mardi 31 janvier 2012

N'importe quoi (3)

La fille au foulard vert (ou les caprices de Marina).

Sport de filles de Patricia Mazuy est dédié "à Lee Marvin et Budd Boetticher pour leur foulard...", référence à Sept hommes à abattre dans lequel Marvin arbore un superbe foulard vert. De Boetticher, Mazuy emprunte, outre le foulard, l'entêtement du héros, s'obstinant à atteindre quoi qu'il arrive le but qu'il s'est fixé. A propos de Boetticher, Michel Delahaye écrivait: "C'est un primitif qui donne tête baissée dans l'aventureuse nature des choses." De fait, Gracieuse (un nom de jument), la jeune fille butée et revêche que campe Marina Hands dans le film, tient à la fois du héros boettichérien et de Boetticher lui-même. Voilà pour le côté western du film (hein? ah oui, il y a aussi les chevaux). Mais c'est pas ça qui m'intéresse. Le western chez Mazuy on connaît, pensons à Peaux de vaches. Et les chevaux aussi, pensons à Basse Normandie. Les coulisses du monde équestre, surtout celui, très aristocratique, du dressage, très bien (la représentation qu'en donne Mazuy est plutôt réussie), mais ça c'est le décor, le fonds naturaliste du film, le plus dur c'est d'y inscrire des personnages, de les faire exister, se rencontrer, etc. Et là ça devient magnifique. Sport de filles est une comédie (westernienne si l'on veut), une vraie, avec ce que cela suppose de drôlerie et d'émotions (bah oui) mais aussi de force politique: guerre sociale (l'ouvrière dans un monde d'aristos) et guerre des sexes (un homme entre trois femmes, voire quatre). Simon Reggiani, qui a écrit le scénario, parle du film comme d'une version équestre, épique et sociale (hippique, épique et colégram...) de la Règle du jeu et c'est vrai qu'il y a ici du Renoir dans les rapports entre les personnages, le film relevant ainsi de deux traditions qui a priori s'opposent: le cinéma français classique, dominé par les rapports sociaux et de sexe (la jeune fille et l'homme d'âge mur, la femme castratrice qui tient les rênes ou celle qui soumet l'homme à son désir...) et le cinéma américain caractérisé par son efficacité narrative (c'est le cas du film de série B qui va droit à l'essentiel, mais aussi de la comédie hollywoodienne: Skorecki a raison de citer Hawks, via son film Man's favorite sport, non seulement à cause du titre, l'équitation c'est le sport favori de la femme, celle-ci préférant de loin le manège à la pêche, mais surtout parce que c'est le seul sport dans lequel elle rivalise avec l'homme, le dominant même très souvent - et puis on sait l'importance de la question du genre chez Hawks). Sport de filles concilie les deux avec une aisance stupéfiante, par le rythme que Mazuy impose au film (aidée en cela par la partition de John Cale), un rythme qu'on pourrait comparer - c'est trop tentant - aux différentes allures et figures qu'un cavalier impose à son cheval: trot sur place, au départ, au risque de faire "piaffer" d'impatience le spectateur, quelques demi-voltes dans la forêt et puis la belle diagonale que constitue l'échappée allemande, avant la pirouette finale, le retour chez le père... et un dernier plan au galop. OK c'est pour rire. Sinon quel est le moteur du film? Je dirais: le caprice, celui qui touche au vouloir féminin (la Règle du jeu était à l'origine une adaptation des Caprices de Marianne), représenté ici par toutes les femmes du film, pliant Ganz, l'ancienne gloire du dressage, à leur propre caprice: le business (Balasko la concubine, propriétaire du haras), la compétition (la belle-fille cavalière), le sexe (l'amante américaine qui en fait est anglaise), jusqu'à ce qu'il envoie tout promener pour céder à un autre caprice, encore plus terrible, celui de Gracieuse, la rebelle un peu mélenchoniste sur les bords (elle traite tout le monde de larbin ou de planche pourrie), surtout le caprice incarné (ainsi le voyage à Francfort) - elle aurait dû s'appeler Capricieuse -, celle qui n'en fait qu'à sa tête, sachant qu'elle n'a qu'une idée en tête: avoir son propre cheval, un cheval qu'elle puisse dresser. C'est que le caprice, comme les meilleures comédies, est imprévisible, invraisemblable, insaisissable...

