vendredi 16 septembre 2011

Habemus papam

J’en ai déjà parlé, je ne vais donc pas répéter ce que j’ai déjà dit dans les commentaires du précédent post, d’autant que mon approche du film a un peu changé. Habemus papam est un grand Moretti, peut-être pas le meilleur, mais en ces temps de vaches maigres, voilà enfin un film passionnant, parce que déconcertant, s’aventurant là où on ne l’attend pas, s’égarant par endroits, tantôt bouleversant, tantôt grotesque... bref morettien. On connaît le pitch, je passe là aussi... Film dédoublé, avec un pape errant (dans Rome) et un psy cloîtré (au Vatican). Piccoli, génial en "pape non-compétent", qui ne sait plus rien mais connaît Tchekhov par cœur; Moretti, facétieux en "psy compétiteur", qui est reconnu comme le meilleur (c’est peut-être là que se situe la dimension politique du film, le psy incarnant la société d’aujourd’hui, dominée par la notion de compétitivité), ce que sa femme n’a pas supporté. L’autoportrait tient des deux: Piccoli/Moretti, "Piccoletti", le pape et le psy, le "papsy" - "pape si" ou "pas psy"? -, de l’impossibilité d’être le n°1, le guide: de l’Eglise, des psy, du cinéma italien, etc., on peut décliner le truc à l’envi, la force d’Habemus papam est justement dans cette déclinaison...
Certains trouvent Moretti trop complaisant vis-à-vis du pouvoir pontifical - via le beau rôle qu'il accorde à ce pape qui fuit sa charge -, se contentant de railler les cardinaux (cf. l'humour très potache qui préside à la partie de volley); d’autres le trouvent trop mollasson dans sa mise en scène... Gaga et gnangnan. Bah oui, mais c’est ça Moretti. Son art est un art de la rupture qui alterne fulgurances sensibles et surlignages grinçants (et parfois couillons)... On ne le juge pas au détail, mais en gros, à travers ce jeu d’oppositions (magnificence du décorum papal et du pourpre cardinal vs platitude des scènes tournées dans Rome, une Rome ici parfaitement anonyme; finesse du bon mot vs lourdeur de la farce...) qui brutalise et leurre - au sens machiavélien - la fiction. Car dans le fond, le vrai sujet d’Habemus papam c’est le désir. On a tendance à évoquer Bartleby à cause du nom - Melville - que porte le personnage de Piccoli mais c’est une fausse piste. Piccoli ne dit pas "je préférerais ne pas" mais simplement "je ne peux pas" (la façon dont est amené son cri d’angoisse est admirable)... Il n’y a rien chez lui de bartlebien, son désir n’est pas suspendu dans une sorte d’entre-deux mélancolique, mais bien annihilé par la honte de ne pas être à la hauteur. D’où la dépression (que Lacan, rappelons-le, considérait comme le résultat d’une lâcheté morale).
Si le geste de Piccoli est un geste d'effacement, il est aussi l'acte de renonciation par excellence (puisque touchant à la fonction symboliquement la plus haute), renonciation à cette société de performance qui caractérise notre époque. A ce titre, il serait l'autre face, trouble et inquiète, de Moretti, l'envers de son narcissisme, sa part non performante. C'est pourquoi reprocher à Moretti d'avoir privilégié son propre personnage n'a aucun sens. Le centre de ses films, au sens de l'égo, c'est toujours lui. Le refuser c'est refuser son cinéma. La scène la plus parlante, bien qu'en partie ratée, est celle du tournoi de volley. Que voit-on? En bas, la société des hommes (représentée par les cardinaux); juste au-dessus, Moretti, le psynéaste; en haut, non pas le pape derrière ses rideaux, mais son ombre (le garde suisse qui assure la doublure). Piccoli n'y est pas, et pour cause. En démultipliant exagérément la scène, Moretti en souligne le caractère central. Le personnage de Piccoli n'existe pas, il n'est qu'un fantasme, celui d'un pouvoir en vacance(s), d'un pouvoir aussi en voie de disparition (comme on dit d'une espèce). Le finale au balcon, telle une sortie de scène, est dans sa théâtralité même une des plus belles choses que j'ai vues cette année.

3 commentaires:

Vincent a dit…

Parfait, je peux réagir ici plutôt que de me raccrocher aux wagons de la note précédente.
Je ne briserais pas le consensus sur "Palombella rossa" qui réalise miraculeusement l'équilibre des ruptures dont vous parlez.
"Caro diaro" et "Aprile" empruntent une autre voie après une sorte d'adieu à Michele Apicella. Si le second a pu sembler une redite, il me semble réussi parce que c'est justement son sujet. Et je trouve particulièrement réussi "La stanza del figlio" parce que Moretti applique ce qu'il tire d'Aprile" (Je vais filmer ce que je veux, etc.). C'est un film de rupture avec les œuvres précédentes, un film de genre, le mélodrame, et il est réussi parce qu'il joue le jeu à fond, on peut dire qu'il va au bout de son désir.
Si "Il caimano" est partiellement raté, c'est peut être justement parce qu'il a fait le film que l'on attendait de lui à propos de Berlusconi. Et ce n'est pas évident de réussir un film sur une détestation.
Ce qui nous mène au petit dernier que je trouve superbe, et particulièrement parce qu'il n'a pas fait le film que l'on attendait, le "Vatican - panier de crabe", imaginable, déjà fait ailleurs, par d'autres, fausse bonne idée de Moretti en bouffeur de curé, lui qui en avait joué un avec tant de délicatesse.
Moi aussi je m'attendais à quelque chose de mordant, mais à la fin je lui était reconnaissant de m'avoir montré autre chose. L'enfance en l'un des cœurs de son œuvre, comme le désir dont vous parlez et ce sentiment de ne pas être à la hauteur qui était déjà présent dans "Palombella..." et "Aprile" ou le réalisateur s'enfuyait de son plateau de tournage. J'aime donc beaucoup cette idée de se focaliser sur le côté enfant des cardinaux comme sur les remontées nostalgiques de l'adolescence contrariée du presque-pape. Ça me semble plus passionnant que la satire que certains appelaient de leur vœux.

Buster a dit…

Vous avez raison de pointer cette part de l’enfance chez Moretti. Elle court ici tout le long du film, à travers l’image régressive que donne Moretti des cardinaux, avec plus ou moins de bonheur, mais peut-être aussi dans le mouvement de repli qu’épouse le film, à l’instar des prélats sur le balcon, le repli et la régression pouvant être interprétés comme une sorte de retour dans le giron maternel (d'autant qu'il n'y a plus de Père).

Anonyme a dit…

C'est lui qui le dit : "il va bien falloir que je remette mes antennes et mon cerveau à niveau".

http://next.liberation.fr/cinema/01012358287-super-nanni