dimanche 15 avril 2012

Quelle heure est-il?

Twixt de Coppola: jusqu’à présent le plus beau film vu cette année. Au fait pourquoi "Twixt"? Référence au jeu éponyme où l'on doit créer, à l’aide de ponts et de piliers, une ligne continue entre deux bords opposés (comme relier les deux rives d’un lac, le rêve et la réalité, le passé et le présent, la mort et la beauté...)? Ou mot-valise, contraction de twist (trouver une fin à l’histoire est une des obsessions du film, comme toujours chez Coppola) et de mixt? C’est vrai que le film brasse beaucoup:
- le polar tordu à la Twin Peaks (ça résonne pareil), l'horreur gothique, la farce bouffonne, le récit intimiste...
- une mise en scène effacée et des expérimentations formelles faussement archaïques: scènes oniriques à dominante bleutée (où l'on croise le fantôme d'une jeune vampire et celui d'Edgar Poe en figure hologrammique), colorisations à la façon des premiers films, rappelant les poissons de Rumble fish (ici un tapis rouge ou une lanterne jaune orangé), séquences en relief comme dans les années 50, surimpressions, split screen, etc.
- l'œuvre d'Edgar Poe donc, du Diable dans le beffroi au Corbeau, en passant par Le Chat noir ou encore La Tombe de Ligeia, et le propre cinéma de Coppola, de son tout premier film, Dementia 13 produit par Roger Corman - expert ès Poe -, aux derniers, l’Homme sans âge et Tetro avec lesquels Twixt partage la même réflexion sur le temps - image sublime que celle de ce beffroi aux sept cadrans indiquant chacun une heure différente -, en passant par son diptyque eighties sur la jeunesse, The outsiders et surtout Rumble fish, à travers l'image du motorcycle boy, et bien sûr Dracula...
- la mélancolie - via Poe toujours, "never more", la mort d'une jeune femme, la sienne, source de douleur et de beauté, via le vampirisme aussi et l'obsession du passé - et le sentiment de culpabilité qui accompagne et entretient le deuil, sentiment éprouvé par le héros écrivain (Kilmer) - un Stephen King au rabais nommé Baltimore (Poe est partout) - et à travers lui Coppola (même si la mort de son fils Gio, à qui était dédié Jardins de pierre, n'est pas le cœur du film, contrairement à ce qui est dit un peu partout), qu'il libère à l'occasion d'une scène sidérante, lorsque, guidé par le poète sur le flanc d'une falaise (écho à Arthur Gordon Pym), il surplombe la mer et "revoit" l'accident de hors-bord qui coûta la vie à sa fille, un plan où se superposent le visage de la jeune fille et la trajectoire du hors-bord traversant le plan et, par cet effet de surimpression, donnant l'impression de couper, telle la lame d'un couteau, le cou de ladite jeune fille, condensant ainsi dans la même image les différents drames du film (il est aussi question d'enfants égorgés par un pasteur fou).