16 commentaires:

Anonyme a dit…

Salut Buster,
Avez-vous lu la critique de valzeur (chronicart) sur le Mazuy ? On peut pas dire qu’il aime beaucoup le film. :)

JB a dit…

Votre critique me paraît un poil trop enthousiaste, même s’il y a comme toujours ce petit côté décalé qui la distingue des autres. J’ai entendu dire que vous aviez participé au film, ce qui évidemment expliquerait que vous ne soyez pas très objectif - : )

Vous parlez de Mélenchon à propos de la fille, moi elle me rappelle surtout Sarko, elle parle comme un charretier et son modèle c’est Franz Mann, rigueur et discipline à l’allemande.

Buster a dit…

Vous confondez (avec Bégaudeau?), je n’ai rien à voir avec le film. Sinon vous avez raison, je ne suis pas très objectif, je ne le suis jamais, l’objectivité critique c’est du pipeau.

Mélenchon c’est pour blaguer bien sûr. Le reste Sarko, l’Allemagne, ouais bon, pourquoi pas, mais ça n’est pas plus sérieux. Le couple Ganz/Balasko est inspiré par celui que formèrent le champion français de dressage Le Rolland (un ancien du Cadre noir) et sa femme propriétaire de chevaux qui le laissa sur la paille après s’en être bien servi. Maintenant pourquoi le personnage de l’entraîneur est-il devenu allemand, je ne sais pas vraiment, mais j’y vois surtout une raison scénaristique, pousser au maximum le contraste avec la fille, qu’il ne soit pas que sociologique mais aussi culturel...

Buster a dit…

Sinon pour valzeur, je ne suis pas surpris, il n’aime (plus) rien, il m’a l’air complètement blasé, seuls quelques trucs bien tordus semblent encore l’exciter (un peu). Peut-être le Go go tales de Ferrara? :-)

JB a dit…

Oui je crois aussi que c’est purement scénaristique, mais n’est-ce pas ce qui rend le film un peu lourdingue et simpliste avec ses contrastes trop marqués ?

Buster a dit…

Pas lourdingue, ça c’est le côté Boetticher du film: la squaw et le capitaine de cavalerie.

valzeur a dit…

Hello Buster,

Ah non ! J'ai éprouvé de récentes tendresses coupables pour le dernier Fincher, le HPG/Siboni et les Chiens de Garde (que j'ai visionné en visualisant nos grands critiques de cinéma institutionnels à la place des Minc, Pujadas, Cohen et compagnie) ! Donc, je n'aime pas rien (et même des films discutables, vous en conviendrez). Par contre, sur la récente salve auteuriste franco-belge, je suis plus que mitigé - le Akerman me semble un peu partiellement sauvable (ce qui prouve ma grandeur d'âme, non ?). Et le Mazuy - que je n'aime pas beaucoup - est quand même infiniment supérieur aux Chants de Mandrin, cette purge chic-dogmatique pauvre en cinéma, idées, vie, talent... Tout ça pour dire - recentrons sur Sport de Filles - que je suis bien curieux de savoir en quoi vous avez participé à ce film, Buster. Vous avez choisi les étalons ? Les pouliches ? Les deux ? Dîtes-nous tout !

Buster a dit…

OK valzeur, je n’ai pas vu le RAZ, mais je m’en méfie un peu, il se pourrait qu’on soit d’accord, pour une fois :-)

Sport de filles, je ne sais pas d’où vient la rumeur, mais je n’ai pas participé au film, ni de près ni de loin. J’aime vraiment beaucoup le film (plus encore que Take shelter). Mazuy ne joue pas la carte de l’empathie et c’est ça qui est très beau: rendre les personnages touchants malgré leurs défauts (égoïsme, arrogance, cynisme...), Mazuy c’est l’anti-Desplechin, les personnages n’y sont jamais très sympathiques mais ils existent tellement fortement en termes de récit, qu’on finit par les accepter "tels qu’ils sont". Le personnage de Capricieuse est insupportable et en même temps incroyablement émouvant. Le film n’est lui-même pas sans défauts, mais c’est pareil, on l’accepte tel quel, avec ses imperfections, parce que celles-ci me semblent inscrites dans le projet, donnant au film une vraie vitalité (comme chez Stévenin mais en plus serré et sans le côté franchouillard de celui-ci, toujours un peu limite).

Griffe a dit…

Salut Buster, je me permets de placer ici trois remarques sur le film de Mazuy, c'est un peu long mais ça répond en partie à l'ami valzeur qui ne comprend pas bien ce que je lui trouve.

