dimanche 28 août 2011

Super Whit












Damsels in distress de Whit Stillman (2011).

Elles se prénomment (de gauche à droite) Heather (Carrie MacLemore), Lily (Analeigh Tipton), Rose (Megalyn Echikunwoke) et Violet (Gerta Gerwig), ce sont les héroïnes de Damsels in distress, le nouveau film tant attendu (par les fans comme moi) de Whit Stillman, le grand cinéaste indie des années 90 (Metropolitan, Barcelona, The last days of disco), qui clôturera cette année la Mostra de Venise. J'y serai... pas (à Toronto non plus d'ailleurs).

[...]

Vu La piel que habito d'Almodóvar. La réussite du film vient moins du récit, alambiqué mais sans plus, assimilant sans trop de difficultés les allers et retours temporels, que de la façon avec laquelle Almodóvar croise cinéma de genre (le thriller fantastique) et art contemporain, Franju et Louise Bourgeois... Le cinéma d'Almodóvar a toujours été citationnel et on peut s'amuser, là encore, à pointer les emprunts: outre les Yeux sans visage de Franju, Tristana de Buñuel (l'ouverture sur Tolède), Rebecca et Vertigo d'Hitchcock, mais aussi Fritz Lang via le personnage de grand paranoïaque que joue Banderas (le monstre c'est lui, bien sûr, plus que sa "créature", pauvre créature emprisonnée, offerte en permanence, selon un dispositif panoptique, au regard de son créateur qui, lui, reste emmuré dans sa toute-puissance)... autant de citations qui s'intègrent parfaitement au récit. Reste qu'à jouer la carte de "l'abstraction intime", pour reprendre le titre d'une expo consacrée à Louise Bourgeois (on peut voir aussi le film comme un hommage en creux à l'artiste franco-américaine, décédée l'an dernier et qui aurait eu cent ans cette année), à opter pour une mise en scène aseptisée, aux couleurs froides, Almodóvar prenait un risque, celui de la désincarnation, là où chez Bourgeois il s'agit plus de décharnement, à travers notamment ses poupées en tissus aux corps entrelacés et dont les coutures sont comme autant de cicatrices (dans le film, plus que les fameuses araignées géantes, symbole maternel et maternant - la mère tapissière - chez Bourgeois, ce sont ces poupées que l'on voit, sous toutes... les coutures, manifestation exorcisante des traumas du passé). Le défi du film est là: passer de la (haute) couture, superficielle et souvent exubérante chez Almodóvar, dont il ne reste ici qu'un petit salon de confection, voire un reliquat grotesque (le costume de carnaval du demi-frère déguisé en tigre), à quelque chose de plus profond: la peau, puisque c'est bien connu, "ce qu'il y a de plus profond dans l'homme c'est la peau" (Paul Valéry). Or, vu sous cet angle, le film n'est pas totalement convaincant: la longue scène devant le feu, quand la mère raconte à la jeune captive le passé de Roberto, donne l'impression d'un trop-plein narratif, la relation entre Roberto et sa victime aurait mérité plus de débordements, les personnages n'évoluent pas suffisamment, ils manquent d'ambiguïté, tout ça est un peu désaffecté... La froideur clinique recherchée par le cinéaste se révèle finalement invalidante, donnant, par exemple, à la transformation de Vicente/Vera un aspect purement artificiel (ce qui est scientifiquement parlant approprié mais artistiquement parlant assez dommageable). Plus que la figure transgenre proprement dite, c'est l'androgynie dans sa dimension mythique, avec ce que cela suppose de totalisant, qu'Almodóvar, à l'instar de Louise Bourgeois, semble ici convoquer, expliquant entre autres que ladite transformation n'a rien de réaliste, sur le plan physique autant que psychologique. Un choix justifié, au regard des enjeux du film, mais qui en limite aussi la portée, de sorte que, contrairement à ce que le titre annonce, la peau n'est pas si habitée que ça... sauf (miracle) au tout dernier plan.

PS. Vu aussi Habemus papam de Moretti. C'était dans l'avion qui m'amenait à Rome (avant le grand départ), l'écran était tout petit, le film en vosta... et pourtant, ça m'a paru génial. A revoir dare-dare, dès sa sortie.

mercredi 17 août 2011

1965










Pierrot le fou de Jean-Luc Godard (1965).

