samedi 10 décembre 2011

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Vu Shame de McQueen. Autant le dire d'emblée: Shame ch'aime pas... Bon après, je ne sais pas si c’est pire que Hunger, peut-être pas, la honte ça se boit, alors que la faim... Et puis elle est où exactement cette honte? Dans le fait de s’être fait surprendre par sœurette en train de s’astiquer le manche? De n’avoir pas réussi à baiser la collègue (noire) de bureau, la faute, j’imagine, à un vague sentiment amoureux (l’amour c’est bien connu ça inhibe), à moins que ce soit à cause de ses dessous vintage qui rappelaient trop les fringues de la sœur? Ou de s’être excité comme un damné sur deux putes pendant que la sœur, toujours elle (un vrai boulet, c’est dit dans le film), se tailladait les veines (rien de tel pour vous sevrer de votre addiction au sexe)? On ne sait pas, et à vrai dire on s’en fout un peu, comme on finit par se foutre des rapports entre Fassbender et Carey Mulligan (pas gâtée ces derniers temps: après le voisin schizo de Drive, elle hérite ici d’un frangin queutard), tant McQueen suggère des trucs (je n'insiste pas), sans vraiment les suggérer, tout en les suggérant un peu (c’est ça le puritanisme). La vacuité du film n’a d’égale que la vanité de son auteur. Le sexe c’est triste, nous dit-il dès la première séquence dans le métro, ce qu'il nous répète ensuite ad libitum, des fois qu'on n'ait pas compris (ah les gens qui baisent derrière les vitres, version hard de Play Time), jusqu'à la fin du film où l'on retrouve la femme du métro vue au début, une femme mariée, qui pourrait être l'épouse du patron (qui sait?) et dont l'attitude, plus aguichante que la première fois, semble signifier que pour McQueen c'est bien là, chez ceux qui rêvent d'aventures sans lendemain pour s'évader de leur train-train conjugal, que se situe l'abjection, et non chez les accros du sexe, pauvres hères solitaires qui eux souffrent réellement de leur dépendance, et ce jusque dans leur chair (souffrance du corps bien dramatisée, un peu christique, comme toujours chez McQueen)... enfin bon, tout ça est terriblement convenu.
Et qu’on nous (re)fasse pas le coup de la mise en scène, si prodigieuse qu’elle viendrait compenser les limites du scénario: tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sex addict (sans jamais oser le demander): drague, masturbation, plan cul, sites porno, boîtes de nuit, etc., ça tourne en boucle, normal, l’addiction sexuelle se caractérisant par la répétition de comportements compulsifs, le film se doit d’être répétitif, comportementaliste et compulsif (comme Drive, il suffit après de cocher la bonne case: violence pour le film de Winding Refn, sexe pour le film de McQueen, pour d’autres ce serait drogue ou alcool...). McQueen est peut-être un vidéaste de talent, je n’en sais rien, ça ne m’intéresse pas, mais question mise en scène, ce n’est pas si génial que ça, loin de là, que ce soit dans la manière très maniériste de cadrer ses plans ou dans celle, déjà plus approximative, de découper les scènes, où l’on sent trop le côté installationnel (cf. la scène où Mulligan chante "New York New York", étirée comme un vieux préservatif usagé, ou encore celle du suicide, filmée au ralenti elle aussi, et sur du Bach, avec ce beau rouge qui éclabousse les corps, comme jadis le caca sur les murs, sans parler de la séquence finale de baise à trois, toujours au ralenti, et toujours sur du Bach). Le regard au cinéma c’est quand même autre chose. Dans le fond, Shame n’est qu’un long fantasme performé autour du sexe... Fantasme un peu "honteux", qui est celui de McQueen, touchant au corps de Fassbender: le corps qui "fasse bander" (j’ai rêvé ou on voit, dans la séquence du backroom, Fassbender se faire turlutter par un Black?), qui fasse grimper le petit "c" de l’artiste, vous savez le "c" de son nom, McQueen, et lui permette ainsi de briller, une fois bien astiqué (lui aussi), aux yeux de la critique (Positif, Télérama, Libé, Le Monde...).

PS1: la série DSK c’est mieux, surtout le début...

PS2: Si Drive et Shame ont pas mal de choses (irritantes) en commun, reconnaissons que sur le plan esthétique le film de Winding Refn est un cran au-dessus, quand bien même il partagerait avec celui de McQueen la même influence michaelmannienne.

