mardi 27 décembre 2011

A question of method

Vu A dangerous method de Cronenberg. Venant après Eastern promises (que je n’aime pas trop), le film m’a fait à peu près le même effet que le Temps de l’innocence de Scorsese vu après Cape fear (que je déteste). Beaucoup mieux, et en même temps le sentiment que le meilleur de Cronenberg, du moins le Cronenberg que je préfère, est vraiment derrière, définitivement derrière. Non pas que le film ne soit pas cronenbergien. Sur le fond il l’est évidemment. Sur la forme un peu moins, quoique le cinéma de Cronenberg n’a plus à rien à voir, depuis longtemps déjà, avec celui plutôt trash de la première période. Stylistiquement parlant l'œuvre apparaît de plus en plus sophistiquée, ce que d’aucuns considéreront comme de l’embourgeoisement, peut-être, je ne sais pas, ce qui est sûr c’est qu’en termes de mise en scène la maîtrise dont fait preuve aujourd'hui Cronenberg est assez impressionnante (aidé en cela par son chef op’ habituel, Peter Suschitzky), au risque parfois d’une certaine raideur, surtout quand il s’agit comme ici de la (bonne) société psychanalytique du début du siècle (dernier). Dans la filmographie de Cronenberg, A dangerous method renvoie à M. Butterfly, un film lui aussi adapté d’une pièce de théâtre, et Spider, l'autre grand film freudien du cinéaste. Pour autant ce qui rapproche ces trois films c'est peut-être moins leur contexte psychanalytique que le fait d'apparaître comme des jalons, des films-charnières, auxquels on pourrait ajouter Dead zone, découpant ainsi la filmo en tranches de dix ans (environ), des films importants, pas les meilleurs du cinéaste, mais qui permettent de mieux comprendre son évolution. Si on les met bout à bout on se rend compte à quel point le cinéma de Cronenberg évolue vers une forme d'assèchement, où l'intellect prend de plus en plus le dessus sur le charnel, qui voit surtout la puissance métamorphique, ce qui jusque-là caractérisait l’œuvre, disparaître progressivement. De sorte qu'un film comme A dangerous method apparaît aujourd'hui à la fois parfaitement cronenbergien, pour qui sait percevoir le feu sous la glace, et bien peu cronenbergien (du Cronenberg Canada dry?) si l'on se réfère au Cronenberg canadien des années 80-90.
Le début du film est pourtant balèze: une calèche lancée à pleine vitesse, l'arrivée "musclée" de Sabina Spielrein chez Jung, une première séance de "psycho-analyse" et très vite l'abréaction! Knightley ne se ménage pas, en fait des tonnes (mais comment jouer l'hystérie sans tomber dans le surjeu puisque l'hystérie est elle-même théâtralisation), allongeant démesurément la mâchoire, on croit à un trucage qui va la transformer en je ne sais quoi: une louve-garou?... mais non, ce qu'il y a de transformé ici, j'entends chez Cronenberg, c'est que justement la métamorphose n'a pas lieu. Amorce de transformation, via la déformation, puis retour à l’état initial. Le cinéma de Cronenberg c'est un peu
ça maintenant. Le pulsionnel et la folie ne s'y libèrent plus vraiment, ou alors par à-coups (cf. la scène de sexe dans l’escalier dans A history of violence ou encore celle du sauna dans Eastern promises). Cinéma under control, pas inintéressant en soi mais glaçant et par moments agaçant (aglaçant, quoi), quand la maîtrise devient trop écrasante et finit par brider l’émotion. A dangerous method est fidèle à l’idée qu’on se fait de la psychanalyse à ses débuts: des intellectuels bourgeois, juifs pour l’essentiel (sauf Jung), à l’égo bien trempé, dans un monde puritain et guindé (corseté, empesé, amidonné... les adjectifs ne manquent pas), celui de la fin du XIXe (siècle long qui se termine en 1914). Tout y est vrai, nous dit Cronenberg, jusque dans la célèbre réplique de Freud à Jung, arrivant à New York ("ils ne savent pas qu’on leur apporte la peste"), bien qu’elle soit apocryphe (c’est une invention de Lacan, mais comme depuis Liberty Valance, on sait qu’il vaut mieux imprimer la légende...), tout y est "vrai" donc, le problème est que cette authenticité n’est pas vraiment exploitée, pas d’ancrage ici, au contraire une impression de survol (qui n’a rien à voir avec la suggestion), un petit côté Reader’s digest, dû au fait que les deux histoires du film (les rapports entre Freud et Jung avant le schisme de 1913 - Mortensen et Fassbender sont plutôt convaincants -, la relation amoureuse entre Jung et sa patiente Sabina Spielrein, elle-même future psychanalyste), loin de se compléter, semblent plutôt empiéter l’une sur l’autre, les empêchant chacune de se développer pleinement.
Si le film dit l’essentiel, à l’image de ces biopics produits par la Warner dans les années 30-40, il n’embrasse pas suffisamment son sujet, comme savait le faire Dieterle.
A dangerous method nous "parle" des dangers de la talking cure, il est question de transfert et de contre-transfert, mais ça reste trop souvent au niveau de l’illustration (pauvre scène SM...). Idem quant au conflit entre Jung et Freud, entre un Jung cherchant, dans un effort de synthèse, à ouvrir le champ de la psychanalyse à d'autres disciplines et un Freud très monolithique, complètement replié sur son pansexualisme, conflit dont on aurait aimé qu’il déborde la seule question scientifique (belle idée cependant que de faire passer l’opposition par la voie épistolaire). Bref le film ne "délire" pas assez. Un exemple: quand Sabina Spielrein vient exposer à Freud sa théorie de la pulsion destructive et sadique, Cronenberg nous rappelle-là (ou nous apprend) qu’elle est à l’origine de la notion de pulsion de mort chez Freud, très bien, mais la scène apparaît plaquée, faute d’avoir été suffisamment préparée en amont, permettant d’arriver, par la voie de la fiction, à cette découverte, sans que cela passe uniquement par le masochisme du personnage, la seule chose finalement que l’on sait de Sabina Spielrein. C'est pareil pour Freud et Jung. Peut-être que le désir de Freud de faire de Jung son dauphin était purement intéressé (faire reconnaître internationalement la psychanalyse par la promotion d’un non-Juif), ce que le film insinue au détour d’une réplique, mais là encore on en reste à des embrayeurs de fiction, laquelle ne décolle jamais totalement. Plus passionnant aurait été de jouer à fond la carte du conflit, assez rude finalement, qui a conduit au clash entre Jung et Freud, alors qu’ici tout est plutôt gentil, le film se concluant sur une prophétie de Jung, quant à la catastrophe à venir (la Première guerre mondiale), un Jung qui pour le coup apparaît plus humain que son rival (ce dont on peut douter). Quoi qu’il en soit il y a bien une histoire de trop dans ce film qui aurait dû traiter, ou des relations tumultueuses entre Jung et Freud, ou de la relation amoureuse entre Jung et Sabina Spielrein, la figure de Freud restant alors en arrière-plan, mais pas des deux, à moins d’y ajouter trois heures, lesquelles d’ailleurs se trouvent... résumées sur des cartons à la fin du film (celui qui concerne Sabina Spielrein fait regretter en définitive que le film ne se soit pas davantage centré sur elle). Un peu frustrant, non?

