dimanche 10 avril 2011

Shangri-la


Grandaddy, "Shangri-la [outro]", 2006.

[...]

Cela fait dix jours... Après la phase maniaque, pour éviter de penser, l’inévitable ressac. Sentiment de vide absolu, tristesse infinie... P. est parti et ne reviendra plus. Sa solitude m’effrayait, sa mort m’anéantit... J’écoute en boucle Just like the fambly cat de Grandaddy. Pas le meilleur moyen pour oublier mais la musique m’aide un peu. Retour à la maison de P... Et toute cette paperasserie dont il faut s'occuper. En fouillant dans les tiroirs du bureau je tombe sur une vieille note, un truc inachevé que j'avais écrit il y a une dizaine d’années:

Plier, déplier, plier, déplier... Le pli infini rattache Lynch au courant baroque de la modernité si bien décrit par Deleuze. Ainsi de l’art minimal dans lequel "la forme ne limite plus un volume, mais embrasse un espace illimité dans toutes ses directions". Et Deleuze d’évoquer le sculpteur Tony Smith et son modèle esthétique: "une voiture fermée parcourant une autoroute que seuls ses phares éclairent, et sur le pare-brise de laquelle l’asphalte défile à toute allure". Soit Lost highway et son générique fulgurant. La bande uniface se déroulant à l’infini. Le jeu répété du pli ne fait que reproduire le mouvement de la dualité: conjonction/disjonction. Et réduire la distance entre l’œuvre (l’artiste) et le spectateur (le monde). Chez Lynch, on devine la pâte, les recoins obscurs de la matière, tant l’œuvre nous apparaît proche physiquement. Dans Mulholland Dr., le spectateur est si prêt qu’il pourrait "saisir" le film et, à son tour, le malaxer - le retourner dans tous les sens - à la manière de ces chewing-gums mâchés que Lynch collectionnait jadis dans des bocaux. Qu’il s’agisse de plier ou de déplier, le jeu de la forme est toujours une invitation à rejoindre l’œuvre. Et quel plus beau jeu que celui qui permet ainsi au spectateur de faire corps avec l’œuvre...

Que faisait cette note dans les papiers de P.? Mystère. Il n'aimait pas le cinéma.

En rentrant, j'écoute Songs against the glaciation de Get Well Soon. J'ai les larmes aux yeux.

Et si la note sur Lynch était un signe, le signe que pour oublier un peu, le mieux est encore de parler de cinéma. Très bien. Parlons de Hong Sang-soo dont j'ai vu les deux derniers films, Hahaha et Oki’s movie. On sait mon attachement au récit, je ne suis pas rohmérien pour rien, et avec Hong Sang-soo j’ai toujours été servi. Plus ou moins bien, mais toujours servi. Avec Hahaha et Oki’s movie, on peut dire que je suis bien servi. Pour autant, ce n’est pas le récit, ses variations, ses répétitions, ses intrications, qui me réjouissent le plus chez HSS mais l’alliance insolite entre la complexité des histoires - encore qu’ici c’est moins tarabiscoté que d’habitude: Hahaha épouse la structure d’une ritournelle, Oki’s movie est découpé en quatre parties qui ne se chevauchent pas vraiment) et l’incroyable vitalité de la mise en scène, faite de zooms, de travellings et de petits recadrages, aussi intuitifs que maladroits. Ça semble arbitraire, ça l’est certainement, esthétiquement parlant ça paraît même naïf, on dirait un débutant découvrant la grammaire du cinéma, mais c’est aussi ce qui donne cette vie si particulière aux films de Hong Sang-soo. Donc voilà, HSS ce n’est pas du Rohmer coréen, ou si ça l’est, il faut y ajouter un peu de gestualité et pas mal d’alcool... Pour noyer tout ça. Et pouvoir en rire.

