jeudi 21 juin 2012

Le camion

C’est quoi ce Camion? Un beau camion bleu. 32 tonnes. Saviem. Un homme, une femme, un camion. Depardieu, Duras, un film. Le bleu du Camion. Avant le rouge du Navire night, le blanc d’Agatha, le noir de l’Homme atlantique... Pour Fargier, un film de science-fiction: "la Terre vue d’un vaisseau cosmique." Un poids lourd en apesanteur. Image même de la mélancolie. "Ç'aurait été un film (donc, c'est un film)". Ça devait être le dernier. La fin du cinéma, la fin de la politique, la fin du cinéma de la politique, la fin du cinéma du cinéma. La fin de la fin... "Que le monde aille à sa perte". Mais le monde, celui de l'après-68, a survécu. Comme le cinéma, il a continué de survivre à sa propre fin. A l'image du camion traversant les mêmes lieux, repassant aux mêmes endroits, le film n’en finit pas de boucler la boucle. "La mer était loin, mais très forte". Le film aussi. Si loin, si fort, que l’écho porte encore. Le revoir aujourd’hui est un choc. Comme un point de non retour qui ferait retour. D’abord le ravissement: Duras et Depardieu dialoguant autour d’une table. L’incarnation à l’état pur. Puis l’effroi: le sentiment terrible que ce que je vois là (le portrait des voix), que ce que j’entends là (la musique des images), est fini pour toujours. Le sentiment que ce cinéma-là, différent - et pourtant capable à l’époque d’occuper, momentanément mais d'occuper quand même, le centre du cinéma -, n’existe plus et n’existera plus jamais, sinon dans ses marges les plus lointaines, c’est-à-dire hors du cinéma. Revoir le Camion aujourd'hui c'est mesurer, sans nostalgie mais avec claire-voyance - "Vous voyez? Oui, je vois" -, la distance (interplanétaire?) qui sépare le cinéma durassien, douloureusement "déclassé", cinéma de la parole (celle du texte) et de la blancheur (celle du sens), de cet autre cinéma de la mélancolie qu'est par exemple le cinéma, pompeusement "surclassant", d'un Lars von Trier, cinéma de la terreur (nihiliste) et des symboles de plomb, qui fascinent autant qu’ils répugnent. Revoir le Camion à l’aune de Melancholia, c’est se dégager des grands fonds embourbés de la mélancolie pour accéder à une forme (aujourd’hui perdue) d’au-delà de la mélancolie. C’est refaire, tout simplement, le trajet du sublime.

PS. Le sublime chez Duras n’est pas le même que chez Sokourov (j’y reviendrai).

9 commentaires:

Gladys a dit…

Sublime! mais aussi paradoxal. Comment l'auteur de ces lignes peut-il en même temps aimer un film comme Cosmopolis? Un vrai mystère ;)

Buster a dit…

Nul mystère ma chère Gladys. Le Camion de Duras représente pour moi un sommet d’intelligence et d’émotion que n’égalera jamais aucun film de Cronenberg, et je dirais même 99% du cinéma d’aujourd’hui. Sauf que je ne me pose pas la question en ces termes, parce que sinon il y a belle lurette que j’aurais déserté le cinéma. Dans Cosmopolis (le livre), il est écrit au début: "Fini Freud, place à Einstein." On peut l’entendre de différentes façons mais, pour paraphraser une blague juive, je le traduirais par: Fini le "tout est sexe", place au "tout est relatif". Eh bien mon rapport au cinéma d’aujourd’hui est justement dans le relatif. Quand je compare le Camion et Melancholia, je suis dans l’absolu, je traduis seulement le choc violent que m’a procuré la vision rapprochée des deux films... Maintenant quand je juge un film contemporain je le juge essentiellement à l’aune des autres films du cinéaste et surtout de la production courante. J’évite les comparaisons forcément écrasantes avec les grands cinéastes du passé (si parfois je les convoque, mais plutôt quand j’aime un film, c’est moins par souci de comparaison que dans un jeu de réminiscences). Donc si j’aime Cosmopolis, quand bien même je trouve l’interprétation de Pattinson assez mauvaise et la fin du film un peu pénible, c’est aussi, en dehors des qualités que je lui reconnais par ailleurs, relativement aux autres films sortis ces derniers temps, tous ceux que je n’ai pas aimés (Drive, Millénium...), voire carrément détestés (Shame, De rouille et d’os...)

Gladys a dit…

Merci.

assiaemilie a dit…

Pas vu Oslo 31 août?

Buster a dit…

Non. Et vous, le Camion, vous l'avez vu?

Anonyme a dit…

Une question : à votre avis, pourquoi le début (jusqu'à la scène de la pause cigarette) avec Duras et Depardieu se déroule de nuit, le milieu du film de jour, et la fin de nuit . on a l'impression que les séquences du début proviennent de la scène de fin, à la tombée de la nuit. Cette temporalité est étrange... peut être est ce anecdotique, peut être pas...

Buster a dit…

Oui il y a un effet de reprise, un plan de nuit du début a été déplacé à la fin, ce n’est sûrement pas anecdotique d’autant que c’est le passage où, je crois, Duras parle de la femme qui tous les soirs arrête des camions, et raconte sa vie pour la première fois, ça participe à l’effet de boucle du film, c’est d’ailleurs suivi du plan du camion circulant au milieu de "ronds"-points et d’échangeurs, avec le panneau sortie. Tout le film est sur ce registre, les vues elles-mêmes du camion se suivent de façon non chronologique, ça renvoie au double mode du récit, conditionnel et indicatif: ç’aurait été un film, c’est un film... ce serait quelle femme?, c’est quelle femme? Le temps de la mélancolie mais aussi de l’écriture, c’est ce qui rend le film si envoûtant.

Nikola a dit…

Buster,

Je vois que tout le monde s'excite sur Stéphane Delorme dans votre dernier post en date, et personne (ou presque) pour rebondir sur LE CAMION. Vous devriez organiser un rendez vous régulier de commentaires à chaque nouveau numéro des Cahiers !

Pourtant, discuter du Duras serait infiniment plus enthousiasmant que de savoir qui est geek / qui est nerd ! (j’exagère, ce débat m’intéresse)

Tout ça pour dire qu'il y a longtemps, dans une lointaine galaxie, lorsque j'étais geek/nerd/cinéphile (biffez la mention inutile), LE CAMION représentait le summum du cinéma intello-chiant irregardable et qui prêtait à rire (sans même l’avoir vu). Et 20 ans plus tard, découvrir ce film immense, cinématographique, beau, profond, complexe... j'aime que Fargier que vous citez parle de vaisseau et fasse intervenir par la bande la science fiction. C’est bien ça, devant LE CAMION, j'ai l'impression de voir un film de SF qui se passerait sur une autre planète (ou la nôtre mais vu par un extra-terrestre). Devant ce film, l'imaginaire vagabonde, l'intellect s'affole, les images affluent. Je comprends que Paulina Kael ait préféré ce film à STAR WARS qui sortait le même mois, ce n’est pas du snobisme. LE CAMION vous fait voyager dans des mondes imaginaires, on se sent comme en apesanteur devant ce film.

Je possède d'ailleurs un camion SAVIEM dans mes étagères, à côté de mon Chewbacca.

Geek, nerd, cinéphile… who gives a shit ?

Buster a dit…

Très joli message. Merci Nikola.