jeudi 1 mars 2012

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Retour sur A dangerous method de Cronenberg.

C’est bien simple, autour de moi tout le monde a aimé le film. Maintenant quand j’écoute la plupart m’en parler, me dire pourquoi ils l'ont aimé, ce qui revient toujours dans leurs propos c’est le mot "intelligence": intelligence de Cronenberg, intelligence du film, intelligence des personnages se découvrant progressivement à travers la psychanalyse... ainsi Jung dont le ratage dans le maniement du transfert favorise le passage à l’acte, encouragé par un Otto Gross satyrique, qui apparaît comme son mauvais génie, expliquant aussi son opposition (sous forme de déni) à la théorie sexuelle de Freud; ainsi Sabina Spielrein dont l’expérience personnelle de l’hystérie lui permet, une fois "guérie", de la théoriser et de découvrir le concept de pulsion de mort, qu’elle offre comme sur un plateau à un Freud jovial qui n'en demandait pas tant... Tout cela est vrai, parfaitement vrai, le film est "admirable d’intelligence", sauf que c’est aussi ce que j’ai ressenti à la lecture (jubilatoire pour ne pas dire jouissive) de la pièce de théâtre de Christopher Hampton. Rien d’étonnant vu que cette pièce, Cronenberg non seulement l’adapte, mais surtout la respecte à la lettre, et ce jusqu'à suivre les indications de l'auteur quant aux expressions des personnages (grimace de Sabina, sourire de Jung ou de Freud...). De sorte qu'à la fin je n'ai pas pu m'empêcher d'identifier Cronenberg au personnage de Freud, me disant que lui aussi ne faisait que récolter les fruits du travail d'un autre, en l'occurrence Hampton. D'où ma frustration. Ce que je regrettais c'est que Cronenberg n'ait pas été plus loin, qu'il se soit limité à ce travail d'adaptation, si intelligent soit-il. De même qu’il y a selon Freud un "au-delà du principe de plaisir" j’aurais aimé que Cronenberg s’aventure un peu - sans pour autant faire du Cronenberg - par-delà la représentation. Mais ça c'était il y a deux mois. Aujourd'hui je suis moins sûr...

Ah tiens sinon, pour pas qu’ils croient que je les oublie, ou que j'ai fini par m’y habituer, voici mon Flop 10 des pires couvertures des Cahiers depuis une grosse année, toutes signées Julia Hasting évidemment: (à consulter sous Vogalène)

1. Mars 2011: La France
2. Février 2012: Spielberg
3. Mai 2011
: Cannes 2011
4. Avril 2011: Tsui Hark
5. Février 2011: Black swan
6. Mars 2012: Ecoles de cinéma
7. Décembre 2010: L'année 2010
8. Eté 2011: Super 8
9. Décembre 2011: L’année 2011
10. Novembre 2011:
Adieu 35

Ce qui traîne actuellement sur mon bureau. Des DVD: Restless de Van Sant, le coffret Laurent Perrin (Passage secret, Buisson ardent, 30 ans) les films de Whit Stillman (Metropolitan, Barcelona, les Derniers jours du disco), les Cloches de Sainte-Marie de McCarey (Ingrid Bergman sublime), E la nave va de Fellini... Des disques: Blues funeral du Mark Lanegan Band, The something rain des Tindersticks, Mr. M de Lambchop, Under the new morning sun de 4 Guys From The Future, Rover de Rover... Des bouquins: Une année studieuse d’Anne Wiazemsky, Sur la télévision de Skorecki (en attendant D’ou viens-tu Dylan?)... le dernier Trafic (20 ans, 20 films), le dernier Vertigo (Apesanteurs), une photo de Rohmer, la carte du Sri Lanka, quelques marque-pages...

10 commentaires:

stéphane a dit…

Je croyais que le film était aussi adapté du roman de John Kerr dont il emprunte d’ailleurs le titre : "A most dangerous method".

Buster a dit…

Oui et non, en fait c’est la pièce de Hampton qui s’inspire du roman de Kerr. Le film de Cronenberg suit scrupuleusement le découpage de la pièce. La seule différence c’est la scène placée à la fin du premier acte, celle de la mort de Sabina Spielrein en 1942 en Russie (assassinée par un officier SS pour s’être interposée alors que celui-ci allait frapper un enfant - la scène est très courte: à l’officier qui lui demande où elle a appris à si bien parler l’allemand, elle répond: "je l’ai étudié à Munich, je suis médecin". Et l’officier de répliquer: "Eh bien docteur juif, vois si tu peux guérir ça" - il sort son arme et l’abat), une scène que Cronenberg a supprimée, la renvoyant sous forme de carton à la fin du film.

Mina Bontempo a dit…

Personnellement je trouve le film plutôt débile. A vous lire, je me demande si vos amis ne se leurre pas d'abord sur leur propre intelligence. Plaisanteries mises à part, l'aspect didactique du film est assez rudimentaire et régulièrement insistant, sans doute aussi parce que les scènes ne sont pas très bien jointes entre elles. Jung donne des fessées sans conviction à Keira Knightley, Vincent Cassel joue un rôle de faune similaire à celui de Sa Majesté Minos (non? pas vu le Annaud cela dit), etc etc. Non l'idée que l'éventuelle sophistication du film définit dans la foulée une catégorie de spectateur sophistiquée me déplaît, alors que c'est du théâtre filmé dans un genre assez prisé en ce moment (vulgarisation qui organise des rencontres entre Descartes et Pascal, ce genre de choses). Keira Knightley comme actrice me plaît beaucoup. Mais je suis certain que dans le genre compassé le Karénine de Joe Wright nous réserve de bien meilleures surprises.

