samedi 1 octobre 2011

A sun came


Sufjan Stevens, "Rake", 2000. [à écouter de préférence en lisant le texte]

Alors c’est quoi Restless? Un mix de Love story et Harold et Maude, quarante ans après? Lo-fi story, harolding et maudianisme... Hiller-Ashby-Van Sant, "il a l’air has been Van Sant"? Que n’entend-on: mièvrerie, joliesse, platitude, fadeur blondasse, j’en passe et des meilleurs..., pour qualifier péjorativement ce qui devrait au contraire être considéré, positivement, comme un vrai film mineur. Mineur non pas au sens deleuzo-guattarien mais bien musical avec ce que cela suppose d’harmonique et de mélodieux, de mélodique et d’harmonieux. Minoré et non "mijoré". Et comme tout film mineur (loin des grands opus conceptuels qui ont fait la gloire auteuriste de Van Sant, sans renouer pour autant avec le style conventionnel de Will Hunting), film à la mise en scène pauvre disent ceux qui réduisent celle-ci à des mouvements de caméra - où sont passés les travellings d'antan? -, alors que l’art d’un film réside d’abord dans son découpage, ici un miracle d’équilibre), Restless est un film délicat, d’une douceur infinie... Film stevensien, pas catstevensien (Harold et Maude) mais sufjanstevensien. Le premier Sufjan Stevens, celui de A sun came, avec ses petites ballades folky...

Et la mort dans tout ça? Une des grandes références de Van Sant (depuis toujours), c’est Douglas Coupland, l’auteur canadien de Génération X et surtout Polaroids from the dead (dans lequel on trouve, parmi les instantanés, une lettre à Kurt Cobain et un texte sur le harolding justement - il y est aussi question d'un xylophone pour enfants, le MacGuffin de Restless). Or le thème de la mort chez Van Sant, qui court tout au long de son œuvre, sous toutes ses formes (drogue, narcolepsie, expérience mystique, tuerie, suicide...), semble bien ici se renouveler (enfin, pourrait-on dire) à travers le personnage féminin, Birdy Mia-Mia (Wasikowska/Farrow), petit oiseau darwiniste assoiffé de connaissance, un des plus beaux personnages croisés cette année. Les angoisses existentielles de l’adolescence (masculine), véritable antienne vansantienne, y sont comme conjurées par cette forme de vitalité que d’aucuns jugeront fausse parce que cliniquement peu crédible (la jeune fille gravement malade et pourtant bien portante), alors que c’est justement cette part d’artifice (au sens poétique - on n’est pas dans le naturalisme à la Chéreau) qui fait toute la force du film, au même titre que le fantôme japonais, ce drôle de kamikaze, imbattable à la Bataille navale (et pour cause), qui accompagne le héros dans ses pérégrinations funèbres (celui-ci n’a pu faire le deuil de ses parents morts brûlés vifs dans un accident de voiture auquel, lui, a réchappé). Film mineur parce que film de contours, aux contours subtils (comme chez Sufjan Stevens), tel ce plan merveilleux qui voit le personnage allongé au sol suivre, à l'aide d'une craie, les contours de sa propre silhouette ainsi immobilisée, comme s’il était fixé dans la mort (répétition en fait d’une manifestation du souvenir qui, à Pittsburgh, rend hommage aux victimes d’Hiroshima)... Comme fixé dans la mort, mais bien vivant, puisque entretemps un soleil est venu.

25 commentaires:

Buster a dit…

J'attends - stoïquement - la meute...

Lao Tsu Ben a dit…

J'aime bien ce film. Par contre je me méfie des comparaisons musicales (mineur : harmonique et mélodieux; mouais). Me fait penser à deux films hong-kongais plus beau encore : C'est La vie Mon Chérie et Lost & Found. D'ailleurs il y a presque un "montage" (mot anglais- je ne connais pas la traduction française) à la hong-kongaise quand on les voit faire du vélo, du patin à glace, etc - qui n'est pas très réussi mais pas grave. Remarques sans importance : pas étonnant que la musique soit de Danny Elfman. Le film fait penser au premier Twilight aussi, à Mme Muirr et étrangement je le trouve vide et riche à la fois, avec de beaux détails comme ce fantôme japonais, cet ami qui passe rapidement lors de la soirée d'Halloween vêtu du même costume d'aviateur (c'est donc une obsession partagée), le son dans la scène de la morgue, la voix de l'agent de sécurité, etc. Ce qui m'a paru raté, c'est la dispute et ce qui précède, comme pour justifier - bien évidemment - les enfantillages des héros. C'est bien que le film s'en tienne à cet accompagnement et je regrette qu'on ne soit pas forcément d'accord. Très beau film pour moi.

Buster a dit…

Tout à fait d'accord sur les scènes citées. La comparaison musicale c'est surtout pour la structure d'ensemble, une manière aussi de pointer le côté antidote du film par rapport à tous ces gros machins prétentieux vus cette année et encensés par la critique.

vladimir a dit…

Eh bien, ce que toi et Lao en dites, ça donne vraiment envie.

(sur l'échelle des films 2011, tu le places où le Van Sant?)

