dimanche 19 février 2012

Go go go...

Vu Go go tales de Ferrara. Film pas beau, vulgaire, informe, ringard (imaginez le Million de Clair se passant dans un cabaret érotique de New York)... et pourtant génial. C’est que le film n’est pas qu’une suite de saynètes bringuebalantes, entre la scène, la salle et les coulisses, orchestrées par un impresario tocard (Willem Dafoe), apparemment accro au jeu (la loterie) et donc croulant sous les dettes (le personnage s’appelle Ray Ruby, référence possible à Nicholas Ray - dont Ferrara est certainement le meilleur héritier - qui était aussi un joueur compulsif, et Jack Ruby, l’assassin de l’assassin de Kennedy, qui dirigeait des boîtes de strip-tease et fricotait avec la mafia). On sait que le cinéma de Ferrara est moins un cinéma du récit qu’un cinéma des impressions, des couleurs et des textures (dixit Ferrara lui-même). Et Go go tales, qui se passe en une seule nuit, n’y déroge pas. Le vulgaire (Asia Argento et son molosse, beurk...) côtoie le grotesque (la vieille proprio hystérique qui menace de transformer le Ray Ruby's Paradise en Bed, Bath & Beyond, Matthew Modine, le frère de Ray, coiffeur branché - blond peroxydé et chihuahua dans les bras - qui ne veut plus financer la boîte), le burlesque (Bob Hoskins en "maître d'hôtel" agressif - il aboie plus que les chiens du film -, le cuisinier noir et ses hot dogs bio, les clients du début de soirée qui doivent à tout prix prendre le train de 20h38, pour ne pas alerter bobonne, au contraire des Chinois scotchés à leur siège jusqu’à la fermeture, le solarium qui prend feu, après avoir brûlé les fesses d'une des filles, parce qu'on avait remplacé un tube à UV par un tube à néon, principe même du slowburn, comme le gag des soixante touristes chinois - encore - entrant par erreur dans le cabaret puis ressortant illico, sous la conduite d'un type déguisé en crabe, publicité humaine de "Mr. Crab", le resto d'à côté où ils avaient rendez-vous, le tout sous les invectives d'Hoskins... hé hé, je rigole rien que de repenser à toutes ces scènes), voire la grosse vanne de stand-up (le pastrami et Hillary Clinton), les couleurs ont le côté criard, mais aussi miroitant, de certains Fassbinder et le film tisse à tour de bras: music-hall et comédie, un peu de Capra, un peu de Hawks, j’ai même pensé au Rivette de 36 vues… dans la dernière partie du film, magnifique, quand, comme tous les jeudis soirs après le spectacle, Ray laisse les filles, mais aussi un videur ou son propre frère, exprimer leur talent caché - du numéro d’illusionniste à celui de chien savant en passant par une tirade de Shakespeare, quelques pas de danse ou un morceau de Chopin - devant un petit parterre d’agents artistiques (ou presque), ce qui fait de ce film, faussement raté, une vraie réussite. (Amalric aurait bien fait de s'en inspirer davantage pour son film Tournée, une fausse réussite celui-là, ça nous aurait évité la partie Desplechin du film - à ce propos, on notera avec amusement que si Amalric évoque Meurtre d'un bookmaker chinois de Cassavetes comme source d'influence, notamment pour les scènes qui se passent en coulisses, Ferrara lui récuse tout rapport entre son film et celui de Cassavetes.)
Bref, Go go tales c'est du meilleur Ferrara, car plus léger (le monde n'y est plus l'enfer), avec son happy end qui, comme toujours chez lui, n'en est pas un: des 18 millions gagnés à la loterie (Ray avait multiplié ses chances en achetant un maximum de tickets, détournant ainsi l'argent du loyer et la paie des filles), il ne restera plus rien, une fois partagé la somme avec les autres gagnants, payé les impôts et remboursé les dettes, plus rien sauf la possibilité de jouer à nouveau, en repartant financièrement de zéro. Jouer, c'est-à-dire assurer le show par tous les moyens. On peut, à l'instar de Nicole Brenez, la spécialiste de Ferrara en France (cf. sa "critique" du film dans les Cahiers, en fait une présentation érudite, la critique proprement dite occupant à peine 1/3 du texte), voir le Paradise comme une sorte d'enclave perdue dans le New York d'aujourd'hui, celui aseptisé et respectable de l'ère Giuliani; on peut aussi y voir la métaphore non pas du cinéma de Ferrara, mais de sa manière de filmer, où se mêlent plaisir, celui de tourner, et angoisse, quant à la concrétisation finale du projet. Ce qui circule dans Go go tales, c'est, au-delà de l'argent, du désir qui anime chaque personnage, s'insinuant dans tous les espaces du film, faisant communiquer - via les écrans de vidéosurveillance - le bureau de Ray avec la salle de spectacle et le vestiaire des filles, un flux (énergétique forcément) plus souterrain, plus intime, celui de l'inventivité créatrice, toujours stimulée, mais aussi toujours menacée (souvent faute d'argent, parfois faute d'inspiration...). Ce mélange de rage jubilatoire et de profonde inquiétude n'est pas sans évoquer The cavern d'Ulmer, autre film de huis-clos, tourné lui aussi en Italie (mais peut-être pas à Cinecittà), les efforts déployés par les personnages pour sortir de la caverne étant, comme ceux de Ray Ruby pour empêcher son cabaret de fermer, le reflet exact des difficultés rencontrées par chacun des cinéastes pour aller au bout de leur film.
Le jeu est donc bien le moteur de Go go tales. Il y a même quelque chose de winnicottien dans la façon dont Ferrara oppose game (le jeu de loterie) et playing (le spectacle de cabaret). Opposition d'autant plus subtile que Ferrara ne donne pas du premier une image négative, voire mortifère, comparé à l'expérience vitale que représenterait le second, ce pourquoi la vie mérite d'être vécue pour Ray, mais au contraire une image presque salutaire, permettant de mieux supporter l'épreuve du playing, l'angoisse qui justement accompagne cette jouissance à produire du show. Le monologue final de Dafoe, se justifiant auprès des autres, ne dit pas autre chose. Au-delà de l'aveu, quant à son besoin irrépressible de jouer et, plus encore, d'être toujours dans la dette (soit le côté obsessionnel du personnage), c'est la vérité du player qu'on entend (quel que soit son domaine, quel que soit son niveau, le film ne hiérarchise pas, l'essentiel est de jouer). Et c'est bouleversant.

