mardi 1 novembre 2011

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Be silent.

Vu The artist d’Hazanavicius. Un film muet qui n'a pas grand-chose à dire, qu'on suit sans déplaisir mais sans grand intérêt non plus... c'est quand même très moyen. Et pour ce qui est de la virtuosité, arrêtons le délire. Reproduire même à la perfection l’univers du muet n’a rien de virtuose. La virtuosité ici aurait consisté à retrouver ce qui faisait la force du muet: cette science du montage qui permit au cinéma de s’extraire progressivement de la gangue théâtrale, de s’affranchir le plus possible des intertitres, bref de gagner en fluidité narrative. C’est ce qu’avait recherché Kaurismäki avec Juha, beau film muet, le dernier grand film authentiquement muet, même si les meilleurs films "muets" réalisés du temps du parlant sont des films justement parlants (d’autres Kaurismäki, des Straub, des Oliveira, le dernier Rohmer, le dernier Rivette...). Silent movie de Mel Brooks, aussi drôle soit-il, n’égale pas The great race de Blake Edwards, autre parodie (mais parlante) de burlesque, qui elle-même reste loin du burlesque non parodique d’un Tati ou d’un Jerry Lewis. On me dira que The artist évoque plus l’industrie cinématographique de la fin des années 20, et à travers elle la production hollywoodienne courante, que les grands cinéastes du muet. Le film souffrirait donc des mêmes défauts que les films apparemment médiocres tournés par le personnage de Dujardin. Mais était-ce bien l’intention d’Hazanavicius? Vu les multiples emprunts (Dujardin est un mixte improbable de Douglas Fairbanks, John Gilbert et finalement du Gene Kelly de Chantons sous la pluie), on peut penser que son film pastiche le cinéma muet quel qu’il soit, le bon comme le mauvais (mais aussi le parlant traitant du muet, hum... on s'y perd), et que s'il échoue c’est parce qu’Hazanavicius en donne une vision stéréotypée, trop préoccupé qu'il est à dérouler le tapis pour son copain Dujardin. The artist n’est qu’un ersatz de muet, un truc sympa mais gnangnan, convenu, fourre-tout (de Chaplin à Welles en passant par Hitchcock! ça déborde...) et totalement plaqué (que vient faire la musique de Vertigo dans la longue séquence du suicide raté et son faux suspense à deux balles, sinon rappeler l'inépuisable cliché du fétichisme au cinéma). Il y a deux scènes révélatrices dans le film. La première, quand Dujardin, star déchue du muet, croise Bérénice Bejo, future star du parlant, dans un escalier (lui descendant, elle montant, métaphore de leurs destins croisés, ha ha...), qu’il lui demande qui sont les deux beaux mecs qui l’accompagnent et qu’elle répond: "Gadgets"; la seconde, quand à la sortie d’une séance de cinéma où il vient d’assister au triomphe de la jeune actrice (ça y est, "a star is born"...), Dujardin est interpelé par une vieille qui ne le reconnaît pas, celle-ci voulant simplement caresser le chien qu’il tient dans ses bras (Uggy, l'attraction du film) et qu’il répond (s’identifiant au chien): "Il ne lui manque que la parole". Eh bien The artist c’est ça: un acteur muet (et sourd aux bruits du monde) qui s'applique (comme le chien) à bien réussir ses numéros: jeux de physionomie à la Gable, claquettes, etc., autant de gadgets. Pif gadget!

PS1. Pourtant il y avait un vrai défi de mise en scène dans ce film. Comment rendre compte du passage du muet au parlant, et surtout évoquer le parlant, à travers un film exclusivement muet (qui ne réduise pas comme ici le parlant à du muet sans les grimaces). Défi peut-être impossible - c'est comme vouloir évoquer la couleur à travers un film en noir et blanc -, mais qu'Hazanavicius n'a même pas essayé de relever.

PS2. Tears of love, le nanar que réalise George Valentin (Dujardin) a l'air pas mal. C'est ce film-là que j'aurais voulu voir...

Le livre de Job.