Buster a dit…

Trop tôt pour un Top 2011 mais disons que cette année ça fonctionne un peu par couples:

D’abord 2 chefs-d’oeuvre:
Comment savoir (Brooks) et l’Etrange affaire Angélica (Oliveira)

Puis 2 grands films TV:
Je veux seulement que vous m’aimiez (Fassbinder) et Les Mystères de Lisbonne - la série (Ruiz)

Puis 2 films de l’Oregon:
Meek’s cutoff (Reichardt) et Restless (Van Sant)

Puis 2 ha ha... films:
Hahaha (Hong Sang-soo) et Habemus papam (Moretti)

Enfin, 2 films français:
Impardonnables (Téchiné) et La guerre est déclarée (Donzelli)

Evidemment tout ça est à reconsidérer dans 3 mois.

vladimir a dit…

C'est étrangement calme ici, ça fait du bien.

Buster, merci merci merci. Restless est une vraie merveille. Si le film n'avait pas été signé Van Sant tout le monde l'aurait salué comme un chef -d'oeuvre de sensibilité. Là on lui reproche presque de ne pas être un film d'Auteur, comprenne qui pourra. Je suis sûr que le film sera revalorisé avec le temps.

(chez Moody's movie, c'est triple A! :)

'33 a dit…

Le mineur a décidemment la cote ;) :
http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/t/70369/date/2011-09-21/article/restless/
http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/t/70458/date/2011-09-21/article/festival-de-toronto-eloge-du-mineur/

La meute n'étant pas venue, je me permettrais d'émettre seul quelques réserves sur Restless, dont il est absurde d'imaginer qu'il pût être réalisé par quelqu'un d'autre que Gus Van Sant (c'est comme lorsque Michel Ciment - pardon pour cette infamante comparaison Vladimir - dit "si Alain Corneau était américain, tout le monde dirait qu'il est un génie" ; certes, mais si Alain Corneau était américain, il ferait de bons films. Ce n'est simplement pas le cas. Bref)
Le film est mineur, et à ce titre charmant, mais il m'a fait saisir - et c'est pour ça que je lui en veux, un peu - qu'une fois la grande forme disparue, sans revenir non plus à ce que vous appelez son "style conventionnel", Gus Van Sant ne m'intéresse peut-être pas tant que ça. Disons qu'à poil, je ne le trouve pas très beau, ce qui signifierait qu'il faudrait tout rejuger à l'aune de ça. Et si toutes ses années il m'avait eu avec ces beaux habits ?
Bon, ceci n'est qu'une hypothèse... je devrais peut-être le revoir au calme. Un jour.

'33 a dit…

J'en profite également pour vous remercier, car c'est grâce à vous que j'ai pu lire, et citer dans un texte ci-dessous, la "critique" de Michel Ciment (décidément) à propos de Tendres Passions :
http://www.fif-85.com/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=63&Itemid=91&lang=fr

Buster a dit…

Ah mais je n'ai pas attendu les Inrocks pour parler du mineur :-) ça fait longtemps que j’y fais allusion (les premiers Cronenberg, Toronto déjà, même s'il ne s'agissait pas du même mineur) et dernièrement à propos de Mikhaël Hers, ou encore Whit Stillman dont je loue le génie d'écriture depuis des années et qui avec son dernier film (que je n'ai pas encore vu) devrait enfin être reconnu à sa juste valeur.

Joli texte sur Brooks. Je ne pourrai être à La Roche-sur-Yon et j'enrage bien sûr.

vladimir a dit…

Euh, '33, Corneau c'est pas si mal, ses polars étaient bien mieux que ceux de Richet ou d'Audiard.

Anonyme a dit…

L'événement du mois : Ciment rejoint le conseil des 10 aux Cahiers du cinéma.

gusse vincent a dit…

Restless c’est sympa, c’est une gentille petite chose mais quand même, trouver le film supérieur au bonello, au malick et même au van trier car c’est bien à ces films que vous pensez en parlant de gros machins prétentieux, c’est d’un ridicule. le film de van sant n’est qu’un film de commande, pas un vrai film mineur mais vraiment un film mineur, une bluette que tout le monde aura oublié dans six mois.

Buster a dit…

Mon pauvre gusse, c’est vous qui êtes d’un ridicule en assimilant film de commande et petit film sympa. L’histoire du cinéma, notamment hollywoodien, abonde en contre-exemples (pensez seulement les films américains de Fritz Lang). L’opposition film de commande/film d’auteur c’est une vue de l’esprit. Qui dit commande dit quoi? Un scénario pré-écrit, des règles à respecter, un commanditaire à satisfaire... et alors? Cela empêche-t-il un auteur de s’exprimer? Non bien sûr, et c’est même tout l’intérêt de ce genre de film qui voit l’auteur se mettre au service d’un genre (ici le mélo) et non l’inverse... Si Restless est un film de commande (ce que je ne savais pas), c’est aussi un film parfaitement vansantien, dans lequel se retrouve en creux mais bien présent l’essentiel du cinéma de Van Sant... Je l’oppose en effet au dernier Malick et au dernier von Trier, pas du tout parce qu’il s’agit là de films d’auteurs (j’aime beaucoup les précédents films de Malick comme j’aime assez certains von Trier: les Idiots, le Direktor...) mais de grands pensums auteuristes. Bluette, tu parles... Restless c'est pas Larry Crowne!

gusse vincent a dit…

Vous vous méprenez, je n’ai jamais opposé film de commande à film d’auteur. Je dis seulement que restless ne fait pas le poids à côté de the tree of life, melancholia ou l'apollonide qui, films d’auteurs ou pas je m’en fous, sont surtout de grands films, tout simplement.