15 commentaires:

Queen McSteve a dit…

on voit toute la vacuité de McQueen, artiste visuel talentueux, dans une certaine mesure, mais qui n'a pas grand chose à dire. Le backroom gay comme fond du fond atteint par le personnage, c'est quand même moyen... (McQueen étant gay lui-même, il échappera au procès en homophobie). Shame, c'est la vie d'un queutard, un mec qui se tripote devant des pornos. Et ? So what ? Qu'est-ce que ça a d'incroyable ?

Triste en effet de voir toute la critique tomber dans le panneau, sur ça et sur le Tarr (sans mauvais jeu de mot). A noter quand même que le dernier numéro des cahiers sauve l'honneur. on peut même dire que ça flingue sévère : shame, le Bela Tarr, le Kaurismaki, le Polanski... Tous éparpillés façon puzzle. Pour une fois, ça fait du bien.

Les puritains sauvages a dit…

Nulle part le film ne dit que le sexe est triste (c'est l'addiction qui est un problème), pas plus qu'il n'explique que la soeur est un vrai boulet (c'est son frère qui lui dit, dans un moment explicite d'emportement sachant qu'elle dérange ses rituels). Amusant que les détracteurs du film soient toujours un peu contraints de lui faire dire plus qu'il ne dit.
(quant à la mise en scène, je ne comprends pas comment on peut découper de manière approximative tout en faisant sentir un côté installationnel qui tendrait plus à l'esprit de système).

Buster a dit…

Queen McSteve,
je n’ai pas encore vu le Béla Tarr ni les autres films dont vous parlez, le Polanski n’est pas beaucoup défendu d’une manière générale, mais je ne préjuge de rien, j’en reparlerai lorsque je les aurai vus. Il y a aussi le Cronenberg que les Cahiers aiment bien par contre.

Puritain sauvage,
le film ne dit pas explicitement que le sexe est triste (heureusement d’ailleurs), mais c’est ce qu’il en ressort. Sur le plan esthétique, l’univers froid du personnage est homogène à celui de la ville, le premier se noyant dans le second, vous allez me dire que c’est normal, que c'est vu à travers le regard du personnage, mais l’absence de vrai contrechamp fait que tout se confond, on prend la partie pour le tout: le sexe est triste tout simplement parce que le monde est triste, on n’est pas dans Kaboom, ce qui fait que l’addiction prend dans le film l’allure d’un véritable chemin de croix... C’est le problème de ce type de cinéma trop conceptuel qui emprisonne les films dans un dispositif. Je n’y suis absolument pas sensible, surtout quand ça traite d’un sujet déjà bien corsé au départ (la grève de la faim, l’addiction sexuelle).
Sinon vous avez raison, ma phrase concernant la mise en scène est mal construite et devient pour le coup... approximative! Le côté installationnel renvoie en fait au cadrage des plans. En plus ce n’est pas approximative que je voulais dire mais arbitraire (je vais peut-être corriger), au sens où les scènes pourraient être plus courtes ou plus longues que ça ne changerait pas grand-chose, sauf quand elles sont ostensiblement allongées, c’est l’aspect installationnel qui revient en force, ce qui donne à la scène un côté installation filmée (comme il y a le théâtre filmé), on perçoit bien la durée, parfois l’idée qui est derrière, mais pour ce qui est de l’intensité, zéro.

Anonyme a dit…

Ca ne change rien, ou plutôt c’est l’inverse, le monde est triste et le sexe avec parce que le point de vue est celui d’un personnage souffrant d’addiction sexuelle.S’il était normal le monde et donc le sexe seraient vus de manière plus joyeuse.