32 commentaires:

F a dit…

Bonjour Buster
vous avez raison d’inscrire le film dans le prolongement de « Dead zone », « M Butterfly » et « Spider » (films jalons pourquoi pas) où la dimension mentale du cinéma de Cronenberg est la plus marquée. Par contre quand vous dites que le film survole son sujet, je ne suis pas tout à fait d'accord, il s’agit surtout d’ellipses qui donnent au film cet aspect lacunaire, ce qui est cohérent avec ce qu’était la psychanlyse à cette époque : un champ purement expérimental avec ses avancées et ses impasses.

Buster a dit…

Bonjour F.

Ce n’est pas incompatible, survoler suppose des ellipses, l’important c’est la fonction qu’elles occupent dans le récit. Or ici on ne voit pas trop ce qu’elles apportent, c’est leur dimension temporelle, correspondant à des moments épars (mais cruciaux dans la biographie des personnages, comme dans les biopics), prélevés entre 1904 et 1913, qui prédomine, plus que leur dimension narrative, lorsque à un moment précis le récit se troue littéralement...

F a dit…

Moi j’aime beaucoup le côté cosa mentale du film, la façon dont Cronenberg s’empare d’un matériau littéraire et bavard (sur la question de la parole dans la cure psychanalytique ), pour en faire une œuvre typiquement cronenberguienne, où se mêlent le psychique et l’organique.