D’abord les "classiques" de ma jeunesse, ces films vus très jeune, parfois trop jeune, et que j’ai aimés, à tort ou à raison: les Amours d’une blonde de Milos Forman, Barberousse d’Akira Kurosawa, Juliette des esprits de Federico Fellini, les Poings dans les poches de Marco Bellochio, Répulsion de Roman Polanski, Simon du désert de Luis Bunuel, la 317e section de Pierre Schoendoerffer, Vaghe stelle dell’Orsa (Sandra) de Luchino Visconti... (seule exception: Docteur Jivago de David Lean, bizarrement détesté dès la première vision).
Et puis les découvertes plus tardives: Alphaville de Jean-Luc Godard, Eclairage intime d’Ivan Passer, The family jewels de Jerry Lewis, Non réconciliés de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Paris vu par... (surtout Gare du Nord de Jean Rouch et Place de l’Etoile d’Eric Rohmer), les Plaisirs de la chair de Nagisa Oshima, Walkover de Jerzy Skolimowski... Sinon jamais vu Ligne rouge 7000 d’Howard Hawks (ni Yoyo de Pierre Etaix).

1965, c'est aussi Bob Dylan au festival de Newport, à travers notamment le documentaire de Murray Lerner - réalisé en 2007 - The other side of the mirror: Bob Dylan, Newport, 1963-1965, l'occasion de se faire une idée sur le fameux clash qu'il y aurait eu entre Dylan et le public folky, soi-disant scandalisé par le passage de Dylan à l'électrique (il est accompagné par Mike Bloomfield, Al Kooper et les principaux membres du Paul Butterfield Blues Band), ou simplement agacé par une sono trop forte. La vérité est certainement ailleurs...

Mais 1965 c'est surtout l'année où disparaît Stan Laurel (entre Harpo Marx et Buster Keaton), huit ans après son compère Oliver Hardy. Laurel et Hardy c'est, avec Charlot, le souvenir de mes plus grands fous-rires au cinéma. Et c'est Blake Edwards qui, l'année même, leur rend (à eux et à tout le cinéma burlesque de cette époque) le plus bel hommage à travers sa délirante Grande course autour du monde (The great race) - à ne pas confondre avec Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines de Ken Annakin, sorti également en 1965 -, un film qui inspirera la série animée Les Fous du volant (Wacky races), créée en 1968 par Hanna et Barbera et qui, elle, a bercé une partie de mon enfance.

Pour ce qui est des séries télé, 1965 c'est le début de Max la menace (Get smart, Mel Brooks et Buck Henry), des Mystères de l'Ouest (The wild wild west, Michael Garrison), de Perdus dans l'espace (Irwin Allen)..., c'est aussi l'arrivée d'Emma Peel dans Chapeau melon et bottes de cuir (The avengers).

Côté albums, il y a bien sûr: A love supreme de John Coltrane, Bringing it all back home de Bob Dylan, The Great Otis Redding sings soul ballads d’Otis Redding, Help! des Beatles, Here are the Sonics! des Sonics, My generation des Who, Out of our heads (édition US) des Rolling Stones, The Shangri-las 65! des Shangri-las... et pour les livres: Dune de Frank Herbert, L'Oiseau bariolé de Jerzy Kosinski...

Reste mon Top 10 (4 films, 1 feuilleton télé, 4 albums et 1 bouquin), par ordre alphabétique:

- Belphégor, ou le fantôme du Louvre, Claude Barma
- Les Chevaux de feu, Serguei Paradjanov
- Les Choses, Georges Perec
- Falstaff (Campanadas a medianoche), Orson Welles [modifié le 21-09-11]
- Get the picture?, The Pretty Things
- Highway 61 revisited
, Bob Dylan
- Otis blue: Otis Redding sings soul, Otis Redding
- Pierrot le fou, Jean-Luc Godard
- Rubber soul, The Beatles
- Subarnarekha, Ritwik Ghatak

"Ils rêvaient, à mi-voix, de divans Chesterfield." (Georges Perec, Les Choses)

Bonus TV:
- A Charlie Brown christmas, le génial Peanuts de Charles M. Schulz pour la première fois à la télévision (le 9 décembre 1965 sur Gilligan's Island)

Mon jukebox 1965, par ordre alphabétique:

J'allonge la liste, non seulement à cause de ces satanés Beatles qui prennent beaucoup de place, mais surtout parce que l'année regorge de pépites en tout genre...