Buster a dit…

S’il était normal, il n’y aurait pas de film...
Oui bon, c’est un peu l’histoire de l’oeuf et de la poule. En fait ce n’est pas la bonne façon d’aborder le film. Il ne s’agit pas de savoir si le sexe est triste parce qu’on y est accro ou si le fait d’être accro rend le sexe encore plus triste qu’il ne l’est. Il est évident que la question de l’addiction sexuelle n’est pas le vrai sujet du film. L’approche y est purement clinique, McQueen dresse le portrait type d’un addict sexuel, rien n’y manque, on retrouve là les quatre phases cycliques, obsession, ritualisation, compulsion, désespoir... il suffit d’aller sur Wikipédia, autant de motifs pour nourrir la "performance", c’est de l’art conceptuel appliqué au cinéma, très bien, on peut aimer ça, moi je n’accroche pas, le personnage n’existe pas en termes de récit, il ne s’agit que d’une figure, symbolisant à travers le thème de la souffrance (peut importe d'où elle vient, c’est la dimension religieuse, chrétienne, du cinéma de McQueen) la misère du monde moderne, où pour paraphraser Fassbinder (un vrai cinéaste lui, un des plus grands), l’amour (et le sexe) est plus froid que la mort.

asketoner a dit…

Vous parlez de Kaboom. Il y a une scène commune aux deux films : celle du porno dans l'ordi. Dans les deux films, on rabat en vitesse l'écran qu'on avait dressé. Dans Kaboom, on dit au type qui regardait son porno qu'il n'a pas besoin de se cacher, on reconnaîtrait le son du porno même au bord d'une autoroute, on a compris alors qu'on était derrière la porte. Dans Shame, on regarde. On s'intéresse à la fille qui montre ses seins et parle de ses pratiques sexuelles. On ne lui parle pas, mais on l'écoute. Et on finit par en rire. Même si on rabat avec plus de violence encore que dans Kaboom (c'est que dans Shame le sexe est affaire de violence - faite à soi-même - plus que de honte). Mais au moins on ne dit pas qu'on connaît. C'est que Kaboom, à mon sens, croit que le sexe est une chose très simple, inutile d'en parler, inutile de le regarder, on sait - l'assise conservatrice dans un déluge de couleurs pops : comme si l'idéologie marchande du campus américain où tout le mond eva chez le coiffeur une fois par semaine ne modifiait pas la sexualité, comme si le sexe avait une essence inaltérable. Tandis que Shame, au moins, tente de ne pas cloisonner vie et sexualité, essaie de mettre en scène ce qui lie le désir et la ville (par exemple).
Aussi, quel est le problème si un cinéaste venant de l'art contemporain fait un film contenant ce que vous percevez comme des installations ? Est-ce qu'un marathonien faisant un film long serait forcément à bannir ? Est-ce qu'un musicien faisant un film ressemblant à une partition serait nécessairement mauvais cinéaste ? Au fond, tout dépend de la valeur qu'on accorde à ces choses autres que le cinéma que les cinéastes font.

Buster a dit…

Hum... plusieurs choses:

1) Sur la comparaison Kaboom/Shame, j’ai du mal à vous suivre. On n’en sait pas plus du sexe dans le premier que dans le second, je dirais même moins. Dans Kaboom, le sexe n’est pas interrogé, il est simplement vécu, avec légèreté mais qui est aussi une légèreté de façade, trop marquée pour ne pas traduire une inquiétude sous-jacente, c’est un film d’ado, son énergie est à la mesure de ce que représente le sexe à cet âge, un vrai débordement des sens, le film joue sur ce dérèglement du moins dans sa première partie, une jouissance mal contrôlée (dépense, dispersion), alors que Shame, sous prétexte que le sexe y est pathologique, qu’on est là dans la jouissance incontrôlée (dépendance, répétition), se trouve lesté d’une gravité absolument disproportionnée. Que le sujet souffre de son hypersexualité n’implique pas que sa sexualité proprement dite soit sinistre et aussi mécanisée... Quant à relier le désir à la ville (par exemple), je vois bien l’enjeu, les circuits du désir, le réseau urbain, etc, mais McQueen ne s’y aventure pas vraiment, ou alors c’est raté, ça bute quelque part, à l’image de ces corps qui baisent contre les vitres en regardant (?) la ville.

2) Pour le reste, que vous dire... Moi je ne demande qu’à aimer les films, peu importe d’où vient le cinéaste, peu importe la forme de son film. C’est vrai que je n’aime pas beaucoup l’art contemporain, mais d’un autre côté je ne crois pas à la spécificité du cinéma, donc je suis ouvert à tout. Je ne condamne pas McQueen parce qu’il vient de l’art contemporain, mais (entre autres) parce que ses films me rappellent ce que je n’aime pas dans l’art contemporain.

les puritains sauvages a dit…

J'insiste encore mais le sexe en soi n'est pas montré comme une chose triste : ce qui échoue avec la collègue de bureau n'est pas qu'une relation amoureuse platonique, c'est aussi une relation sexuelle parce qu'elle ne s'inscrit pas dans son cadre ritualisé et ne reproduit aucune image déjà vue et enregistrée. Raison pour laquelle le héros n'insiste pas, pressé de reproduire la scène qu'il a vu préalablement comme spectateur avec un corps anonyme. Le sexe n'est pas triste en soi, c'est sa dimension itérative qui l'est (mais on peut juger que cette dimension-là n'est pas condamnable, ce qui est autre chose encore).