Buster a dit…

En fait la question du verbe n’a rien de nouveau chez Cronenberg, cf le film de Labarthe et Grünberg, I have to make the word be flesh... sauf que cette "incarnation" n’existe plus vraiment aujourd’hui, pour moi depuis Spider, et ce que révèle A dangerous method c’est bien ce déficit d’incarnation, qu'on peut considérer comme une forme d’abstraction. Le cinéma de Cronenberg évolue, c’est très bien, même si je préfère la période 80-90’s, c'est pourquoi je ne trouve pas judicieux d’analyser ses films toujours selon le même axe, celui de la métamorphose et de l’hybridation humain/non humain, chair/esprit, etc... A dangerous method est le genre de film qui rend intelligent au sens où il favorise le discours et se prête idéalement à l’analyse critique mais je crains qu’on le voie un peu trop non pas pour ce qu’il est mais par rapport à ce que l’on sait de Cronenberg et de la psychanalyse... Si on se réfère à l’ensemble de l’oeuvre de Cronenberg il me paraît plus intéressant de pointer ce qui diffère aujourd’hui de ses anciens films que de chercher les ressemblances, ce qu’on trouvera forcément. Idem avec la psychanalyse, sauf que ce côté expérimental dont vous parlez moi je ne l’ai pas ressenti.

Buster a dit…

Je trouve le film au contraire un peu cadenassé, exposant un point de vue (celui pro-jungien de Kerr et de Hampton), sans arriver à nous immerger réellement (l’expérience aurait été là) dans la tête des personnages. On sent la volonté de Cronenberg de se défaire du carcan scénaristique, mais quelque chose bute, ou résiste, je ne sais pas. Le personnage de Jung apparaît divisé comme tout un chacun, mais ça reste trop extérieur, distancié (refoulé?), on ne ressent pas le bouillonnement intérieur qui devait exister en lui, cette confusion entre ses recherches, sa pratique de thérapeute, et ses pulsions, un penchant sadique, en écho au masochisme de Sabina, "coincé" entre la figure surmoïque du père (Freud) et celle désinhibée, "dégénérée", vaguement sadienne, le ça sans limites, représentée par Otto Gross (Cassel, of course), le vrai personnage cronenbergien du film.
Ce que je reproche au film ce n’est pas tant de s’éloigner de ce qui me fascinait jadis chez Cronenberg que de respecter trop scrupuleusement sa ligne narrative. J’aurais aimé que le film emprunte des chemins de traverse, qu’il fantasme un peu plus ses personnages, que la mise en scène aille finalement à l’encontre d’un texte certes brillant mais aussi très roublard, ce que l’on perçoit quand même par moments, dans le cadrage d'un plan ou le regard d'un personnage, mais trop rarement. Le film reste écartelé entre différentes directions, à l’image de Jung (entre Freud et Gross, Sabina et Emma) mais ne s’y aventure pas vraiment. Ce sont là peut-être les limites du cinéma mainstream, empêchant Cronenberg d’aller aussi loin qu’il le souhaiterait, de prendre de vrais risques... Dans le fond le triangle Jung-Sabina-Freud est une facilité, plus risqué aurait été d’opposer Jung et Freud dans de longues joutes verbales, quitte à basculer dans du "théâtre filmé", ou à l’inverse de magnifier le personnage de Sabina, qui ne se limite pas comme ici à un rôle "médiatique" mais au contraire, dans une optique résolument féministe, s’impose aussi bien à Jung qu’à Freud, quitte à travestir la réalité.

F a dit…

Vous trouvez le film si pro-jungien que ça ? J’ai l’impression que Cronenberg renvoie plutôt Jung et Freud dos-à-dos, lâcheté d’un côté, arrogance de l’autre, et que c’est justement Sabina Speilrein qui sort grandie de cette épreuve, comme vous l’espériez : -)

Au fait, vous êtes sûr pour la célèbre réplique de Freud à Jung, c’est vraiment une invention de Lacan ?

Buster a dit…

Disons que c’est un peu ce à quoi on s’attend mais est-ce le sentiment que laisse le film, je n’en suis pas si sûr... Sinon le personnage de Jung est quand même plus sympathique, malgré ses faiblesses, que celui de Freud: cf la scène assez belle sur le paquebot où Jung raconte à Freud son rêve dans lequel il tue symboliquement le père (i.e. Freud) alors qu’en retour Freud refuse de lui raconter le sien car cela lui ferait perdre son autorité. Plus j’y pense plus je regrette que Cronenberg n’ait pas poussé l’affrontement plus avant, où comme dans une pièce de Sarraute on serait passé insidieusement de l’amitié réciproque et de la stimulation intellectuelle à une sorte de règlements de comptes policés, dominés par l’orgueil, la défiance, l’incompréhension, et pour finir les accusations, ici de despotisme, là d’antisémitisme.