Extrait du bouquin de Slavoj Zižek, A travers le Réel (entretiens avec Fabien Tarby):

- FT: J'aime bien votre définition de Job!
- SZ: J'aime ce personnage. Justement parce que, d'habitude, on interprète son histoire d'une façon tout à fait erronée. On dit qu'il s'agit de la foi, envers et malgré tout. Alors qu'il proteste tout le temps. Il est plein de rage, en vérité. Ce n'est pas un "sage". Le Livre de Job est en réalité le premier grand livre de critique de l'idéologie. Toutes les catastrophes tombent sur Job.

- FT: Je suis d'abord marqué par l'étrange pari entre Dieu et le Diable.
- SZ: J'aime plutôt cela, moi aussi. J'aime cette obscénité. Dieu et le Diable qui dîne ensemble. Et puis, on en vient au pari concernant Job, avec le petit verre de liqueur à la fin. Mais surtout: les catastrophes tombent sur lui. Et que disent les trois amis? C'est là le moment idéologique. Chacun veut le convaincre que sa souffrance a un sens plus profond. L'un lui dit: "Mais Dieu est par définition juste; donc, même si tu l'ignores, tu as dû faire quelque chose de mal, qui explique tes maux." L'autre lui dit: "Peut-être est-ce une épreuve que t'envoie Dieu pour éprouver la profondeur de ta foi?" La grandeur de Job est de dire que ce qui lui arrive n'a aucun sens. Il ne dit pas: "Je suis innocent." Il dit seulement qu'il refuse de comprendre ce qui lui arrive comme sensé. Et lorsque Dieu, à la fin, vient, il donne raison à Job. Puis vient le moment que je préfère. Job demande quand même à Dieu: "Mais pourquoi?" Dieu lui répond avec arrogance: "Et alors? Qu'est-ce que tu sais de Moi? Ne vois-tu pas tous ces monstres que j'ai créés?" Il évoque l'idiosyncrasie de la Création. Et on lit d'habitude cela comme l'affirmation de ce qui sépare Dieu de l'homme. Mais Gilbert Keith Chesterton, par exemple, lit cela d'une manière opposée: Dieu lui répond: "Mais tu sais toute ma création est grand chaos." Comme si Dieu, dit Chesterton, pratiquait le blasphème. Dieu reconnaît la limite de sa création. Et ma thèse (qui est déjà une vieille thèse théologique), c'est qu'il faut lire la mort du Christ comme la répétition de l'histoire de Job. Ce qui meurt sur la croix, c'est le Dieu de l'au-delà, de la ruse de la raison, celui-là même qui garantit que nos malheurs ont un sens plus profond. Cette idée selon laquelle, lorsqu'on regarde de plus près une toile, ce qui a participé à l'harmonie de l'ensemble n'est qu'une tache. Ce qui, à nous, les humains, à cause de notre finitude, nous apparaît comme une tache serait, dans la perspective infinie, une perfection.

Chesterton, Zižek... ah le goût du paradoxe! Si seulement Malick...

21 commentaires:

vladimir a dit…

Moi j’ai bien aimé le film, mais sans lui accorder plus d’importance que ça. On a tendance à confondre l’ambition du projet et l’ambition esthétique. Ceux qui aiment le film voudraient l’aimer pour autre chose que ce qu’il est : un beau film de divertissement,comme s’ils avaient un peu honte. Un pastiche reste un pastiche, c’est agréable mais forcément limité.

Buster a dit…

100% d'accord.

En règle générale je n’aime pas l’imitation. Le pastiche c’est pas mon truc, la parodie non plus d’ailleurs. Mais quitte à choisir je préfère encore la seconde au premier. Le film d’Hazanavicius c’est surtout du pastiche, un pur exercice de style, brillant mais qui ne dit qu’une chose, l’amour du cinéma, et pour moi de manière trop lisse... Silent movie de Mel Brooks, c’est de la grosse parodie, lourdingue, mais qui arrive, via la déformation de son modèle (le burlesque), à dépasser le simple geste de l'imitation, ça dit la même chose - l’amour du cinéma - mais de manière plus insolente, plus inventive aussi.

Anonyme a dit…

le pastiche c’est l’amour du cinéma, juste, mais le film va plus loin, il parle de l’amour en général.

