samedi 15 octobre 2011

Un état brûlé

Le cinéma de Garrel est (comme celui de Bresson ou de Godard) un cinéma sans public, au sens où il ne semble s’adresser qu’à un seul spectateur. A chacun de jouer son rôle de spectateur unique, privilégié... Dans Un été brûlant, le peintre (garoustien) refuse d’exposer ses toiles (il est inspiré de Frédéric Pardo, peintre "psychédélique" qui fut le compagnon de Tina Aumont puis de Dominique Sanda et l’ami de Garrel - il fit un court-métrage sur le tournage du Lit de la vierge et apparaît dans le Berceau de cristal), les soustrayant ainsi au regard collectif. Garrel c’est pareil: il n’y a pas de vision commune de ses films. Voir un Garrel est toujours une expérience solitaire.
J'ai déjà parlé des Amants réguliers (, , et ) et de la Frontière de l'aube ( et ). J'y développais, entre autres, la question de la fatigue. Concernant la Frontière de l'aube, j'émettais l'hypothèse que ce qui importait dans le film c'était moins les personnages que ce qui se passait entre eux. Et de conclure: "La rencontre amoureuse, magnifiée dans les Amants, est ici expédiée à travers quelques shoots photographiques; la mort de Laura Smet est réduite à une scène, plutôt ratée, de soûlerie, et celle, finale, de Louis Garrel se résume à l’imprévisibilité d’un raptus. Philippe Garrel ne s’y intéresse manifestement pas, peut-être parce qu’il a déjà tout dit là-dessus. Si la fatigue a toujours été plus ou moins présente chez lui, elle n’est plus aujourd’hui que le stigmate d’un temps révolu. Ce qui fait que les personnages semblent déjà morts au moment même où le film commence. Le noir et le blanc (et non le noir et blanc) peuvent bien renvoyer à l'image contrastée des photographies d'hier, ils répondent surtout à la nécessité de redonner un peu de vie, en les surexposant, à des figures spectrales, autant dire fatiguées. Mais plus encore, c'est dans la luminosité que Garrel (avec l'aide de Lubtchansky, son nouveau chef-opérateur depuis les Amants réguliers, un hasard?) crée autour de ces figures, dont il suit les contours sans jamais les souligner, cette petite lueur blanche, non aveuglante, qui est celle de l'aube, précédant le rose de l'aurore, passage obligé entre la nuit et le jour, que le film acquiert l'énergie suffisante pour enfin palpiter."
Un été brûlant vient confirmer, conforter même, cette hypothèse de la fatigue chez Garrel, à travers notamment la "mort" du couple garrélien, symbole de l'Amour et de l'Art. Si le film cite abondamment le Mépris de Godard (l'Italie, le Cinémascope, un film dans le film - ici sur la Résistance -, l'ouverture avec Bellucci nue sur son lit, une station service, l'accident de voiture, les couleurs primaires, rouge, bleu, vert, en larges aplats... mention spéciale à Willy Kurant qui n'avait plus été à pareille fête depuis le Bernanos de Pialat), s'il apparaît aussi comme une variation du Vent de la nuit (la BMW noire a remplacé la Porsche rouge mais c'est le même type de musique, signée John Cale; le couple Bellucci/Garrel fait écho, de part la différence d'âge qui existe entre les personnages, à celui formé par Deneuve et Beauvois...) et des Amants réguliers (Dirty Pretty Things a remplacé les Kinks mais c'est le même type de chorégraphie; le personnage du peintre était déjà inspiré de Frédéric Pardo...), c'est surtout avec la Frontière de l'aube qu'il entretient le rapport le plus intéressant, à travers bien sûr son finale, où l'on communique avec les fantômes (scène à la fois belle et un peu ratée qui voit Louis Garrel sur son lit d'hôpital demander l'autorisation de mourir à son grand-père disparu, Maurice, figure tutélaire des Garrel...) et surtout l'image en miroir que représente l'autre couple (Salette/Robart) du film. Car ici la fatigue est contagieuse.
Non seulement le couple principal, égoïste, menteur, n'a plus grand-chose de garrélien (la part autobiographique y est diluée à l'extrême), mais surtout il n'existe pas. Bellucci, tout en chair et sans khol, ressemble à une affiche fellinienne ("bevete più latte" dans la Tentation du Dr Antonio...); Garrel, tout en pleurs, détestable en trentenaire blasé, ressemble, lui, à une chiffe molle. La passion y est consumée depuis longtemps. C'est l'autre couple, autrement plus attachant, qui donne, à mesure qu'il s'extrait de l'emprise du premier, un semblant de vitalité. On peut y voir (encore une fois) une forme d'exorcisation des démons garréliens: retrouver le goût de la vie, même la plus banale, en fondant une famille, rêver sans conviction de la révolution, surtout ne plus avoir peur du vide, ce qui pour Garrel est aujourd'hui le plus important... C'est assez pauvre, un peu triste, mais pour moi, juste pour moi, unique spectateur de Garrel, il y a là, derrière cette fatigue assumée avec maladresse (le film est plutôt bancal) mais sincérité, une véritable émotion. Et puis le film n'est pas dénué d'humour: une crise d'hystérie à la vue d'un rat (on dirait Ratatouille), une robe qu'on offre alors qu'elle est trois fois trop grande (on dirait un sac), des dialogues (volontairement?) creux, sur l'amitié et l'amour, l'art et la politique, tout ça sans les traditionnelles majuscules qui d'ordinaire plombent le message garrélien, moi ça me plaît.