La réplique, c’est Lacan qui l’a rapportée, affirmant la tenir de Jung lui-même. Il est quand même curieux que Jung ne l’ait jamais dit avant. Soit c’est un bobard de Lacan, soit c'est vrai, Jung lui a bien rapporté ces propos, sauf que rien ne prouve qu'ils soient authentiques (Jung n’a jamais été très franc du collier concernant ses rapports avec Freud)

F a dit…

Merci beaucoup Buster d’avoir répondu.

En me baladant sur le net, j’ai découvert le texte que vous aviez écrit sur Spider. Impressionnant ! Je comprends mieux quand vous dites que c’est le film le plus freudien de Cronenberg.

Buster a dit…

Freudien et en même temps totalement bionien.

F a dit…

Bionien ??

Et le dernier, il est freudien ou jungien ?

Buster a dit…

Bionien, de Bion grand psychanalyste anglais spécialisé dans la psychose et dont Beckett fut le patient pendant quelque temps.

Quant au dernier...
ce qui est curieux c’est que le film évoque la distance prise progressivement par Jung vis-à-vis de Freud, alors que dans sa construction, sa mise en scène, il demeure jusqu’au bout très orthodoxe, et même freudien dans l’esprit, à travers le rôle joué par Sabina, dans sa "relation triangulaire" avec Jung et Freud, et les connotations sexuelles, surtout phalliques que Cronenberg glisse ici et là, du gros cigare de Freud au bateau rouge de Jung... Pour autant, n'y voir aucun parti pris de la part de Cronenberg, c'est le classicisme du film qui donne cette impression.

Anonyme a dit…

Grand film, risque maximum, ce que vous prenez pour de l’indécision ou un côté petit bras chez Cronenberg, c’est tout simplement une vision de l’époque et de ses incertitudes, quant à l’avenir de la psychanalyse et l'Histoire du monde. Bah oui.

Buster a dit…

Bah non. Ou alors Cronenberg n’a plus beaucoup d’imagination. La prophétie moderniste des grandes catastrophes qui vont marquer le XXe siècle, on nous le sert régulièrement (cf l’Apollonide). Si le film se conclut sur cet horizon, il ne verse pas pour autant dans la mélancolie fin de siècle. L’aspect lisse de la mise en scène ne renvoie pas à une menace larvée de grand chaos mais plutôt à ce "monde d’hier" dont parlait Zweig à propos de Vienne, un monde ordonné et tranquille où régnait un certain bonheur de vivre (incarné ici par la douce Emma Jung)... Sur ce plan-là, le film est plutôt réussi.
Mais pour le reste c’est plus décevant, Cronenberg ne fait pas suffisamment ressortir le contraste entre le conformisme bourgeois, les conventions de l’époque, etc, et ce que représentait la psychanalyse dans ce type de milieu, on est dans une représentation assez convenue de la psychanalyse, à la limite parfois de la caricature, à l’image de ce pauvre Otto Gross, il y a comme un nivellement, l’abandon dans le titre du terme "most" (le roman de Kerr c’est A most dangerous method) est d’ailleurs significatif de ce nivellement qui réduit presque le contretransfert non maîtrisé de Jung à un banal cas d’adultère...

Buster a dit…

On sent trop finalement la volonté chez Cronenberg de ne pas faire du Cronenberg, ce qui fait qu’on échange gentiment ses rêves, qu’on les interprète avec amusement, ou qu’on cède docilement au désir de l’autre, ici pas de scène primitive ou cauchemardesque, de gros délire burroughsien (par ex. sur la cocaïnomanie de Freud...), OK très bien, mais que nous propose le film en contrepartie? Rien ou pas grand-chose. Tout ça fait dépressif.

vladimir a dit…

Pas grand-chose, pas grand-chose... je trouve le film assez ironique, à travers notamment le personnage de Freud, il y a quand même de l'humour qui rend le film pas si dépressif que ça.