Buster a dit…

Exact. Il va même plus loin encore, il montre un personnage narcissique, prisonnier de son image, de son propre reflet (belle image chaplinesque lorsqu’il se reflète dans le costume d’une vitrine), mais privé de parole, et donc incapable d’aimer véritablement, puisqu’il n’y a pas d’amour sans parole. C’est le genre de film qui doit plaire aux psychanalystes car il se prête idéalement à l’interprétation.
Sauf que le film n’explore pas vraiment le thème, on en reste à l’idée d’un parallèle entre l’évolution du cinéma, passant du muet au parlant, et le destin d’un homme qui au contraire s’emmure, refusant, en s'obstinant à ne pas vouloir parler, la rencontre avec l’autre... Il y a une idée de départ, simple, que le film se charge d’illustrer jusqu’à son dénouement (prévisible). The artist c’est seulement ça, une belle idée, une belle histoire, un beau film à la rigueur, c'est déjà pas mal, mais qui ne va pas au-delà de ce qu'il raconte. Je parlais des films parlants qui évoquent le cinéma muet, là c’est un film muet qui évoque surtout le parlant, dans la mesure où tout se réduit à un manque, la parole. C’est du Woody Allen en mode silencieux.

DB a dit…

Pourquoi s'acharner sur ce film, c'est un film sympa, vous le dites vous-même, il y a tellement d'autres films qui méritent d'être démolis (Drive par ex).

Et puis faire un film muet c'était prendre un risque, rien que pour ça MH mérite un peu de respect, non ?

Buster a dit…

Le risque, oui bon, faut pas exagérer non plus... Le défi n’était pas de faire un film comme au temps du muet, mais un film muet, avec un acteur bankable et une histoire bien consensuelle, qui plaise aux spectateurs d’aujourd’hui.

Sinon je ne m'acharne pas sur le film, je relativise simplement l’importance qu’on lui accorde. Ce film je le trouve fade, aseptisé et franchement mièvre... c'est le genre de film qui caresse le spectateur dans le sens du poil. Certains s'en contentent, moi pas.

les puritains sauvages a dit…

DB>, l'exercice de démolition de Drive est déjà passé. Nous sommes au troisième temps, celui de la défense malgré tout.

Buster a dit…

Drive? Pas encore vu...

vladimir a dit…

"Ce film je le trouve fade, aseptisé et franchement mièvre..."

Qu'est-ce que ça serait si tu t'acharnais dessus ? :)

DB a dit…

Fade, aseptisé, mièvre... Et vous dites que vous ne vous acharnez pas ?

Les puritains sauvages> Drive c'est du cinéma tape-à-l'oeil, il n'y a rien à défendre.

Buster a dit…

OK je me suis un peu acharné :-)

Cela dit je persiste, le film nous raconte une jolie petite histoire mais au niveau de la mise en scène c’est quand même pauvre. Esthétiquement parlant, on est dans l’image d’Epinal, on ne ressent pas la violence qu’a dû représenter l’arrivée du parlant pour la plupart des grands acteurs du muet, il n’y a pas de conflit entre le monde vu par Dujardin (la vie c’est comme le cinéma, en l’occurrence muet) et le monde vu par les autres (le cinéma c’est comme la vie, autrement dit parlant), c'est filmé pareil, tout y est confondu dans une même vision conventionnelle de l’univers hollywoodien, c’est du cinéma pépère qui se débobine jusqu’à la fin, sans à coup...

DB a dit…

Je ne sais pas ce qu’il vous faut. Cette violence dont vous parlez est extrêmement présente dans le film.

Buster a dit…

Ah bon, vous trouvez? moi je ne l’ai perçue que dans la séquence du cauchemar, quand Dujardin rêve que les objets deviennent sonores, mais justement ce n'est qu'un rêve...

DB a dit…

Le film n’est pas un chef-d’oeuvre mais il est beaucoup plus qu’un simple pastiche. Il ne se contente pas d’imiter les maîtres, MH nous livre sa propre vision du monde, sa mise en scène n’est pas pauvre du tout, on ressent parfaitement le désarroi de l’acteur, tombé de son piédestal, et sa longue descente aux enfers, jusqu’au happy end, un peu attendu, je vous l’accorde.