1) Pour moi, Mazuy maîtrise son moyen d'expression de manière époustouflante. Si la mise en scène, c'est savoir "mettre l'accent où il faut" (Eisenstein), Mazuy est un metteur en scène comme il n'y en a plus vingt. A comparer avec les rigides et scolaires Cronenberg, Akerman, Dumont... Je pourrais détailler chaque scène de Sport de filles, la décortiquer du point de vue du rythme, du jeu d'acteur, des cadres, tout se tient et admirablement. Et pour une raison somme toute aisée à formuler : Mazuy sait ce qu'elle a à exprimer, et elle assume ce qu'il y a à raconter. Elle ne fait pas dans la "recherche formelle", comme on dit, mais dans l'advenue sans détour de ce qu'il y a à faire exister à l'écran. Un exemple entre mille : Jackie, le type qui aimerait bien être "l'homme" de Gracieuse pour faire "de grandes choses" avec elle, il faut voir comment son amertume est rendue par la mise en scène. Passez sur quelques bribes de dialogue un peu trop explicites ("t'aimes les chevaux, pas les gens"), observez son air, sa démarche, son regard surtout, fixe et absent à la fois, celui d'un obsessionnel impuissant, et sa moue, quand au café une vieille copine à Gracieuse retourne à sa place après s'être pris un vent, l'air qu'il a alors de sortir d'un rêve, isolé dans son cadre, et comment il tourne la tête, les yeux vers Gracieuse hors-champ, "elle est dans sa bulle", cette moue déçue d'"esclave" comme dit Gracieuse. Mazuy sait ce qu'elle filme, qui elle filme, elle assume. Et surtout elle en assume la cruauté (cf. 3).

Griffe a dit…

2) Non seulement Mazuy maîtrise son moyen d'expression comme peu de cinéastes, mais elle en fait une démonstration presque insolente, et dont je m'étonne qu'elle n'ait pas frappé plus de critiques. La plupart des spectateurs sont comme moi : ils ne savent rien du dressage de chevaux, et les expressions techniques que Gracieuse répète en boucle au volant de sa camionnette, quand elle est en route vers l'Allemagne, sont pour moi du chinois. Or, le moment-clé, vers quoi convergent tous les espoirs de Gracieuse, toute la soif de renouveau de Mann et toute notre attente de spectateur, c'est la scène où Gracieuse fait la démonstration de son savoir-faire à Mann. Et là, qu'est-ce que le spectateur ignare que je suis vois ? Rien. Je veux dire que je ne comprends absolument rien à ce que Gracieuse montre à ce moment-là à Mann, et alors est-ce que c'est un problème ? Non. Ce n'est pas un problème parce que ce qui compte, c'est ce que le découpage et le jeu (de Ganz), bref la mise en scène, nous racontent : Gracieuse s'imposant aux yeux de Mann. Ce genre de scène, qui est un passage obligé pour la plupart des films américains, y est toujours filmée de manière systématique : travelling-avant vers le spectateur qui prend conscience de la réussite du spectacle qu'il a devant lui. Ici, Mazuy s'y prend plus finement, c'est d'abord un sourire sur le visage jusque-là crispé de Mann, puis il pose son gobelet à côté du poste-radio, retire son manteau, se met en action. A la fin de la scène, il est filmé en plongée, ce qui justifiera qu'il dise plus tard qu'il "admire", "adore" Gracieuse.

3) Malgré tout, je trouve la fin du film ratée, d'abord parce que toute à la réussite de Gracieuse et à l'alliance qu'elle crée entre elle et Mann, et pour ne pas perdre une miette de cette réussite, Mazuy sacrifie le père et Jackie. Ils n'ont jamais cessé d'être des boulets pour Gracieuse, et le film accompagnant sa seule éclosion, il ne peut pas, dramatiquement parlant, offrir une place respectueuse à ceux qu'elle laisse derrière, mais cette cruauté ne va pas sans un sentiment de raté, que la toute dernière scène manifeste franchement, quoique peut-être inconsciemment. La voiture s'éloigne avec Mann et Gracieuse à bord, et on entend off ce dialogue : "Vous avez le GPS ? - Oui. - Mais vous vous en servez pas ? - Non. - Mais alors pourquoi vous avez le GPS ? - Parce que c'était dessus." Je crois que Mazuy imagine ça drôle, moi je trouve ça sinistre. On voit bien là qu'on a affaire à deux gamins ricaneurs, dont les échanges seront médiocres dès qu'ils sortiront du cadre de leur activité commune. Le destin de ces deux-là, c'est peut-être le succès, mais un succès entaché de médiocrité, la médiocrité de ceux qui croient pouvoir tout foutre en l'air et vivre en Robinsons. C'est du moins l'impression que m'a laissée cette fin bâclée, précipitée, sans envergure.

