mardi 31 mai 2011

Oh Malick

L'arbre aux gros sabots.

"Que c'est beau, c'est beau la vie" (Jean Ferrat, philosophe ardéchois)

Vu The tree of life de Malick. C’est quoi ce film? Une sorte de Ruban blanc new age, avec ce que cela suppose de mystique fumeuse? Une version americana du Livre de Job, à travers le passé d’une famille traditionaliste, confrontée à la perte d'un des siens (l’épouvantable tunnel, très Planétarium, que constituent les images de la création du monde - l’odyssée de l’espèce - doit-il être vu comme la réponse de Dieu aux infortunes de Job, de la même manière que le finale, réconciliant la vie et la mort, d’une effroyable lourdeur allégorique - les détracteurs du film y ont vu du Lelouch -, marquerait l'accession, via l’amour, au bonheur suprême?). L’histoire se passe dans les années 50, à Waco, Texas, une histoire largement autobiographique mais sans réel point de vue, puisque adoptant celui, omniscient, de Dieu. C’est le cœur du film, la partie la plus intéressante, la seule intéressante (elle dure en gros une heure, je laisse de côté les "pauses publicitaires" avec Sean Penn - le film est déjà prêt pour un passage télé). Sauf qu’on est en permanence parasité parce qu’on a vu précédemment, le magma cosmologique, cette chose monstrueuse (ah, les dinosaures en image de synthèse), et qu’on se dit que ça doit raccorder, parce que l'auteur c'est quand même Terrence Malick, un type qui a traduit Heidegger, et que toutes ces voix over, très sentencieuses (la musique est à l'unisson), tous ces travellings avant, au ras des herbes, tous ces cadrages en contreplongée, toute cette lumière à contre-jour et ces soleils crépusculaires (ou du petit matin), ça doit forcément, non pas signifier quelque chose - on peut les voir simplement comme des effets de signature chez Malick - mais permettre de confronter... allez, disons-le: l’intime à l’universel. Eh bien non, le film célèbre la vie, sa force et ses origines (l'arbre de la vie), mais bizarrement les séquences qui mettent en scène la loi du père (Brad Pitt, plus prognathe que jamais), elles, ne vivent pas beaucoup, réduites le plus souvent à des plans certes d’une grande beauté mais, du fait d’un montage très/trop serré, peinant à vibrer véritablement et donc à atteindre cette puissance lyrique qui caractérise habituellement le cinéma de Malick. S'il y a des moments forts dans le film - qui passent essentiellement par le regard du fils aîné -, ça reste noyé dans une sorte de flux sensoriel qui ne fait que tourner sur lui-même, loin du transport que procurait par exemple le Nouveau monde. Pour le coup, l’histoire perd toute singularité, elle n’est qu’une histoire parmi d’autres, inscrite dans le grand mouvement de la vie. Pourquoi pas. Mais on peut aussi rêver de ce que le film, finalement, ne nous raconte pas.

samedi 28 mai 2011

[...]

Pas encore vu The tree of life de Malick. J'attends d'être frais et dispos. Hier j'étais frais mais pas dispos. Aujourd'hui je suis dispos mais pas très frais. Demain peut-être...


New York (remix). Musique: Arcade Fire.

Pendant mon séjour à New York (dont revoici quelques vues), j'ai imaginé - et même commencé à tourner - une petite fiction: quatre scènes de bavardage improvisées aux quatre coins de la ville (une rue de Harlem, la cafétéria du MoMa, un appartement d'East Village, la Brooklyn Heights Promenade), un truc qui risque de finir à la poubelle, comme toujours (je fais ce que je veux, c'est de l'autoproduction), tellement c'est raté - ça ressemble à du mauvais Whit Stillman, un de mes cinéastes préférés (Metropolitan, Barcelona, The last days of disco), celui dont je me sens le plus proche (jusqu'aux projets inachevés). D'ailleurs s'il y a un film en ce moment que j'attends avec le plus d'impatience c'est bien son dernier, le premier en douze ans: Damsels in distress.

PS. Et si j'écrivais un bouquin sur Whit Stillman...

mercredi 25 mai 2011

M'abuse












Après DSK 1: l'invraisemblable vérité et DSK 2: le lynchage médiatique, on attend beaucoup de DSK 3: le pouvoir et l'argent (sortie le 6 juin). Une production Anne Sinclair Films.

vendredi 20 mai 2011

DSK

Le sinthome.