Buster a dit…

C’est vrai qu’il y a un peu d’humour dans le jeu de Mortensen mais bon... Le seul truc qui m’a fait sourire c’est le rapprochement entre les initiales de Sabina Spielrein et celles de l’actrice Keira Knightley au moment où elle se vautre dans cette espèce d’eau boueuse. SS et KK ça fait... sadique-anal. OK ça marche qu’en français et c’est un peu régressif comme humour... :-)
Enfin bref, il y a une forme d’empêchement dans ce film qui fait que je n’arrive pas à y adhérer vraiment. Je l’ai déjà dit mais j’y ai surtout vu un Cronenberg gêné aux entournures, ne voulant pas que son film soit trop cronenbergien, ni trop didactique, ni trop partisan (entre Jung et Freud) etc, ce qui fait qu’à l’arrivée il ne reste qu’un joli film, bien fait, bien joué, mais sans réelle force de caractère, manquant surtout d’ampleur narrative...

Anonyme a dit…

"SS et KK ça fait... sadique-anal" :D

Stéphane a dit…

Bonjour Buster,
Je vous trouve quand même sévère avec ce film qui peut apparaître en effet un peu décevant à la première vision mais qui se révèle beaucoup plus riche à la seconde. On y trouve plein de détails qui avaient échappé la première fois dans le placement des acteurs, le choix des cadres, le rapport entre les différents plans. Il y a un vrai travail de mise en scène de la part de Cronenberg pour rapprocher, sans le recours aux gros effets habituels, le cinéma et la psychanalyse.

Buster a dit…

Peut-être... Ma déception porte surtout sur le récit. Le rapprochement cinéma et psychanalyse je me méfie un peu. Au moins Cronenberg ne nous ressert pas le cliché de leur naissance commune (1895). Il faudrait revoir le film en effet mais je ne suis pas certain que Cronenberg vise dans sa mise en scène à rapprocher tant que ça cinéma et psychanalyse. D’abord il faudrait s’entendre sur le terme même de psychanalyse, le sujet ici c’est moins la découverte de l’inconscient que son application pratique, la cure elle-même encore rudimentaire, sachant qu’en retour, par l’expérience de la cure, la pratique va permettre d’approfondir ou de corriger la théorie. Il y a un côté pragmatique et sur le plan esthétique, l’enjeu est peut-être là, instaurer une dynamique qui permette de sortir du dispositif théâtral: non seulement la pièce de Hampton mais aussi ce qu'il y a de "théâtral" à l'origine dans la psychanalyse... (à suivre, je pense à quelque chose mais je n'arrive pas à le formuler)

Anonyme a dit…

Vous n'y êtes pas. Le film dit tout de la psychanalyse, ses origines, son "théâtre", ses conflits, son rapport au monde, à la menace qui gronde, sans s'y appesantir, et c'est pourquoi le film est génial, le meilleur de Cronenberg, avec "M Butterfly", (je déteste tous ses autres films).

vladimir a dit…

Bah alors, tu réponds pas ?

Buster a dit…

Nan, j’en ai marre... j’ai l’impression de parler tout seul.

Buster a dit…

Je répondrai juste au énième anonyme que le film loin de tout dire illustre simplement (et très bien) ce qu’on peut trouver dans n’importe quelle Histoire de la psychanalyse. Après on peut lui faire dire ce qu’on veut, y voir plus que ce qu'il nous dit, déchiffrer dans chaque plan un signe, un symbole, être dans l’interprétation permanente.
Et quand bien même il dirait tout, ce n’est pas ce qu’on attend d’un film, A dangerous method dit peut-être beaucoup de choses, il ne les fait pas ressentir pour autant, en tous les cas pas suffisamment...

vladimir a dit…

Bah que veux-tu que je te dises. J’entends parfaitement ce que tu écris, je trouve ça même plutôt juste, mais curieusement cela ne m’empêche pas d’aimer le film. Puisque le sujet c’est la cure par la parole, je trouve cohérent que Cronenberg ait choisi de faire un film statique, qui parle beaucoup, très différent de ses films précédents.

et là tu vas me répondre ? ;)

Buster a dit…

Mouais... toi aussi tu me forces à me répéter :-)

1) Que Cronenberg ne fasse pas du Cronenberg ne me pose aucun problème, au contraire, je trouve ça très bien. Seulement, et je l’ai déjà dit, son film n’est pas si bavard que ça, il l’est un peu mais pas trop, sans risque à ce niveau. Plus risqué aurait été de confronter réellement, dans une sorte de face à face, Jung et Freud.