Buster a dit…

Admettons pour la collègue de bureau, c’est l’explication la plus plausible parce que la plus proche de la réalité clinique, c’est celle qui colle le plus à la personnalité de l’addict sexuel, enfin d’une certaine clinique. En fait je l’aime plutôt bien cette scène parce qu’il persiste malgré tout un degré d’indécidabilité quant aux raisons de l’échec, ça donne une petite dimension romanesque à la scène, pour moi la seule où le sexe n’y est pas vraiment triste alors que pourtant elle est ratée à ce niveau, mais c’est peut-être aussi à cause de ça. Pour le reste, c’est trop mécaniste, il y a un côté presque science appliquée, ça manque ou bien d’humour ou bien de lyrisme, enfin bref... c’est triste.

vladimir a dit…

Dis donc, il est vachement cru ton texte, qui l'eut cru ?

Sinon pas mal le débat avec les Puritains sauvages (j'adore le nom) mais j'ai l'impression que vous ne parlez pas de la même tristesse, me trompe-je ?

Buster a dit…

C'est mon côté carnavalesque, bakhtinien, j'adopte le ton opposé à celui du film, quand c'est très sérieux j'en parle avec légèreté, quand c'est très léger j'en parle avec sérieux.

Pour moi "la tristesse n'est qu'une joie passée".

(sinon c'est vrai que le sexe dans le film n'est ni triste ni gai, il nous est montré de façon réaliste, seulement c'est ce réalisme-là qui me déplaît et rend la chose triste)

damien a dit…

vous rigolez ou quoi, Shame est un choc esthétique qui pour moi surpasse meme Hunger. un des plus grands films de l’année avec Tree of life, Le cheval de Turin, Melancholia, Drive, Hors Satan et Essential killing (dans l’order). Trouver la mise en scène nulle c’est vraiment n ’importe quoi ; condamner Mc Queen parce que c’est un artiste contemporain et ne voir dans son film que des effets d’installation ou de la performance c’est être complètement a coté de la plaque. quant au sexe evidemment qu'il n'est pas triste, c'est la sex addiction qui est terrifiante . Shame est un grand film de terreur.

Buster a dit…

Non hélas, je rigole pas... D’abord je n’ai jamais dit que la mise en scène était nulle mais qu’elle n’était pas si géniale que ça. Ensuite il ne faut pas confondre mise en scène et esthétisme. De l’esthétique chiadée, aujourd’hui avec la technologie, le numérique, un bon chef op, c’est à la portée de n’importe quel cinéaste surtout s’il s’agit d’un... plasticien. Et McQueen est un bon plasticien. Pour le reste on est en droit de rester sur sa faim. Le film n’est qu’une suite de situations, l’application d’un programme: la sex-addiction, grand truc à la mode, une addiction comme une autre mais touchant au sexe (pas sûr d’ailleurs que ce que nous montre McQ existe vraiment, c’est un peu une caricature, le séducteur qui tombe les filles au premier regard et le nerd qui se paluche sur des sites porno dès qu’il est tout seul, c’est pas tout à fait la même personne, ou si c’est la même, travailler cette opposition aurait été intéressant, mais non McQ se contente de regarder son héros/martyr sans trop se poser de questions), ce qui explique que le personnage a du mal à exister en tant que tel, ce n’est qu’une figure dans le plan, et les seuls trucs un peu "excitants" du film (sur le plan fictionnel), la relation avec la soeur et celle avec la collègue black, au-delà ou en-deçà du sexe, restent complètement anecdotiques.

vladimir a dit…

Je rentre de Shame. Quelle horreur ce film. Tu parlais de grosse bouse à propos de Hunger, je me demande si celui-là n'est pas pire.

Buster a dit…

Tu veux dire que Steve McQueen c'est pas Bullitt mais bullshit! :-)