L’affaire DSK où l’art de parler pour ne rien dire... Elle, l’accuse d’agression sexuelle et de tentative de viol, lui, nie les faits. Point barre. Fermez le ban. Tout le reste n’est que divagations, ragots et règlements de comptes. Que les intimes de DSK soient bouleversés par ce qui lui arrive et trouvent honteux qu’on le montre ainsi menotté, hagard et pas rasé, quoi de plus normal. Que certains, surtout des femmes, se disent choqués par notre manque de compassion à l’égard de la victime présumée, quoi de plus normal. Toutes ces réactions indignées, qui touchent à l’affectif, sont parfaitement légitimes (même si elles ne sont pas exemptes d'un certain déni dans le premier cas, de démagogie moralisatrice dans le second), et vouloir les opposer n’a aucun sens. Mais à nous les ressasser ainsi, en boucle, toujours identiques, elles finissent non seulement par prendre toute la place au niveau médiatique (au point qu'un événement comme le festival de Cannes se trouve réduit à la portion congrue - voir les provocations d'un Lars von Trier, amenant à son exclusion du festival, quasiment passées inaperçues), mais surtout par aller à l'encontre du but recherché.
Le processus de "scandalisation" qui aux Etats-Unis caractérise la première étape, accusatoire, de la procédure judiciaire est en soi discutable (le perp walk a quelque chose d’injuste dans la mesure où le suspect est finalement traité comme s’il avait été pris en flagrant délit), mais c’est la surmédiatisation qui, comme toujours, rend cette étape insupportable. L'obsession du scoop et la course à l'audience sont telles que ce qui pouvait encore passer il y a une vingtaine années pour un simple droit à l’information s’apparente aujourd'hui au pire mercantilisme. Ce qui m’a d'abord frappé dans cette affaire c’est le décalage au niveau de l’information entre Internet, sur lequel j’ai appris la nouvelle dans la nuit de samedi à dimanche, via une info émanant du New York Post, sans autre commentaire, ce qui rendait la chose totalement surréaliste, rapidement suivie par toute une flopée de nouvelles infos, elles plus ou moins fiables, et le traitement différé de l’événement par la presse et la télévision qui n’avaient rien à dire de plus que ce que l’on savait déjà (par le Net, donc, c’est-à-dire pas grand-chose), obligées dès lors de broder à n'en plus finir et d’ouvrir des débats oiseux (entre autres sur le rôle de certains médias et de la classe politique qui connaissaient les antécédents sexuels de DSK et n’ont jamais rien dit, comme si aurait dû jouer le principe de précaution!) sans se rendre compte un seul instant que tout ce déballage, jusqu'au plus sordide - je pense à Bernard Debré et ses propos de caniveau, normal, me direz-vous, c’est un urologue -, faisait le jeu, encore une fois, de la blondasse frontiste.
Pour le coup, c'est ailleurs que l'on trouve les "interprétations" les plus intéressantes sur l'affaire: paroles insolites, insolentes, éminemment discutables mais acceptables parce que s'écartant des analyses faussement objectives dont nous gavent journalistes et politiques pour atteindre à la seule chose qui vaille, pour l'instant, en dehors de se taire: le point de vue artiste. Ainsi celui de Luis de Miranda dans Libé donnant de DSK une image à la fois kantienne et sadienne:

"C’est entendu, il y a quelque chose de bestial dans le royaume de DSK. Cette sauvagerie du désir n’est sans doute pas respectueuse de la diplomatie qui doit présider à la séduction érotique. Mais nous faisons le pari qu’au fond de lui, aujourd’hui, Dominique Strauss-Kahn est joyeux. Peut-être ne se l’avoue-t-il pas encore. Mais un tel passage à l’acte, à un tel moment de sa biographie, ne peut être que volontaire. J’ajoute qu’il est héroïque.
Cette chute, il l’a voulue, il l’a désirée. L’esprit en lui s’est allié à l’animal pour effondrer d’un geste vif la machine qui s’édifiait autour de lui, telle une prison prévisible et dangereuse. Cela a commencé par la Porsche. Premier acte manqué. Mais la voiture de sport ne fut qu’un coup d’essai timide. Si la femme de ménage a été agressée, l’ouvrière violentée, alors nous touchons au sublime, au sens kantien d’"au-delà médusant de la représentation". Un suicide politique plutôt que la mort de l’automate ou la possibilité d’un règne déchaîné.
Il y a quelques années, peut-être en 2003, j’ai dîné par hasard à côté de la table de DSK, dans un restaurant chinois de Belleville. Il était avec son épouse. En le regardant, je me suis dit que cet homme semblait las, tranquillement fatigué. Fini. J’ai été par la suite plutôt surpris par sa remise en selle au cœur de l’arène du monde. Je sentais là à la fois quelque chose de séduisant et d’ennuyeux: ce n’était pas clair. Ce corps massif et récalcitrant, je ne le voyais pas se soumettre à la logique rodée et lissée de la vie politique internationale. Et pourtant il est revenu. Probablement en partie malgré lui.
Pourquoi cette renaissance apparente? Parce qu’il est le produit du temps: il incarne au mieux la schize qui tiraille nos corps, entre homo sapiens et homo sentiens, entre une rationalité réductrice et une propagande anarchique pour le triomphe des sens.
DSK est un personnage philosophique, un symptôme de notre temps (un "saint-homme", dirait Lacan), en ce qu’en lui bestialité et rationalité luttent à l’extrême.
Une part de lui, profonde, veut le chaos, pourvu qu’elle trouve à y nourrir sa faim. L’autre rationalise, économise, ordonne avec une facilité apparente et désenchantée, une maîtrise des structures sans doute alimentée par l’énergie du désespoir. Comme président, il aurait été dangereux et, au fond, il le savait: une sorte d’hyper-Sarkozy, celui-ci étant déjà passablement pulsionnel. Entre les deux hommes, une inquiétante continuité se dessine, inquiétante en ce qu’elle en dit long sur l’inconscient des Français. Ce peuple aimable, admirable, semble vivre désormais à la limite de l’explosion psychotique, en plein retour du refoulé. Il veut du sang. Refoulé de quoi? De deux cents ans d’une devise intenable: "Liberté, égalité, fraternité". Un corset psychorigide qui craque de toutes parts, une injonction impossible et folle. Sublime, au sens kantien. C’est-à-dire réversible à tout moment en son contraire...
Finalement, je crois que DSK a deux raisons de se réjouir aujourd’hui, et nous avec lui: la première est que son passage à l’acte du Sofitel est un refus de l’avenir tout tracé que la plupart lui prédisaient. En cela, l’assaut de l’ouvrière de chambre est un geste fou de libération totale, presque une œuvre d’art, en ce que le geste lui permet aussi, au passage, de révéler qu’il n’a jamais été de gauche.
La seconde raison de se réjouir, c’est que ce suicide prouve, in fine, que la raison a triomphé de l’animal. L’étincelle spirituelle qui germe au fond de DSK a voulu nous éviter un président calligulien. Cet événement new-yorkais est un sacrifice, un renoncement à une surpuissance annoncée, un don à l’intérêt général français. En cela, DSK, tu es héroïque. Merci."

mardi 17 mai 2011

[...]

L’invraisemblable vérité.

A en croire beaucoup, "Felony", le dernier film de Barbet Schroeder serait un pur chef-d’œuvre. Digne des meilleurs Fritz Lang, période américaine. Un homme politique très puissant (Michael Douglas, excellent) se trouve accusé de viol par la femme de chambre (Halle Berry, plus sexy que jamais) du grand hôtel où il a passé la nuit. Tout l’accable (son départ précipité de l’hôtel, sa réputation d’homme à femmes - on parle même d’addiction sexuelle -, des prélèvements ADN concordants...), le procès est une formalité pour l’accusation, le héros va être condamné, mais au dernier moment un événement inattendu permet de l'innocenter. C’était une machination ourdie par certains grands milieux d'affaires pour l'éliminer de la scène politique. Happy end, sauf que...

Les producteurs ayant imposé un final cut que désavoue l’auteur, j’attends de voir la vraie version pour me prononcer. (A part ça, il se passe des trucs intéressants à Cannes?)

vendredi 13 mai 2011

[...]

Blogger c’est bien, c’est gratos, mais côté maintenance c’est vraiment pas le top. Dès qu’ils veulent modifier des trucs, ça foire... Cette nuit j’ai voulu jeter un coup d’œil sur le blog: tout était sens dessus dessous, mon dernier post avait foutu le camp (tant pis, je ne le récrirai pas), des commentaires aussi avaient disparu (ceux-là je peux les récupérer), sur le moment j’ai cru à un cambriolage. Comme les heures passaient et que rien ne bougeait, j’ai fini par me rappeler qu’on était vendredi 13 et je suis allé me coucher... Furax. Donc, maintenant que tout est rentré dans l’ordre, mais que ma mauvaise humeur, elle, n’est pas calmée, j’en profite pour alimenter la rubrique "blablablog" en balançant quelques vacheries:

Ah non, pitié! Après les plumes et les flammes, voilà les palmes! Les dernières couvertures des Cahiers, c’est un vrai supplice (et je ne parle pas de la carte de géo du mois de mars). Pour moi c’est trop, j’en peux plus... je suis prêt à tout, à commencer par dire toujours du bien des Cahiers, si on me débarrasse des couvertures de Julia Hasting. Parce que la responsable, c’est elle: Julia Hasting, la chef designer de Phaidon, l'éditeur anglais qui finance la revue et, à ce titre, a décidé d'imposer ce type de couv' (au grand dam, je suppose, enfin j'espère, de la rédaction).

