vendredi 8 juillet 2011

Lost

"I am but mad north-north-west" (Hamlet)

Si les films de Kelly Reichardt participent du traditionnel road-movie (une balade en forêt dans Old joy, le temps d'un week-end, pour rejoindre des sources d'eaux chaudes, l'itinéraire d'une "routarde" dans Wendy et Lucy, projetant d'aller en Alaska, le long périple de quelques migrants dans Meek's cutoff, s'égarant dans les paysages désertiques de l'Ouest), ils le doivent aussi au parcours de la cinéaste dont la carrière s'apparente à une véritable traversée de l'Amérique. Reichardt a ainsi tourné son premier film, River of grass (toujours inédit en France), dans les Everglades, en Floride dont elle est originaire, puis, après une interruption d'une dizaine d'années pendant lesquelles elle s'est beaucoup promenée (avec sa chienne Lucy) au milieu de la nature, a réalisé son deuxième film, Ode, dans le Mississippi, avant de rejoindre l'Oregon (sur les conseils de Todd Haynes) où elle a depuis tourné tous ses autres films. Soit une direction Nord-Nord-Ouest, voire "north by northwest", dont on sait (cf. le film d'Hitchcock) qu'elle n'est indiquée par aucune boussole, ce qui collerait avec le sentiment d'égarement (et donc d'angoisse) qui accompagne le cinéma de Kelly Reichardt. Au passage, "north by northwest" (qui est une position nautique) se traduirait par "nord-quart-nord-ouest", sauf que seule existe la direction "northwest by north" (soit en français "nord-ouest-quart-nord") et que "nord-quart-nord-ouest", de toute façon, se traduit en anglais par... "north by west"(!). Bref, de quoi se perdre, à l'image du petit groupe de Meek's cutoff...
Au-delà de la dimension trajective (au sens virilien du terme), c'est certainement cette expérience de la nature qui donne aux films de Reichardt une telle intensité. On sait que l'esprit de Thoreau est présent dans tous ces films qui prennent comme décor l'immensité de la nature américaine. Mais c'est surtout à travers tout un mouvement, celui de la contre-culture, qui va de Kerouac et la beat generation des années 50 à l'expérience radicale du désert dans les années 70, en passant par la mouvance hippie des années 60, que cet esprit s'exprime le mieux. Le cinéma de Reichardt, loin de prolonger le mouvement, vient au contraire en sonner le glas. Il se dégage de ses films une forme de désillusion, de tristesse - une joie passée -, incarnée idéalement par Will Oldham dans Old joy, personnage cosmique dont la théorie - l'Univers telle une larme qui tomberait éternellement dans l'espace - se marie avec la musique lo-fi de Yo La Tengo, et que l'on retrouve également dans Wendy et Lucy à travers le personnage, en marge lui aussi, de Wendy, et dans Meek's cutoff à travers celui, un peu "à l'ouest", de l'Indien, des personnages décalés, seuls, immensément seuls. Tristesse dont le point d'origine se situe peut-être chez Reichardt dans son film Ode, inspiré de la chanson de Bobbie Gentrie, "Ode to Billie Joe" (plus connue en France sous le titre "Marie-Jeanne", la version de Joe Dassin) - la chanson raconte le suicide d'un adolescent du point de vue, très détaché, voire indifférent, de petites gens...
Si dans Old joy, la forêt s'oppose par sa luxuriance à la minéralité et à la blancheur du désert, cette "évidence absolue du monde" comme le qualifiait Baudrillard (cf. Gerry de Van Sant ou encore Brown bunny de Gallo, avatars modernistes, et au demeurant très beaux, de cette évidence absolue), qu'en est-il du désert de Meek's cutoff? On est loin de la "radicalité" décrite par Baudrillard. Le désert chez Reichardt n’est pas le lieu de la désertion, on n’y recherche pas l’expérience limite (comme dans Vanishing point de Sarafian). C’est pourquoi la comparaison avec Van Sant ne tient pas la route. Que Reichardt radicalise ici son propre cinéma ne veut pas dire que ce type de cinéma soit celui de la radicalité. Au contraire les films de Reichardt marquent l’impossibilité de la désertion comme expérience radicale. On est là dans le pur désenchantement, il ne reste que des bribes de désertion, le temps (éphémère) d’un bain chaud dans le tronc d’un arbre, ou alors en repoussant toujours plus loin la ligne d’horizon (l’Alaska, les montagnes bleues), non pour disparaître mais simplement se perdre (programme minimaliste).
Thoreau n’avait pas eu besoin d’aller bien loin pour vivre son expérience. Walden est à deux kilomètres de Concord. Personne ne l'a remarqué mais le dernier film de Reichardt se déroule l'année même - 1845 - où Thoreau construisit sa cabane pour y faire retraite (durant deux ans). Si la contre-culture a favorisé la résurgence de cette expérience originelle, l’utopie aujourd'hui c’est fini. Non seulement la forêt est dans la ville et l’Alaska un leurre, mais le désert lui-même n’existe plus, réduit à une sorte de triangle des Bermudes improbable. Chez Reichardt, c’est moins l’esprit de Thoreau qui survit que son fantôme, errant dans un monde plus que jamais incertain... Cf. le dernier plan, magnifique, de Meek's cutoff, l'Indien vu à travers le regard d'Emily (Michelle Williams), innocent censé conduire le groupe on ne sait où... en tous les cas, à sa perte, si l'on considère que, pendant qu'à l'autre bout des Etats-Unis, à l'Est, un homme cherche l'harmonie avec la nature, ce qu'il appelle le "grand rapport", qu'il déserte le monde pour retrouver le "Monde" (via l'acquisition d'une certaine sagesse, "à l'indienne" justement), ici, à l'Ouest, c'est l'inverse: un Indien, qui jusque-là se confondait avec les rochers, semble - à travers les objets qu'il porte, tous récupérés du chariot brisé - se désolidariser de la nature, gagné qu'il serait par les premiers signes de civilisation (américaine)... Le raccourci est là et c'est sublime.