15 commentaires:

François Mollande ! a dit…

je trouve pour ma part la scène de l’hôpital extraordinaire, c'est une scène qui restera. J'ai beaucoup aimé le film, dans sa pauvreté, son côté heurté, je préfère même aux Amants réguliers.
Il y a un entretien magnifique avec Garrel dans les Cahiers de ce mois, où il raconte comment il pioche dans un film imaginaire qu'il a rêvé sous LSD... (numéro à lire aussi pour la rencontre "d'entre les morts" avec Cimino qui, oui, existe encore)

Buster a dit…

Pas encore lu le dernier numéro des Cahiers... J’aime beaucoup cette évolution de Garrel vers la légèreté. La scène à l’hôpital est très belle, c’est vrai, le fait que Louis Garrel apparaisse presque plus rayonnant que dans le reste du film alors qu’il est censé être proche de la mort, ça évite la gravité inhérente à ce genre de scène, mais bizarrement ça ne fonctionne pas si bien, quelque chose cloche dans le champ-contrechamp avec Maurice Garrel dont l’aura et le monologue sur la balle allemande tendent un peu à déséquilibrer la scène... en fait je ne sais pas, je me trompe peut-être.

PS. Alors François Mollande, content d’avoir battu la première "sec’taire" du parti socialiste? :-)

Lucie a dit…

Très beau texte, j'adore, et le film aussi, ce qui ne gâte rien !

Martine Au Brie a dit…

Justement, c'est ce que j'aime le plus dans la scène, ce côté faux, ce contrechamp impossible, cousu main. c'est normal que "ça cloche", un plan comme ça : c'est un mort qui parle à un mourant. le raccord relève du fantastique, il ne peut pas être naturel. Il ne peut être que dissonnant. Je trouve la scène sublime, une des plus belles de toute la filmo de Garrel.

Buster a dit…

Merci Lucie.

"Martine", vous avez sûrement raison, cette scène m'a à la fois ravi (on est loin du plan de Duval s'écroulant sur sa table dans le Vent de la nuit) et perturbé, moins pour l'aspect fantastique et discordant, que pour son côté fabriqué. Voyant la scène je me disais c'est magnifique et en même temps je me demandais si ce n'était pas un peu trop fort, impression peut-être faussée par la disparition récente de Maurice Garrel.

vladimir a dit…

J’ai vu le film hier, bien aimé aussi, pas autant que Mollande/Au Brie mais cette forme de légèreté que tu pointes, qui est nouvelle chez Garrel, rend le film très plaisant -j'avais détesté le précédent.

