les Cahiers, décidément, c’est méchant et élitiste...ou alors qu’ils sont vraiment trop cinéma d’auteur de vieux, car c’est bien connu Coppola et Sokourov ne méritent que le mépris…le dernier Sokourov me sort par les yeux (soit dit en passant il est très loin au niveau de la couverture médiatique d’avoir réveillé l’enthousiasme consensuel que certains dénoncent ici), il n’empêche que l’entretien avec Delbonnel est passionnant tout comme, une fois de plus, le texte de Béghin et celui du traducteur…Quant au Carax (là en effet, le consensus est général) : découverte ce soir …

Vincent a dit…

Il serait pourtant dommage d'exclure que "Holy motors" soit un beau film pour ses qualités propres. Je ne suis pas un inconditionnel de Carax (encore moins de sa posture) mais son film m'a franchement emballé.
Sur le reste, le "geek" pour moi c'est plutôt un féru de technologie, donc ici de cinéma technologique, c'est à dire pour rester sur ma génération, ceux qui allaient en 75/85 voir "Star wars" et "Alien" (et ni Godard, ni Bresson). C'est d'ailleurs amusant que Christophe cite un texte sur Ludwig tout en aspergeant le pompier Jackson. "Le réveil de la sorcière rouge", "Le scorpion noir", "Jivaro", c'est l'aventure format série B, l'exotisme, l'érotisme léger, les effets spéciaux. Et Jackson, comme Burton et les autres viennent directement de là. Avec beaucoup plus d'argent et de mioyens ce qui fait qu'ils ont sans doute perdu quelque chose en route.
Mais je ne suis pas certain que les publics, ceux des salles de quartier des années 50 et ceux des multiplexes des années 2000 soient si différents, que ce soit dans ce qu'ils vont chercher au cinéma et par rapport à leurs classes sociales.

Anonyme a dit…

"soit dit en passant (Faust) est très loin au niveau de la couverture médiatique d’avoir réveillé l’enthousiasme consensuel que certains dénoncent ici"

Euh, quand même : chef-d’œuvre ou "grand questionnement métaphysique et politique" selon Chronicart, les Cahiers, Libé, les Inrocks, independencia, Le Monde. Il manque Première, c'est ça ?

Buster a dit…

Vincent, j’attends beaucoup du Carax mais peut-être trop, vu le délire critique qui accompagne le film. On a l’impression que, puisque aujourd'hui la plupart des films sont défendus par la critique, à des degrés divers mais défendus quand même (là-dessus Delorme a raison de s’indigner), quand un film mérite encore plus que les autres d’être défendu, on tombe dans une sorte de surenchère totalement grotesque qui ne peut que desservir le film en question. Comment apprécier sereinement un film que toute la critique monte au pinacle comme s’il s’agissait du plus grand film de l’histoire.

Le geek, oui au départ c’est la technologie, mais j’ai décidé d’élargir le champ… ce n’est plus le fondu d’informatique, de SF ou de fantasy, mais de n’importe quel domaine bien précis dans lequel il devient ultraspécialiste, n’importe quel domaine sauf… le sport! :-)

(NB. Un ami m’a rapidement fait l’historique des mots geek et nerd. En résumé, geek est un terme très ancien, on le trouve sous l’orthographe "geck" chez Shakespeare pour désigner un type un peu niais dont on se moque, puis dans sa définition moderne au milieu des années 80 associé en effet à l’informatique et tout ce qui touche aux nouvelles technologies... Le nerd serait plutôt le matheux, le scientifique en général, avec un côté plus autiste, mais celui-là m’intéresse moins...).

Anonyme a dit…

alors là Buster chapeau, vous vous êtes surpassé, jamais lu autant de conneries que ce que viens de lire sur ce fil

Griffe a dit…

D'accord avec Vincent : Holy Motors est très beau, faussement naïf, vraiment généreux, d'une grande abstraction mais souvent très émouvant... Je ne rentre pas dans le détail, il faut le voir. Et puis on en reparlera, forcément, ne serait-ce que parce que valzeur l'a presque autant détesté que Cosmopolis !

râle a dit…

dans l'article que j'ai lu, Delorme ne parlait pas du tout des geeks. Ce qui m'a frappé dans le numéro, c'était le rejet du Mungiu (je veux dire, il y a trois chroniqueurs et ils disent exactement la même chose, à savoir que le Mungiu est un film chiant, cannois, ça n'a aucun intérêt- et puis ils disent toujours la même chose à propos de Cannes - à l'époque, ils - je ne sais pas qui - couronnaient Mission - par exemple - et évidemment si je me fie à ça le festival n'a plus rien à voir). Mais le dernier numéro est d'une ineptitude si totale que ça me laisse pantois. A qui ça jette de la poudre aux yeux les aquarelles de Sokourov? Cela à beau rendre le travail de post-production plus compliqué, ça n'empêche pas le film (comme on dit) d'être d'une laideur jeunetienne (tant pis s'il voulait représenter "la décomposition"). Zohiloff se branle habituellement sur sokourov, ça devrait l'embarasser quand même (vu que son nom est évoqué de temps à autres).

