vendredi 27 avril 2012

Face B

Revu Cap nord en salle, en DVD, et maintenant j’écoute le CD en boucle... (non mais)

A tainted love.

Cap nord c'est d'abord un générique à la Guitry, qui voit les participants du film descendre un à un l'escalier qui mène à la piste de danse (on se croirait dans une caverne, avec ce que cela suppose de magique et de secret - tous ces petits trésors, en l’occurrence musicaux, que la cinéaste-DJ va nous faire découvrir), pendant que le nom des chanteurs et autres groupes de northern soul (moins ceux de la Motown que ceux plus obscurs qui, dans les années 70-80, firent les beaux jours - nocturnes - des clubs du nord de l'Angleterre), apparaît en surimpression sur l'écran d'un téléviseur, posé là au pied de l'escalier. D'entrée le ton est donné:
Cap nord sera à l'unisson (la soirée est définie comme une "petite unisson") de la musique entendue, mieux de sa réhabilitation anglaise (par les mods de l’époque), épisode lui-même peu connu de l'histoire de la pop. Un film simple et direct, allant droit au cœur, beau et intime, du fait même qu’il touche à la propre histoire de Sandrine Rinaldi, fixant sur la pellicule - comme on grave un vinyle - une période de sa vie, quand elle faisait danser ses amis sur de la northern soul.
Et puis il y a ces drôles de répliques (le film est plein d'humour), où se mêlent bouts de phrases extraits desdites chansons, ne parlant que d’amour évidemment ("oo wee baby, I love you"...), circulant d'un personnage à l'autre (d’où de savoureux coq-à-l'âne, d’autant plus savoureux que c’est traduit en français), citations littéraires (à l’intérieur, autour de la piste, les Illusions perdues de Balzac, avec en point d’orgue la tirade sur les viveurs par Marie-Claude Treilhou; à l’extérieur, dans le jardin, Les Grandes espérances de Dickens, en pur roman-feuilleton télévisé)... Beaucoup, parmi ceux qui ne refusent pas le film (ils sont rares), s'arrêteront là: c'est beau parce que la musique est belle, c’est beau parce que les âmes y sont belles... Faute d'histoire, ils n'iront pas plus loin. Et pourtant...
Cap nord va plus loin. Et pas qu'au nord. Le film se creuse à mesure qu'il avance. Au début on cherche l'antonyme du mot "impeccable" ("douteux"?), on joue à MB-MP (mots bannis/mots plébiscités), un jeu où l'on ne gagne jamais, mais c'est l'oxymore qui s'impose peu à peu, de "l'épouvantable charité" (toujours Balzac) au titre sublime (quasi valéryen) des Temptations: "la beauté n'est qu'en peau profonde"... [ajout du 28-04-12: ou comment évoquer les blessures de l’âme, qui viennent de l’enfance - cf. l’ouverture dickensienne avec les deux enfants dans la chambre - et que réactivent les maux/mots d’amour, tout en restant superficiel]. Les citations gagnent en "profondeur de peau/pellicule", lors de petits monologues fragiles et somptueux (le plus beau? La chanson des Orlons récitée par Lucia Sanchez), conférant au film, outre son "obscure clarté", cette espèce de joie empreinte de tristesse qui va ainsi crescendo pour culminer dans l’épilogue, quand, une fois la fête finie, et que le jour s'est levé, un des personnages (Laurent Lacotte, acteur chez Bozon et Léon, déjà vu dans le premier film de Rinaldi) s’en retourne à l’usine où il travaille comme vigile: la caméra le suit, marchant dans la rue, traversant la ville, prenant son quart à l’entrée de l’usine, le tout dans une étrange torpeur, comme si on passait en douceur du rêve à la réalité... et c’est bouleversant.
Car bien sûr, à défaut de scénario, il y a une écriture (il faut être miro pour ne pas la voir). Si
Mystification..., adapté de Diderot, était écrit par Camille Nevers (nom de plume de Sandrine Rinaldi), Cap nord est lui écrit par Terry McKay, un autre pseudo de Rinaldi (écho au personnage de Deborah Kerr dans Elle et lui de McCarey?) qui ici troque sa plume pour une paire de ciseaux. Tourné avec très peu d'argent, en quelques jours, pendant l'entre-deux-tours de la présidentielle 2007 (hé hé), le film vaut beaucoup par son côté recording, l'émotion qu'il procure venant en grande partie de là, mais il y a aussi, en aval, tout un travail de montage qui permet à Rinaldi de dépasser l'aspect purement fascinant que revêt le spectacle de personnages en train de danser. Pour le dire autrement, le geste du film, que d'aucuns (parmi les détracteurs) assimilent à du snobisme alors qu'il s'agit plutôt d'une forme de dandysme, ce qui n'a aucun rapport (rien de plus beau que le dandysme, qui vise à l'unicité et à la dissidence - c'est le seul mot, transformé en "dizzy dance", que prononce Sandrine Rinaldi lorsqu'elle apparaît dans le film - là où le snobisme n'est que pâle imitation pour ressembler à l'élite), est à rapprocher de celui du DJ. Moins dans la programmation des chansons, qui témoigne surtout de la parfaite connaissance qu'a la cinéaste de la northern soul, que dans la façon dont elle mixe, avec un sens évident du tempo, citations musicales et citations littéraires pour faire de Cap nord un vrai film d'amour. Yeah!