Buster a dit…

Griffe, vous avez raison d’insister sur la mise en scène, quand je parle de récit c’est au sens large bien sûr, l’art de raconter, qui inclut la mise en scène, et chez Mazuy c’est fort parce qu’incisif sans être démonstratif, mais aussi parce que le film garde sa part de mystère, il y a une forme de génie mazuyien... si si valzeur :-) qui combine la gouaille du cinéma français et l’efficacité du cinéma américain. Je comptais y revenir (mon texte n’était qu’une introduction) à travers la question du caprice de Gracieuse, sa façon d’aller jusqu’au bout, découpée en deux parties distinctes 1) foulard noué autour du cou (emprisonnement du personnage, importance du cadre?...) 2) foulard en bandeau sur l’oeil (échappée du personnage, importance du hors-champ?... jusqu’à l’ellipse). Reste l’épilogue, très déroutant, on se croirait chez Pascal Thomas, que j’ai du mal à intégrer, sauf à considérer que le caprice de Gracieuse ne peut justement se réaliser que sur le mode sacrificiel, c’est le côté Médée du caprice comme disait je ne sais plus qui, Lacan peut-être, sacrifice du père, du petit ami mais aussi de Franz, venu chercher Gracieuse mais dont on voit bien (à travers moins l’histoire du GPS que la réplique d’avant quand il lui dit que le périple en voiture risque de durer longtemps, peut-être jusqu’à sa mort et qu'elle lui répond hilare: bah alors ça va pas être si long!) que les deux ne formeront jamais un couple, que lui va au contraire en baver des ronds de chapeaux, et peut-être plus encore qu’avec ses précédentes femmes.

valzeur a dit…

Salut les Garçons,

J'ai bien pris connaissance de vos tentatives éhontées pour me convertir au mazuyssime Sport de Filles qui, hélas, resteront lettre morte, même si je comprends mieux pourquoi je n'aime pas ça. Buster, c'est vous qui avez cité le nom de Pascal Thomas, et c'est exactement ça - et pas que sur l'épilogue - cette façon rigolarde de dédramatiser les enjeux, de se regarder dans l'action par le biais du dialogue, une forme de commentaire permanent qui peut avoir son petit charme (pas forcément aussi). Dans le cas qui nous intéresse, des personnages obsessionnels qui-ont-donné-leur-vie-pour-leur-passion (hum, pitié...), normalement opaques et taiseux, rivalisent de bons mots et de formules auto-clarifiantes, déjouant les pauvres espoirs de croyance en l'histoire racontée, rien moins qu'intéressante : pureté d'âme proche du délire (Hands) remettant dans les droits rails à son seul contact un artiste de l'animal jadis génial mais ankylosé, compromis, d'une hargne dirigée au fond contre lui-même (Ganz), en gros, une vierge et une pute. Hands y croit par dessus-tout, Ganz plus pour un sou, hop, échange d'humeurs, temps de latence "je couve le salut dans le rejet de mes espoirs" (Hands bobonne, Ganz hors-champ) et pouf, vogue le navire, Ganz providentiel entraînant Hands providentiée vers un futur de cocagne. Oh ! Pardonnez-moi, mais cet argument rebattu ne me semble pas passionnant pour un demi-sol, et son formatage aux us français (dialogue, situations) avec plongée dans le dressage comme facteur de dépaysement, tout ça reste un voeu pieux. Le monde a-t-il besoin d'un remake souterrain de Million Dollar Baby à la mode Pascal Thomas avec un happy-end et une fermeture à l'iris ? Non, de mon point de vue.
Griffe a beaucoup insisté sur la mise en scène mais dans plusieurs de ses exemples, un point crève les yeux, c'est qu'elle est à la remorque des dialogues, qu'elle les illustre. Et quand ce n'est pas le cas - le grand épisode de dressage - le convenu des situations la condamne à l'utilitaire. Qu'aucun plan sur les yeux exorbités de Ganz ne vienne souligner sa conversion au génie chevalin de Hands n'est pas suffisant pour s'extasier devant la mise en scène puisque n'importe quel plan de Ganz a-minima aura le même effet, fonctionnant par une sorte d'euphémisme un peu douteux. Si Mazuy osait les énormes clichés de mise en scène, on se dirait au moins qu'elle y va. Là, elle pinaille, se veut plus maligne que son histoire absolument bateau (la dernière partie "déconstruite") et indiffère au fond totalement (moi, en tout cas). Ce mariage de la carpe (fiction américaine bigger than life) et du lapin (françitude bien pesée) donne un civet parfaitement indigeste à mon goût. Mais je reconnais qu'il a une saveur curieuse, et mettons que c'est déjà ça...