- "California girls", The Beach Boys
- "Can't stand the pain", The Pretty Things, Get the picture?
- "Crying in the chapel", Elvis Presley
- "Day tripper", The Beatles
- "Do you believe in magic", The Lovin' Spoonful
- "Drive my car", The Beatles, Rubber soul
- "Get the picture?, The Pretty Things, Get the picture?
- "Girl", The Beatles, Rubber soul
- "Help!", The Beatles, Help!
- "I can't explain", The Who
- "I can't help myself", The Four Tops
- "I go to sleep", Peggy Lee/The Kinks
- "I got you (I feel good)", James Brown
- "I'm free", The Rolling Stones
- "In my life", The Beatles, Rubber soul
- "It's not unusual", Tom Jones
- "It's the same old song", The Four Tops
- "I've been loving you too long", Otis Redding, Otis blue
- "The last time", The Rolling Stones, Out of our heads
- "Like a rolling stone", Bob Dylan, Highway 61 revisited
- "Michelle", The Beatles, Rubber soul
- "Milk and honey", Jackson C. Frank, Jackson C. Frank
- "Mr. Tambourine man", The Byrds/Bob Dylan
- "My generation", The Who, My generation
- "Night owl blues", The Lovin' Spoonful
- "Norwegian wood", The Beatles, Rubber soul
- "Nowhere man", The Beatles, Rubber soul
- "Papa's got a brand new bag", James Brown
- "Psycho", The Sonics, Here are the Sonics!
- "Respect", Otis Redding, Otis blue
- "(I can't get no) Satisfaction", The Rolling Stones, Out of our heads
- "See my friends", The Kinks
- "Set me free", The Kinks
- "The sounds of silence", Simon & Garfunkel
- "Stop! in the name of love", The Supremes
- "Tell her no", The Zombies
- "Ticket to ride", The Beatles, Help!
- "Till the end of the day", The Kinks, The Kink kontroversy
- "Tired of wainting for you", The Kinks, Kinda Kinks
- "We can work it out", The Beatles
- "Whenever you're ready", The Zombies
- "Yesterday", The Beatles, Help!

Et encore (!), des Beatles: "I'm down", "I'm looking through you", "The night before", "Think for yourself", "The word", "You've got to hide your love away"...

[1965 se poursuit dans les commentaires avec le Défi de Saraceni, le Temps d’aimer de Metin Erksan, le Lâche de Satyajit Ray, The Bedford incident de James B. Harris, des Wakamatsu et des Warhol à la pelle, The angry young Them de Them, Introducing the Beau Brummels des Beau Brummels, Whipped cream and other delights de Herb Alpert & The Tijuana Brass, In harm’s way et Bunny Lake is missing de Preminger, Cyclone à la Jamaïque de Mackendrick, Major Dundee de Peckinpah, Et pour quelques dollars de plus de Leone, Terrore nello spazio de Bava, Le soldatesse de Zurlini, l’Armée Brancaleone de Monicelli, Sands of the Kalahari de Endfield, Astérix et Cléopâtre d'Uderzo et Goscinny, Fort Navajo de Giraud, la Femme de Seizaku de Musumara, Histoire écrite sur l’eau de Yoshida, Histoire d’une prostituée de Suzuki, la Guerre des espions de Shinoda, l’Arme à gauche de Sautet, le Manuscrit trouvé à Saragosse de Has, le Premier maître de Kontchalovski, The sandpiper de Minnelli et "The shadow of your smile" de Johnny Mandel, la Vieille dame indigne de Allio, La bugiarda de Comencini Mickey one de Penn, Comment tuer sa femme de Quine, Faster, Pussycat! Kill! Kill! de Russ Meyer, les débuts du Concombre masqué de Mandryka et de Philémon de Fred...]

