vendredi 9 mars 2012

Le petit livre rouge














La Chinoise de Jean-Luc Godard (1967).

De ce film, vu il y a une vingtaine d'années, je n'avais gardé en mémoire que les slogans, le "traité des couleurs" (rouge, blanc, bleu...) et la musique de Vivaldi. Le revoir fut un régal. Comment un film, aussi fortement ancré dans son époque (le mouvement maoïste en France à la veille de Mai 68), pouvait conserver une telle fraîcheur? Tout le génie de Godard est là. C'est que le didactisme politique du film, de ce film "en train de se faire", est en permanence contrarié, voire dynamité, par sa charge émotionnelle. Ça parle de révolution, ça bascule dans le terrorisme (hors-champ), et pourtant, à l'arrivée, ce que l'on retient c'est - à travers notamment les "interviews" menées par Godard (hors-champ lui aussi) - l'extrême tendresse des personnages, incarnés par Anne Wiazemsky, Jean-Pierre Léaud, Juliet Berto, Michel Semeniako..., ces "Robinsons du marxisme-léninisme" comme les appelait Godard lui-même. Violence et douceur. Une contradiction toute godardienne (et finalement très simple, à l'image du cinéma de Nicholas Ray, opposé ici à l'impérialisme américain) que je saisis d'autant mieux aujourd'hui que je viens de lire Une année studieuse, le très beau roman d'Anne Wiazemsky - qui est surtout un très beau portrait de Godard -, et que je me rends compte à quel point le film se nourrit de l'amour qui existait à l'époque entre la petite-fille de François Mauriac et l'enfant terrible de la Nouvelle Vague (symbolisé par l'appartement, rue de Miromesnil, dans lequel a été tourné le film), celui-ci empruntant à celle-là de nombreux épisodes de sa vie (les "cours" avec Francis Jeanson, les études à Nanterre...), jusqu'à la Fiat 850 verte (vue à la fin du film) qu'il lui avait offerte pour qu'elle puisse se rendre plus facilement à la fac! Si la Chinoise est placé sous le signe de Brecht (le seul nom qu'on n'efface pas du tableau) c'est bien parce qu'il s'agit d'abord de théâtre, de vrai théâtre - l'art comme réflexion sur la réalité (et non reflet du réel) () -, un art éminemment moderne, où l'on se parle comme si les mots étaient des sons et de la matière (), et donc profondément engagé, où l'on essaie de mener la lutte sur deux fronts ()... Bref, un vrai théâtre d'émotions.




J'aime bien aussi la bande-annonce du film qui permet d'écouter en entier "Mao-Mao" la chanson de Claude Channes. C'est le petit livre rouge qui fait que tout enfin bouge...

2 commentaires:

Griffe a dit…

"Une année studieuse, le très beau roman d'Anne Wiazemsky - qui est surtout un très beau portrait de Godard..." Le livre n'est que ça, et on est très loin de la figure de cruel méchant qui s'est imposée. Godard est un sentimental et un idéaliste, ce qu'il cache sous l'ironie froide de La Chinoise et de ses autres films. C'est peut-être ça qui donne aux films de Godard cette éternelle jeunesse : outre leur magnificence, cette secrète hypersensibilité qui le faisait pleurer, lui un artiste accompli de 37 ans, devant une jeune fille de 19 ans.

Buster a dit…

Oui c’est tout à fait ça. Il y a même chez Godard une forme d’innocence, voire de naïveté, très touchante (c’est son côté "idiot" dostoïevskien). Dans son livre Wiazemsky raconte qu’il était désespéré que les dignitaires chinois, ceux de l’Ambassade, à qui il avait montré le film, l’aient détesté à ce point, jusqu’à menacer de faire interdire le titre s’ils en avaient le pouvoir. Comment Godard pouvait-il raisonnablement penser qu’un tel film allait leur plaire...