lundi 27 février 2012

Chevaleresque

Des larmes et de la vitesse. [attention spoilers]

Vu Cheval de guerre de Spielberg. Bizarre. Il y a toujours des passages ratés dans les films de Spielberg (même dans ses plus grands films), là on peut dire que le pire côtoie le meilleur. Jamais je n'avais ressenti un tel contraste entre l’imagerie spielbergienne, ici ultra-kitsch (saturation eighties des couleurs, la hideur absolue), et ce qu’on pourrait appeler "la grande forme" chez Spielberg, ici dans sa meilleure... forme. C’est très étrange. Alors oui, on pourrait se contenter de faire le tri, de dire: bon ça, la première partie dans le Devon, pseudo fordienne (pour le cadre, un certain pittoresque... l’analogie s’arrête là), l’épisode du grand-père et sa petite-fille, le sentimentalisme appuyé du finale, avec faux suspense à la clé - le péché mignon de Spielberg (avec l'autocitation) -, le retour au foyer, sur fond de crépuscule flamboyant, évocation non sans lourdeur d’Autant en emporte le vent, je les évacue et je ne garde du film que sa partie proprement guerrière, la plus spectaculaire, de l'attaque-suicide, sabre au clair, de la cavalerie anglaise (superbe séquence démarrant dans les herbes hautes d'une clairière pour s’achever lamentablement dans le bourbier d’un sous-bois sous le feu des mitrailleuses allemandes), mixte de Lean et d’Eisenstein (pour l'humour: l’officier allemand engueulant les Anglais dont la charge, sans protection assurée à l'arrière, était aussi stupide qu'héroïque), à la guerre de tranchées, admirablement rendue, du grondement assourdissant des canons à la propagation fulgurante d'un nuage de gaz, avec tout ce que cela suppose d'horreur et d'absurdité. Mais ce serait trop facile. Cheval de guerre forme un tout (à prendre ou à laisser), avec ses faiblesses (chromos et pompiérisme donc, à l’instar de la musique, omniprésente, de John Williams) et ses beautés (en gros, les embardées du récit, pas aussi fluide que d’habitude, jouant au contraire sur les changements de rythme, cassures et accélérations, à l’image du cheval lorsqu’il se cabre ou s’échappe au galop...) qu'on ne peut dissocier. Si on accepte le film c'est dans son ensemble, sa totalité, les parties ratées étant partie intégrante du film, puisque éminemment spielbergiennes...
Tout Spielberg est donc là, dans Cheval de guerre, pour le meilleur et pour le pire, et ce qui fait lien c'est le cheval. Le cheval à travers ce qu'il représente, du point de vue symbolique, et ici on peut dire que tout y passe (du maternel au paternel, du merveilleux au cauchemar, symbole lunaire, associé à la terre, symbole aussi de la guerre et de la mort...). Dans le cas de Spielberg on retiendra, outre la dimension westernienne qui caractérise la première partie du film, cet aspect conjonction des contraires que revêt le motif du cheval, réunissant des forces contradictoires, vision archétypale et en même temps chaotique du monde. Les contraires ne s'opposent pas, à l'image du cheval noir qui loin d'être un adversaire pour le cheval-titre - ce à quoi on pouvait s'attendre - se révèle au contraire un "ami" d'infortune, substitut temporaire, le temps de la guerre, du jeune maître (rappelons que le film est l'adaptation d'un roman pour la jeunesse où c'est le cheval le narrateur, cet aspect anthropomorphique du récit persistant ici à travers les réactions du cheval, conférant au film une dimension très disneyienne, toutefois plus troublante que ridicule), mais participent à l'édification (parfois édifiante) de tout un registre d'émotions, de l'émerveillement gnangnan (le regard porté au début sur le cheval encore poulain) à la peur la plus terrifiante (la vie dans les tranchées), de la douleur de la perte au bonheur des retrouvailles...
Le cheval de Spielberg porte en lui tous ces affects de la même manière qu'il accomplit toutes les tâches, demi-sang prédestiné à la course (ou à la cavalerie) qu'on transforme en bête de somme (qu'il s'agisse de labourer un champ ou de transporter un canon), une contradiction qu'il finit par surmonter dans ce qui restera la plus belle séquence du film: la folle échappée, à bride abattue (sans charge ni cavalier), qui voit le cheval traverser les lignes, emportant tout sur son passage, avant de s'immobiliser dans le no man's land, empêtré dans les barbelés. Bon après, la scène de cessez-le-feu où un soldat britannique et un soldat allemand sympathisent le temps de libérer le cheval et de tirer à pile ou face lequel des deux le ramènera dans son camp, célébrant ainsi le discours humaniste qui court tout au long du film (l'amour des chevaux comme symbole de ce qui peut unir des hommes même ennemis), est un peu pénible, on est là dans la confiserie spielbergienne... Plus intéressant, plus fort aussi, car n'appartenant pas au roman, est l'épisode des deux jeunes déserteurs allemands. Leur exécution au pied du moulin à vent où ils s'étaient réfugiés est peut-être la scène secrète du film. C'est filmé de loin, du haut du moulin en train de tourner, la vision de leur mort étant masquée par le passage d'une des ailes. Cet effet de cache, qu'on peut trouver facile, est aussi très spielbergien; il témoigne de la part plus intime, obscure, de l'œuvre, comme s'il y avait toujours deux Spielberg en action: le Spielberg producteur (le confiseur) et le Spielberg auteur (le fils meurtri). Si le message pacifiste et les bons sentiments appartiennent manifestement au premier (à travers le destin miraculeux d'un cheval), l'exécution des deux jeunes soldats par leur propre armée renvoie au second. C'est que le conflit du film est autant intra-générationnel (la guerre) qu'inter-générationnel (la relation père/fils). Cheval de guerre c'est aussi, au final, le lien renoué (via le fanion) entre un père défaillant, ancien héros de la guerre des Boers, et son fils, revenu de la Grande guerre, le lien passant non par un quelconque éloge du courage, mais par la reconnaissance des mêmes blessures...