2) Ce qui me gêne dans le film c'est le refus de Cronenberg d’adopter un point de vue autre que celui, neutre, de l’observateur (l'idéal aurait été d'opter franchement pour celui de Sabina Spielrein, mais bon). Tu parles d'un film statique, il ne l'est pas tant que ça, je m'interroge moi sur la fonction "topique" qui assigne à chaque personnage du film une place bien précise. Le film débute en 1905 et se termine à la veille de la Première guerre mondiale. Question théorie on est encore dans la première topique de Freud: inconscient, préconscient, conscient. Mais le triple rapport Sabina/Jung/Freud peut déjà être vu comme une matérialisation de la seconde topique que Freud n’élaborera qu’après la guerre. Y voir ainsi Jung (le moi) en conflit avec le ça (Sabina, Gross à travers sa théorie prônant la libération sexuelle) et le surmoi (Freud, Emma en tant que mère et épouse), je simplifie à dessein. Chacun y est donc à sa place et c'est ce qui rend finalement le film très freudien dans sa conception. Ce qui fait que lorsqu'on en parle, on convoque invariablement Freud, comme si Jung n'existait pas. Certes on connaît beaucoup mieux Freud que Jung, mais c'est aussi parce que la trajectoire de Jung se détachant progressivement de cet aspect topique, fixé, du psychisme selon Freud pour quelque chose de moins catégoriel, de plus dynamique, elle, n'est pas vraiment rendue. Comme si Cronenberg n'était plus assez empiriste aujourd'hui pour transcrire visuellement la pensée (pas encore affirmée à cette époque) de Jung, au point qu'on peut se demander si ce film n'arrive pas trop tard dans son oeuvre.

Bon allez, passons à autre chose, je viens de voir Take shelter. Grand film!

valzeur a dit…

Ah non, Buster, pas vous ! Take Shelter, c'est plutôt bien, mais un grand film, non ! Et pourquoi pas Louise Wimmer, un grand film social (je plaisante) ?

Buster a dit…

Hum… d’abord j’ai replacé le commentaire au bon endroit (vous l’aviez publié avec le Top 2011), ensuite bah si, j’aime beaucoup ce film, à la fois simple et puissant, parfaite antidote à l’arbre malickien et à la planète vontrierienne, j’en reparlerai dans une prochaine note...

Anonyme a dit…

Si c’est juste bien pour Valzeur c’est qu’on est pas loin du chef-d’oeuvre ! :-D

Stéphane a dit…

"Take shelter" est un film très fort en effet mais la mise en scène de Jeff Nichols est quand même beaucoup moins subtile que celle de Cronenberg, vous ne trouvez pas ?

Buster a dit…

Sûrement, mais je ne veux pas trop comparer les deux films, Nichols en est à son deuxième film alors que Cronenberg lui en a déjà tourné une vingtaine... Il est évident qu’au niveau mise en scène A dangerous method est supérieur, c’est presque la moindre des choses, Take shelter n’est pas sans défaut, ça reste encore assez formaté, mais à l’inverse, en termes de récit, je trouve le Nichols plus satisfaisant quand bien même il emprunterait beaucoup à Shyamalan. Dans ce genre de film très programmatique où la catastrophe est donnée d’avance, où il faut relancer en permanence la fiction, pour maintenir un état de tension minimal, savoir aussi y intégrer d’autres thèmes comme ici celui de l’amour (plus fort que la folie, c'est ça que j'aime dans le film), le travail de Nichols est vraiment remarquable. Donc oui un grand film (hollywoodien s’entend).

Stéphane a dit…

Mais même au niveau du récit je trouve que le film de Cronenberg a plus d'intensité que celui de Nichols.

Buster a dit…

Par moments oui... Mais bon, ça m’embête de devoir en permanence m’opposer au film qui est quand même le meilleur de Cronenberg, disons depuis eXistenZ. Peut-être suis-je trop dur avec Cronenberg, c’est que, ravi de le voir s’orienter dans une nouvelle direction, j’attendais sûrement trop de son film... Du récit, bien sûr qu’il y en a, mais ça fonctionne surtout du côté Jung/Sabina, du côté Jung/Freud, il y a surtout cette belle idée, je l’ai déjà dit, de la correspondance entre les deux hommes, correspondance de plus en plus succincte qui vient signifier qu'ils s'éloignent l'un de l'autre, que leur lien se défait inexorablement, c’est la part la plus réussie du film, on la retrouve aussi avec Sabina, ce que j’appellerai la part douloureuse de l’expérience...