Sinon Balloonatic devient de plus en plus célèbre, j’en parlais hier soir avec des cinéphiles qui connaissaient ton blog, ça doit être l’effet Zohiloff/Versilov qui en ce moment te fait pas mal de pub :)

Buster a dit…

Tu parles d’une pub, je m’en passerais bien...

Là une jolie note sur le lien qui unissait Philippe Garrel et son père:

C'était d'une cicatrice intérieure qu'il s'agissait

vladimir a dit…

La fin est très puissante mais c’est possible en effet que sa force émotionnelle vienne plus de la présence de Maurice Garrel que de la scène elle-même.

Au fait j’ai pas compris le titre de ton billet : un état brûlé, au-delà du jeu de mot, ça veut dire quoi ?

Buster a dit…

Oui c’est une scène à la fois simple et compliquée. Je n’arrive pas à la percevoir clairement, et pas du tout à cause de son côté surnaturel. Il y a bien sûr la présence de Maurice Garrel qui est comme une sorte de "double fantôme" (dans la fiction, mais aussi dans la réalité puisque l’acteur est mort avant la sortie du film), ce qui ne peut que bouleverser la réception d’une telle scène, mais ce n’est pas suffisant pour expliquer mon trouble. Peut-être que ça vient du jeu de Louis Garrel.

Un état brûlé? ça ne veut strictement rien dire. Au départ, je voulais intituler le billet: "Father, son, holy ghost", en référence au dernier album de Girls, et puis j’ai changé d’avis au dernier moment, je ne sais pas pourquoi, et pressé, j’ai opté pour le premier truc qui me passait par la tête...

Buster a dit…

Truth begins de Dirty Pretty Things

Lao Tsu Ben a dit…

Drive, Garrel : même problème.

Anonyme a dit…

@ Lao Tsu Ben

Vous ?

FG a dit…

Je suis assez d'accord avec ton commentaire, Buster. Je suis plutôt garrelien (et je l'ai été trop, peut-être) et ce film là, plus mou, plus moche, ne m'a pas complètement déçu grâce à la naïveté des émotions : on n'y trouve plus le rapport mystérieux/mystique à l'amour, on comprend très bien pourquoi les personnages (Bellucci/Garrel) sentent ce qu'ils sentent, ça se dépure, c'est plus dialectique, plus claire, plus banal.
Mais le couple miroir est complètement raté, on voit deux acteurs, trop conscients de l'être. Et très conscients de jouer chez Garrel :la fille, que j'adore (chacun de ses gestes est fascinant, et elle possède une grâce quand elle rit qui me fait penser a...Jacqueline Delubac!), est "la suicidaire de Garrel". Il suffit de comparer un plan de discussion au lit entre Hesme et Garrel dans Les amants aux discussions de ce couple dans Un été brulant.
La projection numérique (j'ai vu le film au Grand Action) j'aide point le film non plus...

Buster a dit…

Si tu trouves l'autre couple, qui est anti-garrélien, complètement raté c'est que tu es resté encore très garrélien :-)

Mais c'est vrai qu'il sonne un peu faux ce couple, il est vraiment de l'autre côté du miroir, c'est ce qui donne cet aspect bancal au film: d'un côté la mort du couple garrélien, prolongeant les Frontières de l'aube, de l'autre la naissance d'un couple non-garrélien mais dont il n'est pas sûr qu'il préfigure les prochains Garrel, puisque entre les deux il n'y pas de réel passage. Pour surmonter sa peur du vide, il faut couper les ponts (si je peux dire) avec sa vie passée, semble dire Garrel. C'est nouveau chez lui, c'est pourquoi j'aime bien le film malgré son côté bricolé.

FG a dit…

Les deux couples vont ver deux apparitions: l'enfant, et donc la fin de la peur du vide, et le phantôme, dialogue avec la mort. Les deux son plutôt belles, ce qui, en gros, empêcherait de parler de couples ratés, en fait.