à suivre...

lundi 15 août 2011

LVT

LVT, comme il y a LVMH, c’est-à-dire un cinéaste du luxe, poursuit avec Melancholia ce qu’il avait entrepris avec Antichrist. Après l'Antéchrist, l'Apocalypse... Après le rouge de l’hystérie (cf. ma note), le gris de la mélancolie. Après Le Cri de Munch, Melancholia du même Munch, mais aussi Brueghel, les préraphaélites... et bien sûr Wagner dont le Tristan et Isolde court tout au long du film, prélude à l’apocalypse annoncée qui se révèle être, mélancolie oblige, une délivrance. Voilà pour le programme, scindé en deux parties: une première à la Festen, qui voit une jeune femme fuir ce qui est censé être le bonheur: ses propres noces; une seconde à la Vargtimmen, qui voit la sœur de celle-ci tenter vainement de l’aider, et ce d'autant plus vainement qu'elle doit faire face à ses propres angoisses - normal, une planète, nommée Melancholia, s'approche à toute vitesse de la Terre! Sur le papier c’est plutôt exitant, à l’arrivée... bah c’est du Lars von Trier: exaspérant et par moments (malheureusement trop rares) fascinant. Melancholia c’est un peu la version noire de The tree of life (le nihilisme de von Trier vs le mysticisme de Malick). Ce qu'il y a de mieux dans le film c'est le côté SF, sauf qu'il n'y a pas de SF, ou plus grand-chose, tant tout y est écrasé par l'imposante (et glaçante) vision que nous offre LVT du monde. On pense donc un peu à Bergman, un peu aussi à Losey (la deuxième partie), dans ce qu'il peut y avoir parfois de massif chez eux, mais sans qu'il s'en dégage la moindre émotion. Des haut-le-cœur, ça oui puisque c'est en caméra portée (ne pas oublier de prendre sa nautamine avant de voir le film), mais rien qui vient du cœur... On me dira que c'est ça la mélancolie, d'accord... reste qu'il y a quelque chose aujourd'hui de mort chez von Trier, c'est devenu du cinéma post mortem... Pourtant l'idée de reléguer dans la seconde partie l'héroïne au second plan, au profit moins de la sœur que de la planète Melancholia, de plus en plus menaçante, de sorte que LVT c'est, comme l'a souligné je ne sais plus qui, autant son héroïne ("Justine c'est moi") que la planète elle-même (la mégalo-mélancolie ça existe?), l'idée disais-je était intéressante en soi (et l'effacement du personnage est plutôt bien rendu), mais, je me répète, tout ça est gâché par l'effroyable lourdeur de la mise en scène - il y a un petit côté Marienbad (en plus physique) dans la façon dont von Trier intègre ses personnages (ici littéralement ancrés) au décor/paysage (un jardin-terrain de golf) - que ne compensent pas les effets, faussement désinvoltes, de la caméra portée. La mélancolie de von Trier n'a rien du spleen baudelairien. Nulle invitation au voyage... Du luxe, certes, mais sans le calme ni la volupté. A la place c'est plutôt terreur et vanité. Oui c'est ça, LVT: Luxe, Vanité, Terreur...

PS. Pour apporter un peu d'humour, à propos d'un film qui en manque cruellement, on notera ici la présence de Jack Bauer, le héros de 24. Dans la première partie, il est dépassé par les événements (il passe son temps à dire incredible); dans la seconde, il croit pouvoir les anticiper (le flyby de la planète Melancholia), mais évidemment ça ne se passe pas comme prévu. Plus trop dans le coup le père Bauer (hé hé).

dimanche 14 août 2011

Athanase


"Sign your name" par Athanase Granson (2011), musicien "maigre et pâle" à l'image du personnage balzacien dont il a emprunté le nom. La chanson fait bien sûr écho à celle de Terence Trent d'Arby. © Fauvel&tale.

vendredi 5 août 2011

[...]

Je ne suis pas super motivé pour écrire une (super?) note sur Super 8 qui n'est pas un super film... Non pas que le film soit détestable - c'est gentiment vintage - mais parce que franchement je ne vois pas ce que je pourrais dire de plus que ce qui a déjà été dit. Pour cela il aurait fallu qu'Abrams se révèle un super cinéaste, ce qui n'est pas le cas - à côté de Spielberg ou de Dante, il ne fait vraiment pas le poids, de même qu'il n'arrivait pas à la cheville de De Palma avec son Mission: impossible III, conclusion: je n'ai même pas vu sa version de Star trek. Pour l'instant c'est dans Lost, la fameuse série à rallonge (et à la réputation un peu surfaite), que le talent d'Abrams s'est le mieux exprimé, à travers notamment son goût immodéré pour le cliffhanger, qu'il nous ressert ici de façon dégradée, en repoussant jusqu'à la fin la rencontre avec la créature, sauf que dans un film d'une heure cinquante, la frustration qui en découle n'a rien de jouissif...