Et pour finir, une playlist de la playlist de Cap nord:

The Precisions: If this is love (I'd rather be lonely)

Al Williams: I am nothing
The Metros: Since I found my baby
Maxine Brown: Let me give you my lovin'
Juanita Williams: Baby boy
Melvin Davis: Find a quiet place (and be lonely)
Yvonne Baker and The Sensations: I can't change
The Incredibles: I found another love
The Shalimars: Stop and take a look at yourself
Sam Fletcher: I'd think it over

34 commentaires:

Zita a dit…

Hé Buster, vous ne seriez pas un des danseurs du film, par hasard ?

Buster a dit…

Ha ha ha... toujours les mêmes plaisanteries

La réponse est non.
(de toute façon ça risquait pas, à cette époque j'avais la jambe dans le plâtre)

Mais au fait pourquoi je réponds?

Zita a dit…

:D

Anonyme a dit…

oxymore, ça se dit encore?

Buster a dit…

Non ça se dit plus, occis... mort.

Lucie a dit…

En tous les cas c'est beau (l'oxymore).

Buster a dit…

Oui mais j’ai été un peu rapide là-dessus dans le texte. Je vais y ajouter un petit supplément (d’âme forcément).

Anonyme a dit…

"Le film est plein d'humour..." Il faut avoir le coeur à sourire de n'importe quoi, quand même, hein !

Buster a dit…

Quand on est totalement dépourvu d’humour, c'est sûr, il est difficile d’y être sensible.

Lucie a dit…

Ah oui, comme ça, c'est encore plus beau (l'oxymore).

Sinon c'est marrant de discuter entre les deux tours de la Présidentielle 2012 d'un film qui a été tourné entre les deux tours de la Présidentielle 2007.

Buster a dit…

Cinq ans de perdus... :-)

Anonyme a dit…

Le CD est super, mais le film, mon dieu...
Buster, vous nous aviez habitué à mieux... ressaisissez-vous ! Il y a tellement de vrais beaux films !

LDP a dit…

le film est drôle en effet mais c’est du comique involontaire, quitte à voir un bon "rinaldi" autant se taper les bidasses en folie :)

Buster a dit…

Anonyme > Cap nord est justement un "vrai beau film" qui ne se limite pas à sa bande originale...
Et le prochain dont je parlerai c'est le Camion de Duras (que je viens de revoir) :-)

LDP > ma réponse est dans votre pseudo.

Anonyme a dit…

Pitié Buster, pas le Camion, qu’est-ce qu’on a fait pour mériter une telle punition ? S'il le faut, je suis prêt à dire que Cap Nord est un pur chef-d’œuvre, mais de grâce, épargnez-nous le Camion ! :D

Buster a dit…

"pur chef-d’oeuvre" est un MB (mot banni)!
Vous aurez donc droit au Camion! :-D

Anonyme a dit…

il est beau comme un camion, votre eloge, buster !
etonnée que la presse ne n'ai quadiment pas défendu cet objet précieux, préférant le plus souvent le dédain, alors qu il y avait de beaux textes à en tirer...

Buster a dit…

Merci. Eh oui, presse égale souvent p(a)resse.

Anonyme a dit…

je vous en pris. je n'ai pas tout lu mais chez les "pros" a mes yeux seul la critique de libé se hissait un peu à la hauteur du film,, quel gachis !

Buster a dit…

Il y a aussi un bon article dans les Inrocks et puis le texte de Murielle Joudet sur le site Chronic’art, rapprochant le film de Toute une nuit d’Akerman (on pense aussi à Golden eighties).

soulman a dit…

Quand même, que de foin pour une si petite chose. Vous enlevez la musique et la fin , très belles en effet, et il n’y a plus rien.