Anonyme a dit…

"Be silent" c'est un clin d'oeil au prince Miiaou (dont l'album ne figurera toutefois pas dans le top 10 de l'année) ?

Lucie a dit…

C’est vrai qu’il y a un côté totalement aseptisé dans ce film. C’est très gentillet, la souffrance du héros est traitée de façon très édulcorée. Bizarre que le personnage ne sombre ni dans l’alcool ni dans la drogue, compagnons pourtant habituels des grands acteurs mégalo.

Buster a dit…

DB, "MH nous livre sa propre vision du monde", c’est une blague j’espère, parce que sinon vous dites n’importe quoi... Que le film soit plus qu’un simple pastiche, admettons, mais alors un tout petit peu plus, tant il reste à la surface des choses. On peut apprécier le savoir-faire d’Hazanavicius, mais il n’y a pas de regard personnel, original, sur l’époque et surtout sur ce qui est (aurait dû être?) le vrai sujet du film (davantage encore que la parole), le narcissisme du personnage (le double narcissisme, la tension entre le bon narcissisme, celui qui est inhérent au métier d’acteur, et le mauvais narcissisme, celui que le film illustre)... ici on est uniquement dans l’empathie.

Bien vu Lucie. (si Dujardin ne sombre pas dans l’alcool c’est peut-être qu’Hazanavicius préfère le pastiche au pastis... OK, c’est moyen)
C’est très lénifiant en effet. A quoi se réduit la déchéance du personnage? A un petit détail physique: la moustache qui devient plus épaisse (on passe de Douglas Fairbanks à Adolphe Menjou), parce qu’elle n’est plus aussi bien taillée (mais attention, elle reste taillée!). Autant dire qu’on est dans le même type de représentation qu’au début, l’acteur réduit à son image, une image modifiée, dégradée, mais une image quand même, là où on pouvait espérer que le point de vue s’inverse, que le personnage se désolidarise de son image, qu’il devienne "réel", que sa déchéance prenne corps, bref qu’il se passe quelque chose... Mais non, rien.

Prince Miiaou? C’est Uggy qui va être content :-)

Anonyme a dit…

Drive, c’est entre Boorman (Point Blank) et Michael Mann (Thief), mais en moins bien.

Buster a dit…

Du Poor Mann?

nolan a dit…

Quand vous écrivez que Tears of Love a l'air pas mal et que c'est ce film que vous auriez voulu voir, j'ai l'impression, pardonnez moi, qu'il s'agit plus d'une coquetterie de votre part que d'une erreur d'Hazanivicius. D'abord Tears of love n'est pas présenté comme un nanar (même si l'on peut le penser) mais d'un film dont l'échec, quelque soit sa qualité, est inéluctable. Aussi, la scène dans laquelle il fait mourir son personnage criant "je ne t'ai jamais aimé" s'intègre parfaitement au film. Mais bon, ce métrage que vous qualifiez d'ersatz de muet, je l'ai trouvé au contraire, très maîtrisé et cette force du muet dont vous parlez, est présente. En fait je crois que je pense exactement tout le contraire de ce que vous avez écrit :).
PS : j'ai bien aimé Drive aussi.

Buster a dit…

Tears of love, c’est une blague bien sûr. Sinon que vous ne soyez pas d’accord avec ce que j’ai écrit ne m’étonne guère, ma position semble très minoritaire... The artist est fait pour séduire, à l’image du sourire ultrabrite de Dujardin et des oeillades de Bérénice Bejo... pour moi c’est du muet ripoliné dont il ne manque pas un bouton de guêtre, tout y est vu du même côté de l’écran, c’est un choix esthétique, très bien, mais pas le plus risqué... En tous les cas ça sonne un peu toc de mélanger ainsi la simplicité d’un film muet standard et, à travers les citations, l’ambition esthétique des grands cinéastes d'hier (pas spécialement du muet d’ailleurs). MH joue sur les deux tableaux, divertissement et cinéphilie, c’est ludique, mais pour moi ça s’arrête là.

PS: Toujours pas vu Drive.