Donc exit la note.
[ajout du 06-08-11: Bon allez, quelques mots quand même. Super 8 c’est quoi? Du millésimé 80 + quelques trucs pompés à droite et à gauche dans les films récents + les meilleurs spécialistes d’effets spéciaux (ILM et compagnie). Au total un pur produit de consommation qu’on avale d’une traite, sans trop rechigner (sauf à la fin, la rencontre avec la créature - complètement con – et le finale proprement dit, guimauve à volonté, mais c’est pas grave puisque c’est la fin), et qu’on oublie aussi sec une fois le générique terminé (où l’on voit le petit film amateur tourné par les enfants, une sorte de Bugsy Malone chez les zombies filmé en super 8). Autant dire que c'est très infantile, que ça sent le réchauffé, surtout que ça ressemble à un condensé de série, où les temps forts (ceux du récit) auraient été systématiquement remplacés par des scènes d’action (un vrai festival pyrotechnique), qui plus est de façon purement arbitraire (tout y est interchangeable, sauf la première scène, la meilleure, le déraillement du train au moment du tournage, car il y a là un vrai crescendo dramatique), de sorte que, par exemple, l'histoire entre les deux pères passe totalement à l'as... Le seul truc marrant du film, hormis quelques répliques qui mises bout à bout ne doivent pas dépasser la minute, c'est la façon dont se manifeste la "chose" au début, faisant tout disparaître (câbles électriques, moteurs, chiens, fours à micro-ondes...), surtout catapultant les objets dans tous les sens, ce qui donne aux séquences un côté toonesque - on pense à Tex Avery!].

PS. Beaucoup de critiques spielbergiens, qu’on appellera "les adorateurs du rayon bleu", voient en Super 8 un chef-d’œuvre. La nostalgie n’est plus ce qu’elle E.T.

Sinon, un petit quizz. Voici deux extraits d'entretiens de deux cinéastes différents (niveau de difficulté: 3 pour le premier, 2 pour le second, sur une échelle de 5). Qui parlent?

A propos du rapport au public:

La technique, la mise en scène, ça n'est guère qu'une sorte de prostitution qui ne m'intéresse pas du tout. Faire un film, c'est-à-dire raconter l'histoire d'un homme, d'une femme, de deux ou plusieurs personnes, en moins de deux heures ou en au moins deux heures, c'est une entreprise terrifiante qui mérite bien davantage qu'une habileté technique de prostituée. Non que certains éléments de la technique n'interviennent pas, et notamment dès qu'il s'agit de condenser. Mais les gens préfèrent que vous condensiez, ils acceptent tout naturellement que la vie soit condensée au cinéma. Et vous découvrez alors que les gens préfèrent cela parce qu'ils ont déjà compris ce que vous vouliez dire, et sont en avance sur vous. Il y a alors une sorte de compétition entre eux et vous, et vous cherchez à les heurter, pas à leur plaire: vous leur montrez que vous savez ce qu'ils vont dire, pour être plus honnête que ce qu'ils peuvent imaginer...

A propos de la critique de cinéma:

Je lis par exemple, ici et là, ce qui a été écrit sur le Diable probablement. Nulle part, je ne lis: "Bresson commence son film par un champ vide, et le termine par un champ vide". Partout on me parle du suicide de ce jeune homme et de l'écologie. J'entends bien que tout cela est essentiel au film, mais justement à cause du discours filmique tenu par Bresson et que je n'ai vu aucune part analysé. Non seulement les critiques manquent de méthode, mais un dégât terrible a été fait par un terrorisme du discours idéologique. Il semble qu'on revienne, mais bien timidement, à la réhabilitation de la cinéphilie. En fait, il n'y a qu'une chose à faire: voir les films et les revoir jusqu'à ce que leur grammaire vous devienne évidente. J'ai détesté du premier coup les Nus et les morts, mais je l'ai revu huit fois avant de pouvoir analyser mon refus, qui devient du coup beaucoup plus qu'une antipathie instinctive, même s'il s'enrichit de cette subjectivité. Le rôle du critique est de passer outre le contenu du film et son propre rapport au film pour retrouver le discours filmique. Aucun message n'est séparable de sa forme, mais l'erreur ordinaire de nos jours c'est de confondre le contenu du discours avec le comment du discours, finalement de porter un jugement moralisateur sur le réalisateur et son propos.