Buster a dit…

Oui c'est ça, tout simplement... vous dites des choses extrêmement simples, des formules creuses: gentille petite chose, grands films... argumentez un minimum. Si c’est pour le plaisir de la chicane, passez votre chemin, ça ne m’intéresse pas.

A ce propos, suite au long fil sur l’Apollonide et aux débordements qu’il a généré, je vois débarquer, alertés par je ne sais quel blog ou page Facebook, tout un tas d’anonymes et de nouveaux pseudos prêts à relancer la polémique... Peine perdue les gars, je ne vous publierai pas.

(allez, juste pour consoler Griffe, un message de Griffounette: "j’aime bien la griffe quand elle est pasolinienne")

Griffe a dit…

Ah Pasolini, en voilà un qui griffait fort et bien ! Il l'a payé cher, du reste. Vous remercierez votre amie, Buster.

Les valzeuses a dit…

Hello Buster,

Y a Valzeur, le bon copain à Griffe, qui vous fait un clin d'oeil sur Chronic'art (cf. les commentaires de Drive).

Bien à vous

Buster a dit…

Hé hé... marrant ;-)

vladimir a dit…

Ben dis moi, le gusse il a pas fait long feu. Je croyais que tu attendais stoïquement la meute ! :)

Buster a dit…

Oui j’ai peut-être été un peu expéditif...

little - big horn :-] a dit…

Salut Buster… et bonjour Griffe !

Ai assisté, un peu médusé au « pugilat » du précédent fil, et ce dès le commencement – mais n’ai pu intervenir à aucun moment (pas vraiment eu envie non plus, je crois). D’abord, et surtout, parce que je n’avais pas vu le film en question (ce qui me paraissait un minimum) ; je parle de l’Apollonide.

J’ai pas l'air con maintenant, puisque je ne sais pas si je peux en parler ici… sans qu’on me soupçonne de vouloir relancer vicieusement la polémique ?

Tant pis, je le fais quand même !-] Pour évoquer ce film, hier, je disais à des proches qu’il y avait là-dedans tout ce que je déteste [moi aussi, Jeff ;-] au cinéma, et que j’étais sorti de la projection en rogne ! Pourtant, c’est un film qui m’est resté dans un petit coin de la tête – qu’on ne peut pas complètement évacuer.

C’est un film tordu (et légèrement torturé). Par exemple, au voyeurisme (prévisible du spectateur), est substitué l’exhibitionnisme de l’auteur (son étalage d’érudition) ! Pour prendre une métaphore, je dirais que, là, Bonello nous a montré une performance de saut à la perche – ou de « saut en (h)auteurs », si l’on veut :-]

En effet, il a placé la barre très haut (voir la « constellation » de grandes œuvres), mais à chaque séquence, il a soit oublié de prendre la perche (sa gaule ?-), soit ne s’en est servi... qu’en l'attrapant par le milieu ! Une ou deux fois, il a réussi son saut (avec la poupée-automate, par ex.), mais seulement dans le geste, en restant toujours sous la barre !?!

Le film a fini par être totalement antipathique à force de rouerie, au point que cela m’avait remonté ! D'autant que dix minutes avant, je venais de voir… Restless, que j’apprécie également beaucoup pour ma part.

« Petit » film sans prétention (ostentatoirement affichée, je veux dire), authentique (sur le plan des sentiments), ou encore serein (face au monde) et sensible (dans son regard). De là, selon moi, sa grandeur. Pour faire une analogie sportive (encore), ça aurait à voir avec de la natation ; genre, un 200m en dos crawlé (si ça existe ?-)

Marcus a dit…

Vous citez Douglas Coupland comme une des grandes références de Gus Van Sant, je ne connaissais pas, mais après recherche le rapprochement est évident. Pouvez-vous me dire dans quels textes consacrés à Van Sant il est fait allusion à Coupland ? Merci (et bravo pour votre blog que je découvre).

Buster a dit…

Merci à vous. Je ne m’inspire d’aucun texte, c’est moi qui fais le rapprochement, mais d’autres l’ont peut-être fait avant.

FG a dit…

Ça fait du bien de pouvoir lire un texte très beau sur un film qui touche de façon surprenante des touches qui ne sont, elles, pas très surprenantes. Un film qui avance doucement et progresse placidement, agréablement vers une émotion, celle de la fin, très intense et douloureuse, quoique ravissante.

Et ça fait du bien car en Espagne le film n'est toujours pas sorti, et on l'attend (il faudra attendre beaucoup il parait)...

Buster a dit…

Merci Fernando.