12 commentaires:

Anonyme a dit…

Très beau texte. (même si j'ai détesté le film)

Buster a dit…

Merci. (et dommage...)

mais je préfère que vous me disiez ça que l'inverse :-)

Mina a dit…

vous m'avez l'air un peu coincé, quand même. Que ça ne vous empêche pas d'aimer le film (la soi-disant vulgarité) est peut-être même une posture scandaleuse.

Buster a dit…

Pourquoi coincé? Quelle posture?

La force du film tient justement au fait que Ferrara ne recourt absolument pas à un dispositif voyeuriste, le point de vue est celui de Ray, à la fois très près des filles, quand il est sur scène, et à distance, via les écrans de contrôle, quand il est dans les coulisses, le regard se déplace en permanence ce qui est le contraire même du regard voyeuriste, frontal, centré, etc... Donc je ne vois pas pourquoi je serais un peu coincé. La vulgarité c’est autre chose, elle est évidemment présente dans le film, sous forme comique (la vieille proprio, le personnage d’Hoskins...) ou plus trash (Asia Argento que je n’aime pas beaucoup dans ce registre attendu, je la préfère dans les films de son père ou celui de Breillat dont le titre m’échappe...). Sinon le fait d’aimer un film naturellement trivial et assez laid esthétiquement n’a rien d’une posture, encore moins scandaleuse, ce n’est pas là-dessus qu’on juge un film. Pour preuve je n’ai pas du tout aimé le dernier Bonello qui pourtant est très beau, très raffiné, mais sans vie car purement décoratif.

Mina a dit…

Ce que je suggérais, c'est que c'est un peu attendu de dire d'Argento, ou que cette scène avec le chien (qu'elle a improvisée je crois) sont vulgaires. Et à mon avis, dire que c'est vulgaire, comme ça, d'emblée, me semble suspect (j'exagère sans doute) parce que, je ne sais pas, ça me semble condescendant, très visiblement, il y a cette distance qui vous sépare du spectacle qui se passe à l'écran, qui en même temps vous protège et vous permet d'apprécier un spectacle que vous n'aimeriez pas voir dans la vie! Dans le cas d'un film de guerre, ça ne me gênerait pas (quoique ce soit l'objet d'un autre débat), mais là, permettez-moi d'être un peu perplexe. J'imagine que je pourrais être gêné par la vulgarité de la vérité si je mens 3 si je le voyais, comme je l'ai été par celle de Comment Je Me Suis Disputé..., donc, vous voyez, c'est compliqué.

Buster a dit…

Vous avez raison, je suis un peu trop expéditif sur la performance d'Argento, me contentant de l'impression générale, il aurait fallu préciser que le personnage s'inscrit en contrepoint de celui de Modine qui est son opposé strict, blond, sophistiqué avec chien de manchon, ce qui rend leur rencontre détonante.

Arnaud (Nîmes) a dit…

Une vieille... me stresse ?-]

Buster a dit…

Ah oui, c'est ça... Une vieille maîtresse, un très bon Breillat.

PS: quand Asia tique c'est que le film est toc :-D (private joke)

HA HA HA ! a dit…

;-D

vas-y wasa valzeur a dit…

valzeur a encore fait des siennes

sur gogo tales :

http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=12310&afficheReaction=oui

DnD a dit…

Revu le film hier soir. Je m'étais plus heurté à la première vision à des détails pénibles en mon sens (le docteur qui reconnaît sa femme, la scène de vente du scénario en cabine privée, ...). Alors j'avais trouvé ça bien, mais je me sentais frustré.
Me voilà d'humeur plus justement généreuse je crois, comme le film, et je suis bien content de l'avoir revu.
J'aime beaucoup ce que vous dites sur le "playing", le lien entre l'angoisse et la jouissance à produire ce jeu, et le lien au "gaming" également.

Buster a dit…

C'est vrai que la réception des films dépend de nombreux facteurs...

du coup il faudrait peut-être que je revoie 4h44 :-)