Buster a dit…

Anonyme de 22h24 > attendez, c'est pas encore fini!

Griffe > le Carax ce soir ou demain

Râle > le Sokourov demain ou samedi

on en reparle forcément :-)

Buster a dit…

PS. valzeur dès qu'il voit une stretch limo, il pète un câble! :-D

BN a dit…

Au cher anonyme ironique de 17h47: figurez-vous que même Première aime Faust (coup d'oeil à allociné)...merci de m'avoir recadré sur ce point pour ce qui est de la presse, il se trouve qu'en écrivant je pensais plutôt aux pathétiques commentaires de cette émission de Canal + nommée Le Cercle...par contre ceux qui trouvent l'ensemble sur Faust et le dernier numéro des Cahiers de la poudre aux yeux (et "d'une ineptitude si totale") je ne sais plus quoi dire, tss...même le texte sur Nightfall? et la critique du Audiard? l'ensemble Daney (inégal mais loin d'être inepte)?? Non vraiment je ne sais plus quoi dire, et je me tais.

Anne a dit…

Buster, je ne suis pas totalement convaincue par vos arguments, j’y vois trop chez vous le goût de la provocation, mais j’ai relu le texte de Skorecki contre la nouvelle cinéphilie et je reconnais que dans le « téléphage » des années 70 qu’il décrit on peut voir en effet une forme de geekitude. Donc voilà.

Anonyme a dit…

En tous les cas si les Cahiers n’aiment pas les geeks, leurs couvertures, elles, sont très geek ;)

Christophe a dit…

Vincent: Justement, en raison notamment de la différence de moyens, apprécier la grandeur d'un film d'Edward Ludwig suppose une sensibilité bien plus fine que pour Jackson, au style bien plus lourd, vulgaire et raccoleur. Pompier en un mot.

Buster a dit…

Au passage... BN a raison, le numéro de juin des Cahiers est très bien, mais de ça on n'en parle pas, je sais c'est injuste, mais d'autres s'en chargent ailleurs, ici on joue le rôle du poil à gratter!

Lucie a dit…

Alors, le Carax?

Buster a dit…

Holy motors n’est pas aussi magnifique que je l’espérais (pas mal de scories) mais grand quand même (le dernier "rendez-vous", le retour de M. Oscar au foyer, est ce que j’ai vu de plus beau cette année), il y a un côté holiste, le tout du film supérieur à la somme des parties, on a l’impression que Carax n’a jamais cessé de tourner et qu’il nous livre là son dernier film, à la manière d’un Renoir ou d’un Tati (le retour via les genres au théâtre ou au spectacle), c’est ça peut-être qui est troublant et fait la beauté du film, la beauté du geste (le jeu de l’acteur), le film réduit à l’épure du geste ,le geste du cinéma à l’état pur... Quant à Faust que je viens tout juste de voir, c’est finalement beaucoup mieux que ce que je craignais, par la dimension grotesque que Sokourov instille à son film, même si je l’aurais préféré plus grotesque encore.

Je vais peut-être écrire un texte pour chacun, en commençant par le Faust car c’est plus facile, je vois très bien ce que je peux dire dessus, alors que Holy motors pour l’instant je ne vois pas par quel bout le prendre, il faut vraiment que je le laisse reposer, peut-être même le revoir (sinon je vais dire la même chose que ce qu’en a dit la critique qui l’a vu à Cannes - partout on lit exactement le même texte - curieux d’ailleurs cette incapacité de la critique à se dégager du film, et en même temps pas si étonnant que ça)

Anonyme a dit…

L'endroit du monde où vous aurez le moins de chances de croiser Stéphane Delorme :

http://www.youtube.com/watch?v=BHHLy0ZSTIU&feature=player_embedded

Buster a dit…

Hé hé... mais il me semble avoir aperçu Delorme caché au fond du bar ;-)