Revu Mystères de Lisbonne de Raúl Ruiz. La série. Moins envoûtante évidemment que le film, mais ça fonctionne toujours, et très bien. La rupture entre les parties portugaise et française y est d’ailleurs moins prononcée du fait même du découpage en épisodes. Arte va bientôt diffuser l'ensemble (les six épisodes sur deux soirées), mais privilégiez le DVD. D’abord parce que ça permettra de voir l’œuvre d’une seule traite, ensuite parce qu’il vaut mieux aider Alfama Films, la maison de production de Paulo Branco, que Arte qui elle, côté production, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne se mouille jamais beaucoup (hé hé, petite vengeance personnelle).

Question: existe-t-il une boîte noire au fond de la mer d’Oman qui nous dira un jour comment est mort Ben Laden?

[ajout du 14-05-11]. A la demande générale, voici un extrait du billet perdu à cause de Blogger:

L’âge dort.

Vu Minuit à Paris de Woody Allen. Incroyablement mauvais. Ce film au scénario plus que poussif, qui brasse du cliché touristico-culturel à tour de bras, sans parler de sa philosophie à deux balles (mieux vaut vivre au présent que de rêver du passé), n’est rien d’autre qu’un interminable name dropping, où l’on retrouve pêle-mêle: Owen Wilson (que j’aime beaucoup mais dont la tête d’éternel ahuri - on a l’impression qu’il a passé toute sa vie à faire des bulles de chewing-gum - semble traduire un certain doute quant à l’intérêt du film), Scott et Zelda Fitzgerald, Carla Bruni (pas si mal en fin de compte), Cole Porter, Marion Cotillard (très mauvaise), Hemingway, le matador Belmonte, Picasso (très ressemblant), Matisse, Kathy Bates en Gertrude Stein (misery...), Adrien Brody en Dali (ridicule), Buñuel (présenté comme un demeuré), Man Ray, Toulouse-Lautrec, Gauguin, Degas, Gad Elmaleh, Léa Seydoux (la seule bonne note du film)... Bref, une belle daube qui ne peut que ravir la critique neu-neu habituelle (Positif, Télérama, le Monde). Sur le même thème, on préférera The Moderns d’Alan Rudolph.

jeudi 5 mai 2011

Le film à venir


Le film à venir de Raúl Ruiz (1997). [via busidoremikle]

Des 120 films de Ruiz, ce n'est sûrement pas le meilleur, mais c'est l'un des plus rares...

Sinon, juste un mot en passant:

L’avant-Cannes c’est toujours une période de vaches maigres. Pas grand-chose à voir au cinéma, ce qui est d'autant plus frustrant qu'avril, déjà, n'a pas été terrible (Essential killing, Road to nowhere, Tomboy, B.A.T., etc., seul le Fassbinder vaut vraiment le coup). Restent donc les "grosses affiches" comme celles de cette semaine. D’abord "Carton rouge", un drame psychologique bien français, sorte de Dupont Lajoie chez les footeux: l’histoire de deux journalistes en quête de scoop qui récupèrent plus ou moins légalement l’enregistrement d’une réunion où des techniciens du ballon rond se demandent comment instaurer en loucedé des quotas dans les centres de formation qui limitent le nombre de jeunes Noirs et Arabes susceptibles, quand ils seront grands, de jouer pour un autre pays que la France si d’aventure ils n’étaient pas sélectionnés chez les Bleus. Un peu tordu comme histoire, on se demande où les scénaristes vont chercher tout ça. On nage en pleine caricature, la charge pèse des tonnes, en plus c’est très mal joué (à la différence d'un Boisset), et pas une once d’humour qui aurait rendu le film un peu moqueur, un peu mockyien... Bref, à oublier. L’autre film c’est "Opération Geronimo", l’inévitable blockbuster américain, un film d'action dans les milieux islamistes: l’histoire d’une longue traque menée par la CIA pour débusquer l’homme le plus recherché du monde, le chef d’une organisation terroriste responsable dix ans auparavant du plus grand attentat jamais perpétré sur le sol américain. L’attaque finale (par un commando de marines) se déroule en Pachtounie orientale où vivait caché le criminel, non pas dans une grotte mais dans une résidence fortifiée. C'est très spectaculaire mais cousu de fil blanc, le montage est incohérent (le chef terroriste est tantôt armé jusqu'aux dents, tantôt sans arme - même pas un couteau de poche -, un personnage meurt puis réapparaît, seulement blessé à la jambe...), on voit le président des Etats-Unis suivre l'opération en direct, et quand tout est fini, ponctué par un solennel "Justice est faite" (c'est le sous-titre du film), on a l'impression d'avoir été enfumé du début à la fin. Le dernier plan est assez marrant. Ça se passe en haute mer sur un porte-avion: la dépouille du terroriste est immergée, on ne sait pas comment on en est arrivé là, et une voix-off nous explique, avec le plus grand sérieux, que cette immersion juste après le décès est conforme à la tradition musulmane. Ah bon? Rambo c'était vachement mieux.