Anonyme a dit…

C'est dingue mais Cap Nord m’a l’air aussi détesté que l’est Sarko (désolée pour la comparaison).

Buster a dit…

Espérons que lui au moins, je parle du film bien sûr, ne disparaîtra dans une semaine!

Soulman (hum...),
Enlever la musique et la fin n’a aucun sens, c’est retirer ce sur quoi est fondé le film et ce par quoi il est attiré secrètement.
Mais vous pointez là tout le problème... Beaucoup voudraient que le film soit strictement équivalent à la musique, qu’il ne fasse en somme que l’accompagner. Quel intérêt? Le défi c’était justement de ne pas se limiter à cette facilité, mais de greffer et mixer des petites situations fictionnelles à l’intérieur même du matériau musical. Pari risqué et à mon sens réussi, même si évidemment tout n’est pas parfait, par moments c’est un peu rêche (la tirade de Treilhou par exemple), mais je l’ai déjà dit ce qui compte ici c’est le geste, non la finition, c’est ce qui fait la beauté du film, de ce genre de film, bricolé avec les moyens (pauvres) du bord. Arriver à recréer, par le biais du cinéma, dans ce qu’il a de plus simple, voire trivial (le côté théâtre amateur ou même telenovela), jusque dans l’approximatif (cf la post-synchro qui parfois ressemble à un mauvais doublage, ou du mauvais playback), bref, arriver à recréer une forme d’émotion qui ne passe pas par un récit parfaitement structuré mais se rapproche de ce qu’on peut ressentir quand on écoute de la musique, où finalement ce qui compte n’est pas chaque partie prise isolément mais l’ensemble, le tout, plus fort que la somme des parties...
Et comme pour la musique, il ne faudrait pas se contenter d’une seule écoute/vision.

soulman a dit…

Quelle émotion? Ecouter Maxine Brown c'est très émouvant, mais là rien, dès que la musique s'arrête c'est d'un ennui abyssal. Et puis c'est quoi cette histoire de DJ, parce que question de rythme, le film est vraiment loin du compte.

Buster a dit…

Il ne s’agit pas de retranscrire l’émotion suscitée par telle ou telle chanson, le film est vu à travers le prisme des clubs anglais... Quand je parle d’émotion c’est au sens large, c’est la capacité qu’a la musique, et la danse qui l’accompagne, de vous extraire littéralement de la réalité, le temps d’une chanson, d’une soirée, une nuit au maximum.
Sur la question du rythme, je n’assimile pas le film à du DJing, j’y connais rien... ce dont je parle c’est du rythme tel qu’il est travaillé au montage, mais dans un sens également musical, où l’on combine temps court (une réplique) et temps long (un monologue), c’est ça aussi qui fait la beauté du film.

Nikola a dit…

Je découvre votre blog... bravo pour votre texte.

J'ai adoré CAP NORD, émouvant, dansant, drôle.

Oui, pour répondre aux détracteurs plus haut, ce film est vraiment funny: les répliques, les attitudes, les jeux idiots, les jeux de mots. C'est jubilatoire.

Les chorégraphies sont simples mais variées, on a envie de danser (ça paraît bête à dire, mais ce film est très cool).

Je lis "que serait ce film sans sa musique" ? Outre l'absurdité intrinsèque de l'interrogation, on peut apprécier le choix des morceaux, la volonté de baigner le film de musique, les pauses, le choix des chorégraphies sur les morceaux, les contrastes entre dialogues et musiques (le mixage son est complexe : mélanger à ce point musique et dialogue c’est rare, dans les comédies musicales, le dialogue s’arrête en général pendant les danses)... enfin bref la mise en scène.

Les dialogues ne sont pas seulement drôles, ils sont aussi très beaux. Comme vous le signalez, une profondeur se fait jour au fur et à mesure que le film avance. Pareil à la revoyure, plus aucune envie de ricaner (si tant est qu'on en ait eu envie à la première vision ce qui ne fut pas notre cas!), la beauté des mots, des phrases est évidente et bouleverse. Le fait que ces phrases soient isolées, seules, leur donne une force parce qu’on ne les entend pas normalement comme ça.

Et le générique de début et celui de fin ont la classe, tout simplement (pour une fois qu'un générique inventif est conçu par son réalisateur et pas par une boite indépendante...).

J'avais trouvé MYSTIFICATION pénible (mais CAP NORD incite à la revoyure). J'ai trouvé CAP NORD enthousiasmant et quatre visions n'en n'ont pas épuisé le charme.

Buster a dit…

Merci Nikola, nous avons vu le même film, ça fait plaisir.