30 commentaires:

Vincent a dit…

Très excitant tout cela ! Mais c'est peut être (pas encore vu) plus fordien que vous ne le pensez car le côté "à prendre ou à laisser en bloc" est aussi caractéristique de Ford. Je l'ai expérimenté encore avec "The wings of eagles", il faut accepter le côté militaire, le sentimentalisme, les bagarres viriles et comique, comme les passages les plus poignants, l'émotion sur le fil et la poésie. Pas possible de faire le tri.

Anonyme a dit…

je vois pas ce que ce film très mauvais a de chevaleresque

Buster a dit…

Vincent > Oui vu comme ça, mais seulement comme ça :-)

Anonyme > Chevaleresque: brave, loyal, généreux, qui aide les faibles… il s’agit moins du film que du cheval lui-même, Joey, un cheval chevaleresque.

Anonyme a dit…

Très brillante défense d'un film
pas très défendable,le sous titre
est godardien,non?(ou plutot "sirkien")

Buster a dit…

Exact. Un sous-titre godardo-sirkien, on pourrait même dire godardo-sirko-remarquien.

Pipo a dit…

Sauf que le film de Sirk adapté du roman de Remarque se passait pendant la Seconde guerre mondiale. ;)

Buster a dit…

Sauf que je faisais aussi allusion à un autre roman de Remarque, A l’ouest rien de nouveau. ;-)

Anonyme a dit…

De la part de Borges :

Balloonatic, le gars s'épate avec des lieux communs mis en circulation par le service marketing de spielberg; le truc de la presse people : derrière le producteur spielberg y a le petit steven, qui s'est jamais remis de la perte de sa luge ni de la mort de son poney en bois; ou dans la version tragique : "derrière la façade humaniste neuneu, y a un homme, sombre, meurtri, un gars plein de cicatrices, le gars qui a aidé à larguer la bombe sur le japon mais qui a vu tous ses amis se faire bouffer par des requins".

Buster a dit…

Quel crétin ce Borges! Il croit vraiment que quand je parle de scène secrète ou d’enfance meurtrie, je fais allusion à l’enfance de Spielberg? Pas fichu de lire correctement ce qu’écrivent les autres, sans compter qu’il me fait dire des trucs que je n’ai même pas dit.

En fait il a parfaitement compris, mais sa fatuité est telle que son seul plaisir quand il ne s’écoute pas parler c’est de dénicher dans la parole des autres la petite faille, le truc qui pourrait prêter à confusion, de le monter en épingle, et ainsi de se valoriser à bon compte… Pas très honnête tout ça.

Buster a dit…

Sinon merci de ne pas encombrer le blog avec ce genre de message. Le blabla sentencieux de Borges, phraseur prétentieux et sinistre (pas une once d’humour chez lui), qui passe son temps à donner des leçons (de philo, de morale...) aux autres, j’en ai rien à foutre. D’autant que lui aussi dit des conneries et pas qu’un peu (une phrase au hasard lue quelques commentaires plus haut: "le cinéma commence par une sortie d'usine; en cela il est marxiste", ah ouais?, et s’il avait commencé par un repas de bébé, il aurait été bourgeois?... pfff).
Bon allez j'arrête, tout ça n’a aucun intérêt.

§ a dit…

C'est vrai que cette phrase de ce Borges sur "La sortie des usines" est très stupide. Il ne sait sans doute pas que l'on a souvent fait dire le contraire au premier film des frères Lumière : point de vue de patron. C'est d'ailleurs une interprétation bien plus juste historiquement. Mais lorsque l'on voit le film, il y a mille autres choses plus belles et subtiles qui s'y déroulent. Au fait, il écrit où ce Borges ? (Explication du pseudo : la cécité).