§ a dit…

La dernière couverture est lamentable, quasiment suicidaire sur ce qu'elle pourrait vouloir dire des Cahiers : cahier d'écolier, du bon élève, apprendre son métier, professionnalisme, salon de l'étudiant, choisir la bonne école, un numéro pour les parents d'élèves... Tout ce contre quoi les Cahiers se sont construit, non ? Truffaut doit faire la toupie dans sa tombe.
J'espère que, comme d'habitude, le contenu est supérieur à la couv. Mais quand même, ça donne presque envie d'acheter Positif.

Anonyme a dit…

Je vous suis un peu dans vos doutes. Mais quant à Cronenberg, il me semble que la question se pose: quand un tailleur vous fait si bien, pourquoi vouloir l'ajuster? Cronenberg porte celui-ci avec élégance et mine de rien (à mon humble avis), ça lui permet de proposer un film parmi les meilleurs qu'il ait fait depuis, peut-être, Crash; en tout cas un film qui justifie l'accalmie de sa période tardive. Parce qu'en plus de prendre un certain plaisir au fait que la psychanalyse se trouve au cœur d'une œuvre dramatique, j'y trouve aussi, dans le portrait de Jung, les résonnances d'un M Butterfly; j'y vois un débat certain entre le principe de réalité (que Freud représente), et la volonté, tour à tour pathétique et lyrique, de son apprenti déchu à défendre l'auto-transformation du soi comme volonté légitime (alors qu'il demeure, dans le film, une créature passablement domestiquée, avec adultère bourgeois à la clé). Et puis, pensez à cette scène où la vitre d'une armoire craque à deux reprises, Jung prévoyant la seconde — cette réplique: "I knew it! My diaphragm grew red hot!" (ou quelque chose de ce genre). Peut-on être plus cronenberguien, même si la phrase n'est pas de lui?

Buster a dit…

Je vois qu’il y a deux approches radicalement opposées sur le Cronenberg. C’est vrai que le film est très cronenbergien à travers ce qu’il convoque (la Mouche, Dead ringers, M Butterfly... je ne connais pas Transfer le premier film de Cronenberg). Ce qui m’a gêné dans le film c’est que je n’arrivais pas à saisir le point de vue de Cronenberg: jungien ou freudien?, en fait une mauvaise question qui m’a peut-être fait passer à côté du film. La force de A dangerous method est dans le ratage, celui de Jung, un double ratage, au niveau de la pratique (avec Sabina) et de la théorie (avec Freud), et la question (la bonne cette fois) serait de savoir comment Cronenberg le met en scène? Pour l’instant je n’ai pas la réponse, j’attends la sortie du DVD (prévue le 25 avril).

Buster a dit…

§

Entièrement d’accord... Les couv d’Hasting (qui visiblement ne sait pas ce qu’est une revue de cinéma, je ne parle même pas des Cahiers dont elle n’avait certainement jamais entendu parler avant) sont tellement nulles qu’on n’a pas envie d’acheter les numéros (encore moins de les voler!). Je ne comprends pas comment ils peuvent se laisser imposer ça sans broncher... Soit ils aiment (ce qui est grave), soit ils s’en foutent (ce qui est plus grave), soit ils ont abdiqué (ce qui est encore plus grave).

Sur le dossier lui-même qui occupe presque la moitié du numéro (quid de la rétro Tim Burton?) je n’ai pas grand-chose à dire, c’est un milieu que je ne fréquente pas. Je note seulement que le seul cinéaste récemment passé par une école de cinéma (en l’occurrence la Fémis) qui m’intéresse c’est Mikhaël Hers.
Sinon le dossier se conclut sur un éloge de l’école... buissonnière, à travers les exemples de Thomas Salvador et de Sophie Letourneur, ce qui est quand même symptomatique.

Buster a dit…

Au fait §, Ciné+ Classic diffuse samedi soir les trois films de Diourka Medveczky (Marie et le curé, Jeanne et la moto, Paul)

DnD a dit…

Ah, le retour du Cronenberg : cool :-)
J'attends toujours moi aussi de revoir le film (notamment pour cette question de l'adaptation), et votre mise en avant du "double ratage" m'intéresse beaucoup.
Mais je reste dans le même temps attaché à la résistance de Sabrina, sans aller peut-être jusqu'à dire sa "réussite". C'est dans cette articulation-là - elle, son parcours tenu malgré l'empêchement qu'incarne la société via Freud sur le versant "pro" et Jung sur le versant "intime" pour faire très court, et donc les ratages de ces deux hommes - que le film me passionne décidément, et me semble si caractéristique du point de vue de Cronenberg.

Cathedrale a dit…

J'aime beaucoup la 'black swan', et pourtant je n'ai pas accroché avec le film.. mais c'est mignon, léger, tout chou..