Anonyme a dit…

buster j’ai vu le film pas a cause de vous directement mais d’un ami qui lit votre blog.j’ai le même sentiment que la plupart j’aime cette musique northern soul que je ne connaissais pas et rien que pour ça le film mérite d’être vu, mais je me suis franchement ennuyée dès que la musique passait en sourdine, couverte par les dialogues. on sourit un peu au début mais c’est quand même très répétitif, très poseur, on comprend rien les trois quarts du temps. vous allez encore nous dire que c’est ça justement qui fait la beauté du film, dandysme et compagnie, permettez qu’on trouve ça plutôt prétentieux et vite insupportable. sandra

Buster a dit…

OK, je vois que vous faites les questions et les réponses.

Sinon je remarque que ceux qui défendent le film se mouillent un peu plus que ceux qui le rejettent, parce que ce que vous dites c’est ce qu’on entend un peu partout, la musique est très bien mais les dialogues ouh là là, quelle barbe! (j’attends celui qui me dira le contraire, qu’il a adoré les dialogues mais pas la musique :-)... En gros, il y aurait dans le film une partie soul et une partie soûlante. Je pense surtout que ce qui rebute c’est l’écart entre l’aspect musical, dynamique, forcément entraînant, et l’aspect littéraire, plus statique, d’emblée moins séduisant. Or cet écart, le film, loin de le maintenir (la pose serait là), vise au contraire à le combler (il est là le geste), parfois un peu trop sèchement, mais le plus souvent de façon très inspirée, et c’est bien dans ces moments-là, quand les deux aspects se rejoignent, réplique/monologue et danse/chanson, de la manière aussi dont c’est dit ou chorégraphié, mise à nu totale, que l’émotion surgit.

D&D a dit…

Bonsoir Buster,
Juste un petit mot pour vous dire que je suis allé le voir grâce à vous. Et tant mieux, même si je ne suis pas sûr de partager votre enthousiasme.
Mais je vais le revoir, je crois que ma méconnaissance de cette musique m'a freiné.
En tout cas, la danse est vachement bien je trouve, et c'est rare.

f(at)uité - c'est plus musclé !-D a dit…

Oh, bof, moi, a priori, je suis plutôt le genre à ne pas me déplacer pour les "petits films", faits avec (très) peu de moyens, de courte durée, tournés avec des petites caméras, etc.

Trop souvent déçu !!! Je pourrais donner un paquet d'exemples, même parmi des gens "reconnus" ! Mais, bon, de temps en temps, je me laisse tenter...

Et puis, il y a eu le déchaînement, ici (l'hystérie, le buzz, ou ce qu'on voudra), alors, j'ai quand même voulu aller voir : "SR" ("une pote", quand même !?-D

Et là, je ne suis pas déçu !!! Franchement ! A tel point que je me range aux côtés des conquis (Nikola, M. Uzal, toi et quelques autres) !

Le film ne paie pas de mine, mais il est très fortiche ! Pas forcément "grand", quoique, avec les moyens limités, ça pourrait bien être à reconsidérer ?

Bon, ça fait quand même "exercice de style(s)" : on pense à Mods ; mais aussi, il y a une réminiscence lointaine de... Brigadoon !?! Joli style, néanmoins. J'aime beaucoup le "lâcher prise", sur pratiquement tous les plans (aspects).

Un truc, qui m'embête beaucoup, ce sont les scènes nocturnes, où l'on voit quasiment rien. Mais, c'est peut-être à cause du formatage du cinéma "riche" : on voit la nuit. C'est peut-être cependant le défi du film, de dire : on ne triche pas avec le spectateur, une nuit est une nuit - noire, et pas américaine. D'autant, que c'est une nuit "blanche", ahum !-D

Bon, j'arrête ici. Ce sera certainement un de mes films chouchous de l'année !-D

(merci à toi, Buster :-]

Buster a dit…

D&D,
Dommage... mais oui, revoyez-le... la première fois c'est aussi le temps de la découverte et des interrogations, l'immersion viendra après (peut-être)...

"Fatuité" - alors on se la pète? :-)
Dis surtout merci à la dame.
Minnelli, oui bien sûr... et le "lâcher prise" ça correspond très bien.

Benjamin a dit…

Ben désolé, je suis finalement allé voir Cap Nord, et j'ai trouvé ça bidon, creux, prétentieux et sans la moindre grâce... assez ridicule, même, et pour tout dire déplaisant. je m'arrête là !

Buster a dit…

Bref, vous n'avez pas aimé.