Lucie a dit…

Hi hi hi… j’aime bien le titre du billet: Chevaleresque, ça va bien avec les commentaires :-D

Buster a dit…

Borges c’est le maître à penser du site Spectres du cinéma, au demeurant un très bon site, là n’est pas la question, sauf qu’on s’y prend un peu trop au sérieux à l’image du sieur Borges donc, qui est loin d’être stupide, au contraire même, c’est LE philosophe, s’exprimant surtout par citations, celles des grands auteurs, sa bibliothèque est immense (c’est pour ça qu’il s’appelle Borges), bref le type est intellectuellement très brillant, il serait ridicule de le nier, mais aussi très odieux par la morgue affichée, c’est un peu la version Collège de France de Zohiloff, sans l’invective mais avec le même mépris...

PS. Concernant l’extrait sur la "sortie d’usine", je me doute que Borges veut dire autre chose en prenant le contrepied de ce qu’on dit habituellement du film, mais je l’ai volontairement sorti de son contexte pour bien montrer l’inanité du procédé.

Lucie ;-)

Casimir a dit…

« on se demande de quel film parle séguret, le pauvre con, il regarde trop la télé... » dans le genre invective, il est pas mal non plus Borges.

Zohiloff/Versilov a fait école, même si sur ce plan il est encore loin devant. Il y a aussi Griffe et Massart, les mecs d’Enculture.

Buster a dit…

Hé hé... Je savais pas que Griffe et Massart sévissaient sur Enculture.

Anonyme a dit…

C'est qui Casimir ? Il est de la police ?

Casimir a dit…

" C'est qui Casimir ? Il est de la police ? "

T'inquiètes je dirais rien... De toute façon si on lit régulièrement le chat d'Enculture - au demeurant un très bon site, comme dirait Buster, et plus drôle que celui des Spectres - on devine assez vite qui est qui.

Buster a dit…

Ah d'accord j'ai compris, c'est de la pub pour Enculture :-)

Anonyme a dit…

ils le méritent, vu le mal qu’ils se donnent à flinguer tout le monde (sauf les copains). Dire du mal toujours par derrière, c’est ça l’enculture, et c’est très marrant sauf pour celui qui se fait enculter.

Buster a dit…

Vu comme ça, évidemment, c'est pas très... chevaleresque!

Griffe a dit…

N'exagérons rien : il s'agit un forum ultra-confidentiel (je n'imaginais pas une seconde qu'on en parlerait quelque part) où une poignée de copains partagent leurs bonheurs et leurs dégoûts. Et ces bonheurs et ces dégoûts concernent des travaux (écrits, films, etc.) qui sont publics et donc se soumettent au jugement d'autrui. Que défend l'anonyme, l'abolition de l'anonymat (très relatif, comme le disait Casimir) sur internet ? Charité bien ordonnée...

Griffe a dit…

Et au fait, qu'est-ce que c'est que cette histoire de "copains" qu'on n'oserait pas flinguer ? C'est quoi cette accusation à côté de la plaque ? Un forum sur internet n'est pas une revue vendue à des milliers d'exemplaires, ni une chaîne de télévision, faut pas pousser ! On n'y fait la pub de personne. C'est simplement un endroit où se retrouvent pour discuter, et parfois ricaner, des gens qui ont des goûts en commun. S'ils ont des goûts en commun, ça explique qu'ils s'estiment réciproquement, travail compris, éventuellement. Buster, ne vous laissez pas entraîner sur cette pente raide de la dénonciation à la petite semaine, vous comme moi avons déjà suffisamment donné, non ?

Buster a dit…

OK... pour ma part je ne faisais que répondre au commentaire sur Borges, mais à chaque fois ça dérape, certains sautent sur l’occasion pour régler quelques comptes. Enfin bon, on a quand même échappé au point de Godwin... (que je n’aurais pas laissé passer de toute façon)

Griffe a dit…

En effet, encore quelques commentaires à ce rythme et quelqu'un va traiter quelqu'un d'autre de nazi...

Camille Brunel a dit…

Mais oui, bien sûr, Enculture c’est qu’une bande de petits farceurs, pas méchants pour un sou. Vive Enculture !

Monsieur du Snob a dit…

Quand un fake se met à faire des antiphrases, comment voulez-vous qu'on s'y retrouve ?

Anonyme a dit…

Après Morain : Brunel ! Et très bientôt : Toubiana, Kaganski, Ciment, Eric Neuhoff, Elisabeth Quin ! Vous allez voir qu'ils vont tous venir pleurer sur Balloonatic d'être maltraités par trois bloggeurs !

Buster a dit…

Ah non, pitié!

Anonyme a dit…

Je suis un fake Anonyme venu expliquer au vrai Anonyme qu'il n'a pas compris, contrairement à Monsieur du Snob, que le Camille Brunel de ce thread est un fake. Ne me remerciez pas.

Casimir a dit…

C'est sympa d'être passé Camille