Bon le catalogue est fini, je n'ai fait que répéter ce que tout le monde a dit... La question est: pourquoi cette profusion de matières si disparates?, Twixt prolongeant à ce niveau, et de manière plus éclatante encore, les deux précédents films de Coppola. On nous répondra: la liberté absolue d'un cinéaste-producteur, réalisant les films qu'il veut, comme il le veut, avec son propre argent, sans rien devoir à personne. OK, mais encore... Qu'est-ce qui justifie une telle débauche? Je répondrai: le récit. Un récit énorme, par tout ce qu'il véhicule: en surface une histoire de serial killer, en profondeur, alimentant l'histoire du dessus, un entrelac de tragédies, de la mort de Virginia, la jeune épouse de Poe, à celle de Vicky, la fille du héros - toutes les deux "réincarnées" sous les traits de V., la petite vampire, elle-même "survivante" (mais pas vraiment...) du massacre perpétré autrefois par le pasteur de la ville, une ville dont il ne reste aujourd'hui que l'église et son beffroi, une quincaillerie-librairie, le bureau du shérif (qui sert aussi de morgue et dans lequel on pratique le ouija), l'atelier où il fabrique ses nichoirs à oiseaux (étonnant Bruce Dern), un vieil hôtel délabré où aurait séjourné Edgar Poe et le motel dans lequel Kilmer essaie - laborieusement - d'écrire son livre...), récit énorme, et pourtant parfaitement limpide (pas de brume sur le lac). Car bien sûr, cette idée d'un Coppola redevenu le jeune cinéaste de ses débuts, c'est de la blague. La maîtrise dont il fait preuve ici, dans la conduite de son récit, est absolument prodigieuse. Twixt apparaît ainsi, au-delà de ses nombreuses citations et de son aspect formellement hybride, comme une formidable machine à raconter (on pense au Bad lieutenant d'Herzog), passant avec une aisance stupéfiante - c'est un film de passages - de la scène de fantômes, fantastico-onirique, à la pure comédie: cf. la scène hilarante où Kilmer, devant son écran d'ordinateur, cherche en vain, et de plus en plus difficilement à mesure que les verres de whisky s'accumulent, la phrase qui ouvrira son roman... Parce que finalement ce dont parle le film c'est bien de ça. Derrière ce qui peut apparaître comme une mise en abyme de la fiction, Coppola nous raconte tout simplement le parcours complexe et mystérieux, peuplé de rêves et d'obsessions, d'une œuvre en train de se faire, parcours pendant lequel le temps, évidemment, n'existe plus... Et c'est magnifique.

20 commentaires:

vernis a dit…

"Le saviez-vous ? Le nouveau film de Francis Ford Coppola, Twixt, tire son titre d’un vieux mot d’anglais aujourd’hui désuet, twixt, qu’on peut aussi écrire ’twixt ou betwixt, et qui signifie « entre » dans le sens « entre deux choses ». Le mot anglais moderne est between."

Buster a dit…

Merci vernis. (qui parle?)

Lucie a dit…

"pourquoi cette profusion de matières si disparates?"

c'est beau ça!

Christophe a dit…

A t-on une chance de ne pas s'ennuyer devant ce film si aucun film de Coppola n'a trouvé grâce à nos yeux depuis Jardins de pierre (et surtout pas les deux derniers)?

valzeur a dit…

Euh, Buster, rassurez-moi, vous plaisantez ? J'en sors et je classe Twixt au même niveau que Bye-Bye Blondie et un peu en dessous de Bellflower. Et je suis sympa...

Buster a dit…

Lucie > n’est-ce pas...

Christophe > il y a vraiment peu de chance, mais bon vous pouvez toujours essayer.

valzeur > c’est vous qui plaisantez :-) ou alors je vais finir par croire que nous n’avons vraiment pas les mêmes goûts :-D

valzeur a dit…

Hum, je pense que vous avez échappé à Bellflower, absurde petite chose indé-Sundance quand même mieux filmée, mieux montée et plus incarnée que Twixt (qu'on pourrait rebaptiser Belltower, ah ah ! - les malheureux qui l'ont vu comprendront...)

Buster a dit…

Hé hé... j’ai compris l’allusion, mais je ne suis pas malheureux

(vous voyez que c’est vous qui plaisantez)

Mina Bontempo a dit…

Pour une fois, je suis plutôt d'accord avec vous; ça fait un bien fou après un film aussi scolaire que Take Shelter, et la malice désagréable de Young Adult, à peu près les deux seuls films que j'ai vu depuis le début de cette année qui commence très mal. Comme toutes les belles choses, c'est dommage que le film provoque la consternation, pour de mauvaises raisons. Ce n'est pas très difficile d'être touché rien que par le montage par exemple. Mais tant pis, c'est normal après tout. Et pourtant ce Twixt ne me paraît pas si éloigné de Road To Nowhere, en bien plus réussi (clin d’œil appuyé à valzeur).