Buster a dit…

Ah zut... j'aurais pas dû citer Pascal Thomas.

Vous faites bien de rappeler le nom des acteurs parce qu'en lisant le commentaire je n'étais pas sûr qu'on parlait du même film. Et puis évoquer Million dollar baby, hum..., c'est un vrai... coup bas porté au film, Griffe appréciera :-)

Cela dit je suis d'accord sur le finale plutôt raté et la fermeture truffaldo-millero-donzellienne à l'iris, c'est pas terrible en effet.

Anonyme a dit…

valzeur il lui en faut pas beaucoup pour qu'il flingue à tout-va, alors si en plus vous lui fournissez les munitions :)

Buster a dit…

De toute façon il est clair que valzeur, en bon chronic'hardeur HPGiste, ne peut décemment pas aimer le sport de filles... :-D

Griffe a dit…

Cher valzeur, je me demandais si le fait de te trouver moins convaincant quand tu t’en prends à Sport de filles que lorsque tu remets à leur place L’Apollonide ou le Dumont était simplement dû à notre désaccord sur le film de Mazuy, à une simple mais pas si dérisoire question de goût, mais à y réfléchir je crois que ce n’est pas le cas. Si je t’ai trouvé si juste sur Hors Satan et sur L’Apollonide, c’est qu’il me semble que tu as bien saisi l’écart qu’il y a, dans ces deux films, entre leur ambition (pour le premier, marcher dans les brisées de Dreyer, Tarkovski et Bresson, pour le second bâtir une machine théorique baroquisante) et le résultat (Hors Satan est sans relief ni invention, et L’Apollonide est calculateur et mesquin). Mais s’agissant de Sport de filles, j’ai l’impression que tu lui reproches d’être tout simplement ce qu’il est. Une histoire « bateau », le « mariage de la fiction américaine et de la françitude », c’est bien ça, Sport de filles. Et tu accuses par ailleurs Mazuy de faire la maligne pour épicer, sans succès, cette histoire rebattue, de sorte qu’on aurait une histoire sans intérêt et une tentative miteuse de signifier à tout moment au spectateur les limites de ce qu’on lui raconte. Mais c’est là que je ne te suis plus du tout. Il m’a semblé au contraire que cette histoire, basique il est vrai, Mazuy la prend absolument au sérieux. C’est une des plus vieilles histoires du monde : la lutte pour une existence qui ne soit pas celle des « esclaves ». Et tout le film est bâti sur cette difficulté, sur le labeur, la violence. Rien n’est y est traité par-dessus la jambe, avec des ricanements ou que sais-je, au contraire la douleur y est à chaque instant cinglante : douleur pour Balasko, qui sait prendre magnifiquement de grands airs, d’être condamnée à être abandonnée (le dernier plan sur elle, écrasée par l’immense miroir auquel elle tourne le dos), peur de sa fille d’être livrée à elle-même au moment crucial, douleur de Mann d’être passé du statut de champion à celui de vendeur de chevaux, douleur de Jacky de n’être pas aimé, lutte de Gracieuse enfin pour accéder à son caprice, dût-elle en passer par la douleur physique… Il faut reconnaître à Mazuy le génie d’avoir construit une ronde tout sauf sentimentale, où les regards sont tous porteurs de ce mal-être que chacun se trimballe en bandoulière, où chacun regarde un monde en train de s’effondrer… Ce qui d’ailleurs me frappe le plus quand j’y repense, c’est l’intensité de tous ces regards, le regard las et soudain joyeusement enfantin de Mann, le regard ironique et assuré de Balasko, le regard violemment vide de sa fille obsessionnelle, le regard de feu de l’Anglaise, le regard impitoyable, dénué de toute empathie, de Gracieuse, le regard dégoûté de Jacky… Si les dialogues de ce film sont souvent explicites, ce n’est pas par souci de bien faire comprendre les enjeux, c’est que chacun, comme acculé, y dit ce qu’il pense, ce qu’il désire, ce qu’il veut. Et c’est à qui voudra le plus fort que la grâce sera rendue.