jeudi 31 mai 2012

[...]

En attendant sans réelle impatience l'Amour d'Haneke, qui ne sortira qu'à l'automne (saison idéale pour ce genre de film!), voici un petit texte d'Albin Didon sur Funny games US, du même Haneke, film que je n'ai jamais vu, ou plutôt voulu voir, tant j'avais détesté la première version.

"Kant" - il y a de la gêne...

En adaptant son film autrichien de 1997 à la sauce hollywoodienne, Haneke affiche sa volonté d’engager le public américain sur un terrain familier: les acteurs sont connus et la langue ne constitue plus un obstacle. Le projet du film reste inchangé, à savoir: malmener la curiosité malsaine du spectateur au moment où il achète sa place (et son cornet de pop-corn) pour voir le spectacle d’une violence, généralement tenue pour "gratuite".
Aussi, en conservant presque intégralement la trame et les séquences de la version initiale, il s’agira, peu ou prou, de prendre le film gore à l’envers en traitant l’ostentatoire de la violence par la négative: on ne verra donc pas explicitement la scène de massacre (un des deux intrus sera filmé hors-champ, tartinant une tranche de pain de mie dans la cuisine afin d'"amplifier" le malaise) mais son résultat sur un écran de télévision arrosé de sang encore frais et le corps étendu de la victime. Ou encore, les rapports entre les personnages seront "civilisés": jeux verbaux (devinettes vicieuses) et manières aseptisées (voix doucereuses, gants blancs).
Exit la "bestialité" des films d’horreur sanguinolents.
Hélas, ce parti pris théorique atteindra vite ses limites, à force de rompre – maladroitement – le pacte de croyance au récit. Selon le seuil de crédulité du spectateur, la rupture arrive assez tôt. Au moment où l’on constate que les victimes n’ont vraiment pas les réactions instinctives "élémentaires" de défense face à leurs agresseurs, le projet se casse de lui-même la figure, en frisant le ridicule. Le point culminant survient au moment d’une détresse à son comble, lorsque le couple survivant a une chance de se libérer, après que les criminels eurent quitté les lieux (sans raison explicite). Ne cherchant pas vraiment à s’enfuir coûte que coûte (le mari est blessé...), ils prennent le temps de sécher le téléphone portable, jusqu’à se faire des mamours au moment où l’épouse se résout à quitter le théâtre de la tragédie. Avant cela, le spectateur était même allé jusqu’à accepter la "passivité" du mari (trop pacifiste?), certes neutralisé, mais qui s’est "juste" fait déboîter la rotule droite, et qui un peu plus tard exhortera sans trop broncher sa femme à se déshabiller – assez chastement (dans le générique, l’actrice principale est également créditée en tant que productrice) – et qui trouvera enfin, après s’être fait assommer, la force de larmoyer du sort de son fils, froidement abattu sous ses yeux.
En combinant dans le même espace (clos), deux types de
characters bien distincts (des personnages ordinaires versus des prototypes de perversité), Haneke, instaure un double malaise, probablement involontaire: d’un côté, le spectateur regarde des personnages qui n’ont apparemment aucune issue (à leur confondante retenue ou "politesse", comme on voudra), et de l’autre, il se demande à quel point le réalisateur lui-même est timoré dans ses bravades. Ainsi croyant retourner le film d’horreur (fauché; et le sien, par la même occasion), il en reprend les ressorts sans les renouveler: on n’a pas intérêt à alerter les secours, le fusil trouvé par le jeune fuyard n’est pas chargé, on part chercher de l’aide et on se fait ramener par ses tortionnaires (une fois, le fils, et l’autre fois, la mère). Les spectateurs les plus imaginatifs se diront que ces scènes auront été "rembobinées" et donc, que tout au plus, dans le fil narratif continu de "séquences à chaque fois remontées", c’est le cinéma d’horreur qui est voué à se répéter... Du coup, plus le film se déroule, plus le spectateur regrette que le réalisateur ne soit pas allé au bout de ses artifices: pourquoi donc s’attarder sur des sujets aussi "masochistes" en s’acharnant sur une famille "moyenne" aux réactions quelque peu aberrantes? pourquoi ces puériles œillades au spectateur? et pourquoi ne pas prendre à bras le corps des sujets "consistants" de cinéma?
Après tout, la séquence de "rembobinage" (déjà dans la version d’origine) n’était pas une si mauvaise idée. Alors, pourquoi au bout d’une heure trente utiliser ce procédé pour montrer
in fine qu’aucune échappatoire n’est possible? Haneke s’amuse à manipuler le spectateur uniquement pour souligner que les bourreaux de la thèse qu’il présente ont toutes les cartes en mains et surtout pour surligner que le réalisateur est seul maître à bord; ce qui, pour le coup, l’exonère encore moins.
Dès lors, on se laisse à regarder l’expérience évoluer toute seule comme un simple exercice "réflexif", et on regrette que le film n’ait pas aussi parié sur la participation (active) du spectateur. On voit donc avec détachement un réalisateur qui sadise des personnages sans répondant, qui n’opposent pratiquement pas de résistance tant physique que verbale, qui trouvent toujours le moyen de ne jamais savoir reprendre le dessus sur deux gamins légèrement insolents, et qui se laissent maltraiter dans les moments les plus sordides.
Certes, il y a un dispositif théorique (une "cage"), des rats de laboratoire (une famille séquestrée; les spectateurs) et des forces "démiurgiques"; mais la démonstration reste courte, ne serait-ce encore que par les deux poncifs de la "modernité cinématographique". D’une part, la boucle narrative: l’intrus redemande des œufs à son nouvel hôte ("le spectacle continue"), et d’autre part, le regard-caméra du dernier plan (renvoyant à
Monika, de Bergman, et repris par Truffaut dans les 400 coups), bien que cette fois-ci l’expression soit nouvelle.
Cependant, on peut reconnaître, comme le film nous y invite, qu’il n’y a jamais de violence "gratuite" au cinéma, tant les spectateurs en veulent pour leur argent, et que les motivations des personnages ne sont après tout que des prétextes plus ou moins habiles à une débauche d’effets: plus les raisons sont "recevables", plus les (in-) conséquences seraient légitimes. Ainsi, malgré tout, cette allégorie un peu simpliste du pouvoir (nazi?) montre la limite de la satisfaction d’un refoulé qui se retourne contre lui-même, ou autrement dit, le degré "supportable" de la complaisance voyeuriste: durant la projection, l’irritation oscillera entre terreur... et ennui.
(19 mai 2008)