Buster a dit…

C’est vrai qu’on peut rapprocher Twixt de Road to nowhere, film qui lui aussi, et plus nettement encore que le Coppola, était bâti sur un deuil (Laurie Bird), sans compter le climat lynchien, mais qui s’emmêlait un peu trop les pinceaux (aller nulle part c’est bien mais faut pas que ça mène à rien)

Anonyme a dit…

hello Buster

la réponse de valzeur sur chronic'art :

http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=12376&afficheReaction=oui

Buster a dit…

Ha ha... j’en attendais pas moins. Valzeur c’est le fils de François Forestier, il voit des nanars partout :-)

Dr Orlof a dit…

Bel article même si je suis un peu moins enthousiaste que vous quant au résultat final du film.
Je suis d'accord avec vous sur tout ce que le film brasse. Pour ma part, ce qui m'a séduit dans "Twixt", c'est surtout sa dimension intime et cette manière qu'a Coppola d'ériger un tombeau à l'enfant disparu.
En revanche, je suis en total désaccord avec la fin de votre note. Coppola traite avec une incroyable désinvolture son scénario, se fiche éperdument du récit et ne va pas au bout des pistes qu'il entame (quid de cette communauté de jeunes gothiques qui, finalement, n'aura aucun rôle dans la résolution- convenue- de l'énigme?).
Du strict point de vue du "fantastique", le film est très inférieur à ce que Burton faisait il y a une quinzaine d'années (et je ne parle même pas de "Twin Peaks", ô combien plus inventif!.

Reste donc la dimension "autobiographique" qui fait de ce "Twixt" un grand "film malade" (pour reprendre l'expression de rigueur).

NB : Il est intéressant de voir qu'à l'heure de la 3D et du numérique, les grands cinéastes américains des années 70 semblent obsédés par les fantômes des grands artistes. Alors que le cinéma semble perdre son pouvoir de reproduire une image du réel aux contours de plus en plus flous; ils semblent vouloir retrouver un sens à leur œuvre en se plaçant sous la tutelle de Poe (Coppola), Fitzgerald et Cie (Woody Allen) ou Méliès (Scorsese). Le cinéma d'aujourd'hui serait-il celui de l'invocation plutôt que de la reproduction?

Buster a dit…

Je n’ai pas du tout vu le film comme ça. Reprocher à Coppola de ne pas être allé au bout de certaines pistes c’est lui reprocher de n’avoir pas fait un film en béton, de la même manière que l’éditeur de Kilmer exige de l’écrivain une histoire/une fin en béton. La force du film est justement, comme dans Tetro dont il est vraiment le pendant au niveau fictionnel (j’en parlais comme d’un "patchwork in progress"), dans cette monstruosité qui embraye sur plein d’éléments narratifs sans forcément les développer. Le récit n’est pas le scénario. Ce que "raconte" le film, au-delà du scénario, c’est la construction d’une oeuvre, un processus forcément chaotique qui va s’ordonner progressivement en privilégiant certaines choses à d’autres, liées à des rêves, des souvenirs, des obsessions, des traumatismes... Le récit ne peut prétendre à quelque chose de fini... les jeunes gothiques au bord du lac n’ont pas une grande importance au niveau du récit, ce ne sont que de simples figures qui participent au décor, en l'occurrence le cinéma de Coppola.

Christophe a dit…

merci Buster

laurence a dit…

la critique m'a retenue ici ...j'ai cherché, pas trop, toutes les oeuvres qui parlaient de la création. En littérature il y en a peu: je pense à un certain Boulgakov... il avait le chic des histoires se déroulant dans différents plans je dirais que c'est même le maître du genre... désolée de disgresser mais ceci est nait de votre lecture...

Buster a dit…

De Boulgakov je ne connais que le Maître et Marguerite, c'est vrai qu'on y retrouve l'aspect hybride, mêlant entre autres réel et surnaturel, la part autobiographique, etc. Manque chez Coppola une vraie dimension politique... Après sur la création, oui c’est fort possible.

laurence a dit…

"Le roman théâtral"ou il décrit avec beaucoup d'humour à la fois l'époque et lui en train d'écrire...c'est exactement cela dans Twixt...et peut être que Twixt est plus politique qu'il n'en a l'air...les Russes ont le génie de l'écrit à tiroirs... je pense que Coppola manie bien lui aussi le subterfuge ...

Buster a dit…

Ah oui "Le roman théâtral", pas lu mais d’après ce qu’on en dit le rapprochement avec Twixt est justifié en effet.

dasola a dit…

Bonsoir, c'est une histoire déconcertante mais plastiquement, c'est très beau. On sent que Coppola a voulu se faire plaisir: pourquoi pas? Bonne fin d'après-midi.