Mais ça c'était avant la mort de P. Aujourd'hui le rire c'est fini. Ça tombe bien, je revois Eyes wide shut. Confirmation de ce que j’avais ressenti la première fois: Kubrick vivant jusqu’à la fin du montage aurait sûrement coupé davantage (à commencer par la scène autour du billard entre Pollack et Cruise, affreusement explicative). Du film je retiens surtout la beauté de Kidman et la virée nocturne dans New-York, mais décidément je n’aime pas la partie orgiaque (trop longue) et la dernière réplique (le fameux "fuck") m’a toujours semblé sonner faux... L’étrangeté doit moins à la confusion entre imagination et réalité qu’à la difficulté éprouvée par Kubrick pour confronter sa vision (très archaïque, on pourrait dire pré-freudienne) du fantasme au réel du sexe. Pas assez lubrick Kubrique? La question n’est pas là. Si l’une des plus belles scènes du film est celle où Kidman est aux toilettes, comme le dit Skorecki (qui n’aime pas le film), ce n’est pas du tout parce que Kubrick s’y révèle un vieux cochon, mais bien l’inverse... que la question du sexe n’est pas sa tasse de thé, qu’à travers cette image de Kidman intime (sous le regard indifférent de Cruise), c’est plus le mystère de la femme (auquel renvoie la musique de Ligeti) qui le fascine, cette vieille idée de la femme énigmatique, le continent noir, et tout le blabla... Or c’est ça qui passe mal dans le film, mise à part la scène des toilettes: l’archaïsme du concept (la femme-mystère) que Kubrick n'arrive pas à transcender, par manque de sensualité, et d'un peu de finesse, il faut le dire, défaut qui bien sûr pose moins de problèmes dans des films de genre comme la SF, le film d'horreur ou le film de guerre... Kubrick a beau être un très grand cinéaste, comment dit-on déjà? démiurge? je n'ai jamais complètement adhéré à ses films... Son esthétique n’est pas la mienne et j’ai vraiment du mal avec les "films cerveaux" (expression appropriée, concernant Kubrick, mais sûrement réductrice). Si j’aime Lolita et Barry Lyndon, c’est justement parce que l’aspect cérébral y est moins marqué, que le romanesque finit par prendre le dessus, ce qui n’est jamais le cas dans Eyes wide shut.

Un signe qui ne trompe pas: la seule véritable émotion jamais ressentie devant un Kubrick correspond à la mort de Hal dans 2001, la mort d'une machine...

Question: si dans l'Etrange affaire Angélica, Isaac c'est Oliveira, l'inverse est-il vrai? je veux dire, est-ce qu'Oliveira c'est Isaac? Le judaïsme est très présent dans ses films. On dit que les Portugais qui portent des patronymes d'arbres, comme Oliveira, sont originaires de vieilles familles juives qui, au XVIIe siècle, ont été contraintes de se convertir au christianisme... Dans Angélica il y a, outre le personnage d'Isaac, ces fameux trucages qui évoquent Chagall, soit l'image d'un folklore juif auquel s'accroche désespérément le héros mais en vain - il finit par tomber, qui plus est dans l'eau, comme pour un baptême. L'histoire d'Isaac, est-ce donc cela: l'histoire d'une conversion?

Tiens, puisqu'on parle de christianisme, quelques mots, pour finir, sur Essential killing de Skolimowski. Très beau ce "travail au blanc" (tout ce blanc, je comprends qu'Olivier Père adore!), très fort aussi, mais c'est de la peinture, enfin de l'art abstrait. Pourquoi pas, et dans son genre le film est plutôt réussi. La seule chose qui me gêne, c'est qu'on a l'impression, à mesure que le film avance, que Skolimowski l'a vraiment conçu contre le cinéma. Et pas seulement hollywoodien... Tout y est soustractif. Le début évoque De Palma ou Dumont, et puis ça bascule, au sens propre comme au figuré, on se retrouve ailleurs, devant une énorme toile blanche sur laquelle il n'y a plus qu'à peindre, loin de tout référent cinématographique. L'abstraction ici relève moins de l'épure que de l'effacement. Effacement de la parole (le personnage rendu sourd ne parle jamais et celle qu'il rencontre est muette), effacement de l'histoire (la traque s'arrête assez vite et on ne saura rien du personnage), effacement du personnage lui-même, jusqu'à sa "disparition" dans un dernier plan magnifique où on le voit s'éloigner, gisant sur un cheval blanc (avec lequel il fait corps), le sang vomi ruisselant sur l'encolure. Blanc et rouge. Soit le drapeau polonais. Essential killing est un geste à la fois poétique et politique.

Voilà, c'est tout. Au revoir et merci.