7 commentaires:

E. a dit…

Votre enthousiasme pour le film de Reichardt me semble totalement disproportionné surtout si on le compare à votre mépris à l’égard du dernier Malick. Les deux films ne jouent pas dans la même catégorie, si « Tree of Life » n’est pas sans défauts, son ampleur ne saurait être comparée à la joliesse étriquée de ce « Meek’s Cutoff » qui certes n’est pas sans qualités, mais pas au point de justifier un tel aveuglement.

Buster a dit…

Tiens, je ne savais pas qu’à Positif on lisait mon blog :-)

Buster a dit…

Sinon, je ne suis pas d’accord évidemment, ce que l’on reprochait aux premiers films de Reichardt, ce côté un peu arty, on le retrouve aujourd’hui plutôt chez Malick dont le dernier film s’apparente à un grand spectacle arty (l’arbre de vie, c’est de l’arty show, hum...), alors que Meek’s cutoff, au contraire, dont l’enjeu esthétique est de rendre interminable (au risque de l’ennui, l’audace est là) ce fameux raccourci, gagne en lyrisme (un lyrisme minimaliste, un mini lyrisme, peu importe) et retrouve à sa manière le souffle des premiers... Malick (Days of heaven notamment).

Anonyme a dit…

c’est un film à la gloire du colon,américain, blanc, admirable d’héroïsme où l’autre l’indien, le colonisé, est assimilé à un demeuré. rarement vu un film aussi réactionnaire.

Buster a dit…

Bravo... dans le genre "bas du front" difficile de faire mieux.

(je parle bien sûr du commentaire précédent)

jacadi a dit…

Mais est-ce qu'il n'y a pas un tout petit peu de vrai ?

Buster a dit…

Non, il n’y a rien de vrai parce que l’argument est fallacieux. On devine derrière ce genre d’attaque le reproche d’un film raciste. Or ce n’est pas parce que l’Indien apparaît comme un grand enfant que le regard porté sur lui est hautain, réac, voire raciste. S'il l’est du côté de Meek, ce n’est pas le point de vue du film, qui est au contraire celui de la femme, point de vue d’ailleurs éclaté, entre celui de la plus jeune, marqué par l’effroi, celui de la mère, marqué par l’inquiétude, et celui d’Emily, le vrai point de vue du film, le seul qui évolue et permet la rencontre.