10 commentaires:

Anonyme a dit…

c'est qui albin didon?

Buster a dit…

Un ancien villageois qu'on dit énervé :-D

Anonyme a dit…

hé ben dis donc :) il est pas mal du tout ce texte .quand on le lit on se dit qu’un mec qui fait ce genre de film ne peut raisonnablement pas atteindre au sublime comme on veut nous le faire croire avec Amour. ( j’ai pas vu le film)

Buster a dit…

Hé hé... Je dirais même plus, un mec qui fait DEUX FOIS ce genre de film est DEFINITIVEMENT incapable d’atteindre au sublime comme on veut nous le faire croire avec Amour. (j’ai pas vu le film non plus)

Anonyme a dit…

Sur Amour:

Lefort qui traite de cons ceux qui n'ont pas pleuré devant le film:
http://next.liberation.fr/cinema/2012/05/20/l-amour-dans-l-ame_820061

Malausa pour qui Haneke a frôlé le chef-d'oeuvre:
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/555267-festival-de-cannes-avec-amour-michael-haneke-frole-le-chef-d-uvre.html

albin - didon a dit…

Waouh, c’est fou le nombre de commentaires que je suscite, ici ?!-DDD

Allez, une réponse quand même aux intéressés !-]

Hé bé, ma foi, « Anonyme » du 1er juin (11h 25), mais c’est une grande question que vous posez-là
!-] Heureusement, « Grand Frère Google » sait tout – enfin, à peu près : il ne reste donc qu’à lui demander !-D

Quoique, pour éviter, disons, les « grossiers malentendus » (et autres grotesques usurpations), il est recommandé d’ajouter « nrv » au pseudo.

Tiens, à ce propos, Buster (du 02 juin :-), tu ne trouves pas plutôt que je me suis bien calmé – depuis que je suis devenu un… « somnambule » ?-D

-----

Et puis, merci à vous, « Anonyme » du 4 juin 2012 (13h 43), pour le compliment : très bien venu, surtout lorsqu’on vient de se faire refuser, pour la quatrième fois, un (très long) texte – nettement plus « poussé » (euh, je trouve, personnellement) – par… Trafic, ahum ?!-D

Pour finir, plutôt d’accord avec tous les deux sur Haneke… Sans surenchérir toutefois, je dirais : un « mec » qui tourne deux fois le MÊME scénario, sans rien y changer (hormis le casting), est DEFINITIVEMENT indigne de considération.

(vu La Pianiste, et qui est à peu près son seul film sauvable… :-]

Buster a dit…

Au fait, pourquoi tu n'es plus au "village"? Ils t'ont viré ou tu as claqué la porte? - je sais pas pourquoi mais la seconde hypothèse me semble la plus probable :-)

Malausa, bah c'est un peu ce qu'on disait... Haneke est incapable d'atteindre au sublime (chassez le naturel il revient au galop).
De toute façon, Amour est le genre de film qu'il faut voir la tête froide, sinon on fond en larmes comme cette chochotte de Lefort...

On en reparle (ou pas) à l'automne.

Anonyme a dit…

jean-paul gaultier aussi a fondu en larmes.. vous avez dit chochotte ?

Buster a dit…

Oui chochotte... hypersensible, quoi.

tristes - portiques :-] a dit…

Euh, moins « claqué la porte », que « pris les voiles » !-]

Oh, la ! tu me fais de ces réputations ?!-D

En gros, j'ai cessé de participer au Village, pour cause d' « incompatibilité d'humeurs » (disons).

Au début, il y avait trois responsables : Agathe, Nef et « Cui x 2 ». Chacun, accaparé par des obligations personnelles ou professionnelles, ayant dû se désengager de l'aventure, l'actuel tenancier du blog - Urbain, pourtant pas complètement méprisable - en a pris le contrôle, pour ainsi dire, absolu : décrétant selon son bon vouloir (et le sien, seulement) quels textes méritaient publication ou non. Je rappelle que le blog était collectif à l'origine ; et ce brave homme s'affichant par ailleurs comme étant communiste, ahum !-D

Pour plus de détails, il faut se reporter au billet intitulé : « des branches – toux [1/2] », posté le lundi, 04 avril 2011 (la deuxième partie reste quelque part dans mes archives :-]

Et lire en particulier le commentaire signé « service – minimum », du mardi 05 avril 2011 | 13h 35